Assise sur le petit sofa du salon, les mains jointes et les genoux serrés, elle baissait les yeux vers le tapis. L’envie de chanter la tenaillait mais la crainte de décevoir son premier public la tétanisait. Elle se sentait ridicule. Le vieil homme la regardait pourtant avec bienveillance et lui avait même suggéré de l’appeler par son prénom : Edgar.
« Oh, et puis zut, qu’est-ce que je risque ? » se dit-elle en se levant d’un coup. Elle s’approcha de la fenêtre, se tourna de façon à ce que l’on ne voit pas son visage et annonça timidement :
- Je vais vous chanter la chanson des vieux amants de Brel.
Elle prit une longue inspiration puis d’une voix peu assurée commença à chanter. Au second couplet, elle ferma les yeux et se laissa emporter. Elle avait finalement oublié qu’on l’écoutait. Elle vivait chaque mot. Chaque mot vibrait. Sa voix en emportait chaque syllabe avec émotion.
Quand elle eut terminé, elle n’osa pas se retourner et resta ainsi un long instant. Elle était suspendue à une quelconque réaction d’Edgar. Rien ne parvint jusqu’à elle. Puis, tournant lentement la tête vers lui, elle le vit pleurer. Ses lèvres tremblaient et ses joues étaient inondées de larmes.
- Cette chanson vous rappelle quelque chose ? Elle vous a fait du mal ? S’inquiéta-t-elle en s’asseyant sur le sofa, face à lui.
Il essuya ses joues d’un revers de manche et d’une voix à peine audible :
- Du mal ? Oh non ! Elle ne m’a pas non plus arraché quelconque souvenir douloureux. Vous m’avez bouleversé, c’est tout. Vous ne m’avez pas offert qu’une belle chanson mademoiselle, vous m’avez offert votre émotion. Merci. Sincèrement, merci. Ce fut un joli voyage.
Marguerite comprit immédiatement qu’il était profondément sincère. Ces larmes-là ne trompent pas.
Puis le temps passa et Marguerite et son vieux voisin se revirent régulièrement. Ils devinrent amis et heureux de l’être. Plusieurs fois, elle accepta de chanter pour lui. Jusqu’au jour où elle chanta sans qu’il le lui demande… Ce jour-là, ravi, il sortit une bouteille d’eau de vie de prune.
Et puis, un dimanche après-midi ensoleillé d’automne, alors qu’elle attendait Edgar à la terrasse d’un café, Marguerite, calée au fond de sa chaise, s’amusait à observer les clients attablés autour d’elle. A deux tables d’elle, se tenait un homme d’une quarantaine d’années. Le cheveu un peu hirsute, il faisait machinalement tourner entre ses doigts un verre de soda. Les yeux de Marguerite s’arrêtèrent sur les mains de l’homme. Elle fut subjuguée par leur finesse et leur grâce. Se sentant observé, il la fixa. Quand elle s’en rendit compte, confuse, elle détourna rapidement le regard. Lorsqu’elle risqua à nouveau un coup d’œil vers lui, il lui adressa un sourire crispé. Gênée, comme si elle avait besoin de justifier un simple regard, elle lui lança :
- Je regardais vos mains… Vous avez des mains de pianiste…
Il parut surpris :
- Je le suis…
Il avait lâché son verre et détaillait ses mains, l’air dubitatif. Cela la fit rire. Alors qu’ils échangeaient quelques banalités, Edgar, pimpant dans sa veste en tweed beige, arriva.
- Je vous dérange ma chère Marguerite ? Je vois que vous conversez, s’enquit-il en se plantant devant elle.
- Absolument pas ! Je vous attendais. Je venais juste de faire remarquer à ce monsieur qu’il avait des mains de pianiste… Ce à quoi il m’a répondu que justement, il était pianiste ! Amusant non ?
Edgar regarda l’homme avec un intérêt soudain. Il s’assied à la table de Marguerite, commanda un jus de pomme et interpella le musicien :
- Où jouez-vous ?
- Oh, je joue tous les soirs dans un tout petit piano-bar pas très loin d’ici. Rien d’extraordinaire ! Un petit cabaret, des habitués, une ambiance feutrée et… un bon salaire ! Répondit-il en riant.
- Eh bien, je viendrai vous écouter.
Puis, se tournant vers Marguerite :
- Cela vous dit de m’accompagner un de ces soirs ? Cela nous changera de notre tea time tardif !
Elle trouva l’idée charmante et accepta avec enthousiasme. Le pianiste leur indiqua l’adresse et le nom du piano-bar puis leur déclara qu’il devait partir. Il les salua d’un petit signe de tête et disparut à l’angle de la rue.
- Et si nous allions marcher ? Proposa gaiement Edgar à son amie. Mes vieilles jambes me font mal et ont besoin de se dégourdir.
(à suivre)








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