Le capitaine était sur le pont. Les embruns cinglaient son visage buriné par les quarante ans passés sur les mers et les océans. Cette tempête dépassait tout ce qu’il avait connu… Son " rafiot ", comme il aimait à l’appeler, vacillait comme la flamme des bougies de son dernier anniversaire, mais il n’avait pas peur. C’était un dur ! Une méchante lame le renversa… Il se redressa et fier comme à ses vingt ans, cracha au vent…
Son crachat atteignit son second en pleine face… L’homme eut un mouvement de recul en grimaçant de colère. Le capitaine le vit hésiter un instant sur une éventuelle riposte. Par prudence, il mit une main à sa poche afin de tâter la forme rassurante de son couteau. Ce couteau qui ne le quittait jamais… Il l’avait acheté alors qu’il était encore mousse, il n’avait pas treize ans. Il le soignait et l’affûtait régulièrement. Au moindre repas, aussi frugal soit-il, il n’omettait jamais de le sortir. Il lui était indispensable.
Il y tenait tout autant, sinon plus, mais pas moins, qu’à sa femme, une drôlesse à la proue entreprenante et à la poupe navigante. Un peu trop à son goût… Pourtant, elle l’appelait tendrement son " mât d’artimon "… Il en rougissait de plaisir et de fausse modestie. Jusqu’à ce qu’elle mette la grand voile avec le premier morutier velu venu…
Mais pour l’heure, cette dernière était grave ! Son second avait certes ravalé sa rancœur mais le bateau commençait à couler et la prochaine escapade le conduirait tout droit vers les abysses.
Il n’avait jamais désiré être bouffé par un crabe. Une huître oui, un poulpe à la rigueur, mais pas un crabe… Il n’en avait jamais pincé pour les crabes. Ces bestioles ne lui inspiraient aucune confiance à marcher de guingois… A les voir, on aurait dit qu’ils avaient bu plus que de raison. La raison… Justement, parlons-en… Il sentait qu’il allait la perdre. Tout ceci lui paraissait si étrange, si inattendu, si surprenant. Il ne supportait plus le monde ni son hostilité.
Il aurait voulu tout quitter. Là ! Maintenant ! Son couteau dans la poche…
Il ne pouvait s’y résoudre. Il avait tant partagé avec cette vieille coque. Cela aurait été comme s’amputer d’un membre…. Mais il n’était pas masochiste ! Quoique… Sa décision fut prise à en un instant. Il coulerait avec lui ! Tant pis pour celle qui l’attendait en ne l’attendant plus depuis déjà longtemps… Il n’avait qu’un amour… la mer ! Elle le reçut entre deux os, vaguement complice de ce suicide annoncé. Son ventre accueillant serait pour lui un havre de paix et de sérénité…
Il s’enfonça doucement dans ses entrailles, grisé par un bonheur jamais rencontré… Il était enfin heureux. Il avait choisi la fin de l’histoire. Il l’avait même espérée. Partir dans cette douceur cotonneuse fut pour lui le plus beau, le plus grand des départs. Il était bien. Il y faisait chaud. Il se laissa aller une dernière fois et oublia tout. A bout, il largua les amarres.
Disparu à jamais du monde et des hommes, enivré par la joie de ne plus en faire partie…
glou glou glou…








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