Valentin est un gentil garçon. Licencié de son poste de comptable depuis quelques semaines pour des raisons économiques, il cherche un nouvel emploi. Il envoie des curriculum vitae, décroche quelques entretiens et reçoit autant de lettres lui annonçant que « votre candidature a fait l’objet de toute notre attention mais nous avons le regret de… ». Car à cinquante-deux ans, chercher un emploi, c’est comme faire un marathon avec des semelles de plomb… On ne gagne pas et on s’essouffle pour rien…
Quant à Yvette, son épouse, elle a le vent en poupe. Sa passion pour la cuisine gastronomique l’a incitée à créer sa petite société de traiteur à domicile, il y a de cela quatre ans. Elle passe ses journées à cuisiner des mets somptueux dans sa cuisine totalement réaménagée. Tout ce qui sort des fourneaux d’Yvette n’est pas seulement bon mais est aussi artistiquement présenté et nommé. Médaillon céleste de petits légumes, Bouchée divine de la mer sur son lit de cresson, Fondant paradisiaque aux deux chocolats sur sa mousse framboisée… C’est ce qui a d’ailleurs fait le succès de sa petite entreprise. Parmi sa clientèle, elle compte des médecins, des avocats, des personnalités politiques et même quelques stars. C’est Quentin, un jeune homme qu’elle vient d’embaucher, qui s’occupe de la livraison.
La cuisine d’Yvette, ce sont des odeurs envoûtantes, des effluves tièdes et sucrées, des exhalaisons raffinées, des saveurs délicates, des mélanges époustouflants d’épices, des coulis flamboyants, des sauces subtiles… Et tout cela au nez et à la vue de Valentin, chômeur de son état…
Et depuis que Valentin ne travaille plus, entre deux entretiens d’embauche stériles, il goûte et se régale. Mais déjà enrobé par vingt années de bonne cuisine, Valentin s’arrondit encore. Ce qui, bien entendu, n’échappe pas à l’œil de lynx d’Yvette :
- Dis, mon écrevisse, tu es en train de virer à la langouste…
Mais la crevette en phase d’épanouissement ne résiste pas… Goûter et encore goûter jusqu’à se lever la nuit en catimini pour satisfaire ses papilles déchaînées.
Après un mois de dégustation intempestive, il avait pris dix kilos, au bout de deux, sa balance en affichait encore dix de plus… Yvette durcit alors le ton :
- Valentin ! Encore quelques temps, et je vais être mariée à une baleine ! Non ! J’ai épousé une crevette, je veux bien qu’elle soit devenue écrevisse mais arrête-toi là. J’aime pas les gros.
- Oh ma douceur ! Pour toi, je le ferai. Tu as raison, à partir de lundi, carottes râpées et œufs durs.
- Pourquoi lundi ?
- Euh… Je n’en sais rien. On commence toujours un lundi non ?
Yvette hésita un instant, sa cuillère de bois en suspend au-dessus de la casserole dans laquelle frémissait une sauce onctueuse aux échalotes :
- Non, aujourd’hui.
C’était sans appel.
Cependant, après quelques repas allégés que Valentin fut contraint d’avaler sans la moindre envie, Yvette surprit son mari, à deux heures du matin, caché dans la petite réserve attenant à la cuisine où se trouvaient un immense congélateur et de grandes étagères surchargées de bocaux soigneusement étiquetés, préparations destinées à sa clientèle. Il était si concentré sur la barquette de caviar d’aubergines décongelé au four à micro-ondes qu’il ne l’entendit pas arriver. Le « Tu l’auras voulu ! » d’Yvette le fit sursauter. Une miette d’aubergine glissant sur le menton, il bredouilla quelques excuses et penaud, retourna se coucher.
La réaction d’Yvette ne se fit pas attendre. Elle était plutôt du genre à prendre le taureau par les cornes la Yvette… et deux jours plus tard, un maçon réduisait l’encadrement de la porte de moitié !… Seule Yvette pouvait encore y passer…
Quant à Valentin, après avoir usé de stratagèmes invraisemblables dignes de Mac Gyver pour tenter d’attraper quelques victuailles sur les étagères inaccessibles de l’extérieur (il a même essayé l’aspirateur…), il finit par se résoudre à se serrer
Et puis voilà. Yvette reçut ce fameux coup de téléphone qui devait changer sa vie. Un critique culinaire invité chez un de ses clients et qui s’extasia sur la qualité du repas… Le bouche à oreille… Ce grand chef étoilé qui s’intéressa à elle mais qui lui demanda de parfaire son art dans quelques cuisines asiatiques et orientales à l’étranger avant de rentrer dans ses rangs avec un salaire mirobolant… Trois petits mois de stages… La chance de sa vie. A saisir immédiatement ou à oublier pour toujours…
Et elle fonça… Elle prit le risque de « prêter » sa clientèle à son principal concurrent moyennant un pourcentage non négligeable, elle casa Quentin, son livreur, chez le pizzaïolo du coin, elle remplit les placards de la cuisine de plats cuisinés « Minceur », elle fit ses bagages, embrassa tendrement son Valentin et s’envola vers son destin.
Valentin n’eut donc d’autre choix que de se nourrir de plats qu'il jugea fades et insipides en lorgnant le congélateur et les bocaux qui le narguaient de l'autre côté de la porte étroite. Mais le jeu en valait la chandelle… C’est en tout cas ce dont il était persuadé, les yeux rivés à cette caverne d’Ali Baba (au rhum)… Il lui fallait maigrir… Aucun doute là-dessus même si la raison pour laquelle il devait le faire était différente de celle d’Yvette…
Et au trentième matin d’absence d’Yvette, enfin, après dix minutes de contorsion, il y parvint… Il se précipita sur les bocaux, s’installa à même le sol et s’en délecta. Le ventre alors trop tendu, il dût attendre le lendemain pour sortir… Et c’est là qu’il s’organisa : téléphone mobile, chargeur, sac de couchage, le pot de chambre gardé en souvenir de sa grand-mère, le four d’appoint remisé dans le garage, assiettes, couverts, bouquins.
Les jours et les nuits passèrent. Le congélateur se vida, les étagères s’allégèrent. Quant à Valentin, il se remplit et s’alourdit…
Yvette revint, trois mois de stages plus tard, fort inquiète de la voix étrange que Valentin avait au téléphone depuis quelques temps. « Il déprime, avait-elle pensé, il ne trouve pas de travail et ça lui donne du vague à l’âme… Ma pauvre écrevisse… Il est vraiment temps que je rentre... »
Dès qu’elle pénétra dans la maison, elle fut saisie par une puanteur inouïe. « Valentin ! C’est moi ! Où es-tu ? ». Seul le silence répondit.
Il était là, assis dans la réserve, énorme et enroulé dans un duvet crasseux. Près de lui, au milieu des détritus, gisait son pantalon à présent trop petit. L’endroit était d’une saleté repoussante. L’odeur était insoutenable. Yvette était clouée sur place.
- Mais… mais… Qu’est-ce que tu fais là ? Bredouilla-t-elle. Et comment as-tu pu rentrer sans casser la porte ?
Elle n’y comprenait rien. Valentin, totalement hébété, roulait des yeux vides en direction de la voix qui semblait s’adresser à lui. Il resta affalé sur le sol, sans un geste, le visage éteint.
Il fallut casser la cloison pour l’en faire sortir et quand les infirmiers vinrent le chercher, il se laissa faire mais à cet instant-là, il formula ses premiers mots depuis le retour de sa femme et les derniers de son existence :
- J’ai pas trop aimé la Papillote de veau sauce fine au foie gras et morilles. Un soupçon trop gras…
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Personne ne sut jamais vraiment comment Valentin avait pu accéder à la réserve de sa divine cuisinière d’épouse. Comment imaginer qu’il avait été capable de tenir un régime par gourmandise ?
La gourmandise de Valentin était passée à l’obsession en prenant le chemin de la folie, sentier escarpé où les plus fragiles trébuchent.








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