J’ai parlé hier de cette dame qui, lors de ma première dédicace, m’avait confié un manuscrit écrit par un monsieur décédé depuis longtemps. J’ai honte aujourd’hui de l’accueil sarcastique que j’ai fait spontanément à ces pages maladroitement dactylographiées. J’ai parlé sans savoir, sans avoir lu.
Nous perdons tous des occasions de nous taire. En ce qui me concerne, cela en fut une. A présent, j’ai lu. Pardon Monsieur V.
Au-delà du talent indéniable de Monsieur V., même si son style s’avère aujourd’hui un peu vieillot, je suis troublée par tant de points communs entre ses écrits et moi-même. Etranges et troublantes coïncidences.
Monsieur V. est un parfait inconnu de la littérature. Professeur de français, il écrivait des nouvelles pour se faire plaisir. Sur son lit de mort, il y a une trentaine d’années, il révéla à la dame qui l’avait accompagné durant plusieurs années dans ses tâches domestiques, qu’un manuscrit se trouvait chez lui. Il le lui a légué probablement parce que ces pages étaient ce qu’il avait de plus personnel à offrir. C’est ainsi qu’il souhaita la remercier de ses bons et loyaux services. Il n’avait pas d’enfants et n’avait jamais été marié. Son grand amour était mort avant qu’il n’ait le temps de l’épouser…
Pendant 30 ans, ces pages se sont jaunies, à peine ressorties pour être dactylographiées par leur détentrice ou pour être survolées par des yeux peu conscients des trésors de sensibilité et de poésie qui s’y trouvaient. Depuis, je me suis arrangée pour que tous ces textes inconnus soient retranscrits lisiblement et je sais qu’aujourd’hui, ils sont actuellement soumis au comité de lecture d’une maison d’édition. J’ai simplement voulu contribuer à leur éventuelle publication tant ces textes m’ont émue. J’ignore si ils seront un jour livrés aux lecteurs. Je le souhaite sincèrement.
Pourquoi ai-je été si troublée ? Parce que je n’avais jamais lu quelque chose qui me ressemblait tant. Certaines nouvelles sont moi.
« Nuit d’été », raconte la triste histoire de deux amoureux se retrouvant chaque soir dans la chambre de la jeune femme à la lueur d’une lampe recouverte d’un voile bleu. Une nuit d’été, le cœur de l’homme s’arrête, victime d’un infarctus. Qui aura lu « La Quête » dans "Mystères d’âmes" saura que mon complice a disparu de la même façon. Qui connaît ma maison sait que la lampe de ma chambre est recouverte d’un voile bleu...
« Il était donc déjà fini ce temps miraculeux, ce rêve qu’atteignait si lumineusement la réalité. Il était donc mort à peine né, cet espoir magnifique qui était en eux ! Ce n’était pas possible ! Ce n’était pas vrai ! Dans sa tête, un bouillonnement violent se fit, d’où surgit une immense colère contre le sort injuste… » (extrait de Nuit d’été, M. V.).
Quand j’ai lu « Le roi des rats » j’ai frémis. L’une des nouvelles que j’étais en train d’écrire s’appelait « Le rat ». Je l’ai abandonnée depuis.
Lorsque j’ai découvert « La valse triste », j’ai pleuré. Il s’agit d’une correspondance entre deux amants éloignés par la vie. La jeune femme mourra quelques jours avant leurs retrouvailles. Les mots du jeune homme résonnaient dans ma tête. Ils faisaient écho à tant de merveilles que j’avais moi-même entendues.
« Seule murmure en moi une voix fraîche comme la rosée. Tout le jour, une foule de ces refrains si jeunes que vous aimiez à fredonner ont chanté dans ma tête, légers et gais comme un gazouillis d’oiseau. « Lettre berceuse » de Mozart, surtout, qui mettait dans vos yeux une gravité inattendue !Tout le jour, je vous ai suivie dans les étapes du voyage, à cette heure, vous êtes déjà en mer et vous quittez Bastia. Le Sampiero Corso vient de contourner la jetée ; il s’élance, si frêle sur cet infini, vous regardez les lumières de la place Saint-Nicolas qui accrochent vos yeux et leur font mal, j’en suis sûr… Et je suis sûr que ma pensée, en ce moment, appelle la vôtre et la retient… Comme le bonheur est inconstant !Tout à l’heure, je suis allé attendre le moment du dîner sur notre petit pont de bois, mélancolique comme le soir qui descendait sur le village, l’eau courait toujours, indifférente telle une étrangère. La montagne, là-haut, était toute rosée… » (Extrait de La valse triste, M. V.).
J’ai lu l’amour et la mort. L’amore et la mort… Mots qui se sont mêlés avec une audace provocatrice. Je les ai lus alors que j’en étais imprégnée jusqu’au plus profond de mon âme. J’en sors à peine… J’ai ressenti ces pages comme un prolongement, comme une aubaine. Je les entendues comme un appel à la vie et à la sensibilité. J’y ai lu des mots qu’un autre avait couchés de sa jolie écriture penchée et qui retournaient en moi alors qu’ils n’en venaient pas. Des mots jaillis ailleurs et taris en moi, mystérieusement retournés à ma source.
Monsieur V., sachez que votre manuscrit n’est pas tombé dans l’oubli. Il ne faisait que dormir. Il a attendu son heure et s’est réveillé, bercé par le destin. Il s’est blotti dans mes mains et mes yeux en ont parcouru chaque ligne. Son édition ne dépend malheureusement pas de moi mais même si votre livre ne voit jamais le jour, je crois avoir compris que l’intense émotion que vous m’avez arrachée vous aurait suffit.
Nous perdons tous des occasions de nous taire. En ce qui me concerne, cela en fut une. A présent, j’ai lu. Pardon Monsieur V.
Au-delà du talent indéniable de Monsieur V., même si son style s’avère aujourd’hui un peu vieillot, je suis troublée par tant de points communs entre ses écrits et moi-même. Etranges et troublantes coïncidences.
Monsieur V. est un parfait inconnu de la littérature. Professeur de français, il écrivait des nouvelles pour se faire plaisir. Sur son lit de mort, il y a une trentaine d’années, il révéla à la dame qui l’avait accompagné durant plusieurs années dans ses tâches domestiques, qu’un manuscrit se trouvait chez lui. Il le lui a légué probablement parce que ces pages étaient ce qu’il avait de plus personnel à offrir. C’est ainsi qu’il souhaita la remercier de ses bons et loyaux services. Il n’avait pas d’enfants et n’avait jamais été marié. Son grand amour était mort avant qu’il n’ait le temps de l’épouser…
Pendant 30 ans, ces pages se sont jaunies, à peine ressorties pour être dactylographiées par leur détentrice ou pour être survolées par des yeux peu conscients des trésors de sensibilité et de poésie qui s’y trouvaient. Depuis, je me suis arrangée pour que tous ces textes inconnus soient retranscrits lisiblement et je sais qu’aujourd’hui, ils sont actuellement soumis au comité de lecture d’une maison d’édition. J’ai simplement voulu contribuer à leur éventuelle publication tant ces textes m’ont émue. J’ignore si ils seront un jour livrés aux lecteurs. Je le souhaite sincèrement.
Pourquoi ai-je été si troublée ? Parce que je n’avais jamais lu quelque chose qui me ressemblait tant. Certaines nouvelles sont moi.
« Nuit d’été », raconte la triste histoire de deux amoureux se retrouvant chaque soir dans la chambre de la jeune femme à la lueur d’une lampe recouverte d’un voile bleu. Une nuit d’été, le cœur de l’homme s’arrête, victime d’un infarctus. Qui aura lu « La Quête » dans "Mystères d’âmes" saura que mon complice a disparu de la même façon. Qui connaît ma maison sait que la lampe de ma chambre est recouverte d’un voile bleu...
« Il était donc déjà fini ce temps miraculeux, ce rêve qu’atteignait si lumineusement la réalité. Il était donc mort à peine né, cet espoir magnifique qui était en eux ! Ce n’était pas possible ! Ce n’était pas vrai ! Dans sa tête, un bouillonnement violent se fit, d’où surgit une immense colère contre le sort injuste… » (extrait de Nuit d’été, M. V.).
Quand j’ai lu « Le roi des rats » j’ai frémis. L’une des nouvelles que j’étais en train d’écrire s’appelait « Le rat ». Je l’ai abandonnée depuis.
Lorsque j’ai découvert « La valse triste », j’ai pleuré. Il s’agit d’une correspondance entre deux amants éloignés par la vie. La jeune femme mourra quelques jours avant leurs retrouvailles. Les mots du jeune homme résonnaient dans ma tête. Ils faisaient écho à tant de merveilles que j’avais moi-même entendues.
« Seule murmure en moi une voix fraîche comme la rosée. Tout le jour, une foule de ces refrains si jeunes que vous aimiez à fredonner ont chanté dans ma tête, légers et gais comme un gazouillis d’oiseau. « Lettre berceuse » de Mozart, surtout, qui mettait dans vos yeux une gravité inattendue !Tout le jour, je vous ai suivie dans les étapes du voyage, à cette heure, vous êtes déjà en mer et vous quittez Bastia. Le Sampiero Corso vient de contourner la jetée ; il s’élance, si frêle sur cet infini, vous regardez les lumières de la place Saint-Nicolas qui accrochent vos yeux et leur font mal, j’en suis sûr… Et je suis sûr que ma pensée, en ce moment, appelle la vôtre et la retient… Comme le bonheur est inconstant !Tout à l’heure, je suis allé attendre le moment du dîner sur notre petit pont de bois, mélancolique comme le soir qui descendait sur le village, l’eau courait toujours, indifférente telle une étrangère. La montagne, là-haut, était toute rosée… » (Extrait de La valse triste, M. V.).
J’ai lu l’amour et la mort. L’amore et la mort… Mots qui se sont mêlés avec une audace provocatrice. Je les ai lus alors que j’en étais imprégnée jusqu’au plus profond de mon âme. J’en sors à peine… J’ai ressenti ces pages comme un prolongement, comme une aubaine. Je les entendues comme un appel à la vie et à la sensibilité. J’y ai lu des mots qu’un autre avait couchés de sa jolie écriture penchée et qui retournaient en moi alors qu’ils n’en venaient pas. Des mots jaillis ailleurs et taris en moi, mystérieusement retournés à ma source.
Monsieur V., sachez que votre manuscrit n’est pas tombé dans l’oubli. Il ne faisait que dormir. Il a attendu son heure et s’est réveillé, bercé par le destin. Il s’est blotti dans mes mains et mes yeux en ont parcouru chaque ligne. Son édition ne dépend malheureusement pas de moi mais même si votre livre ne voit jamais le jour, je crois avoir compris que l’intense émotion que vous m’avez arrachée vous aurait suffit.







