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Le blog de Martine Rousset
Mon bloc perso.
Ici, quand ça lui chante, à 7 heures 53, plus tôt ou plus tard, les humeurs d’une blogueuse, mère, mi-ourse, mi-cigale et auteur de « Mystères d’âmes », recueil de nouvelles aux Editions A Fior di Carta.
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Publié le Vendredi 23 novembre 2007 à 08:00
Par Martine Rousset

Une semaine plus tard, Marguerite et Edgar poussaient la porte de l’Etoile Verte, s’installaient à l’une des petites tables ovales dans un coin du piano-bar et commandaient deux coupes de champagne.

 

Le pianiste les aperçut et leur adressa un sourire. Il jouait Les moulins de mon cœur de Michel Legrand. Il y avait beaucoup de monde mais l’ambiance était douce et calfeutrée. Les clients parlaient bas et l’atmosphère était à la détente.

- J’adore cette chanson ! S’exclama Marguerite. C’est un poème.

- Allez la chanter avec lui !

- Il y a beaucoup trop de monde ! Certainement pas.

- Dommage…. Vous ne me l’avez jamais chantée celle-là.

- A notre prochain tea time tardif, je vous le promets…

Edgar n’insista pas.

 

La jeune femme fredonnait la plupart des airs joués par le musicien. Elle était imprégnée par la musique et chaque note déclenchait dans ses yeux une nouvelle lueur de félicité. Ses prunelles brillaient.

 

Soudain, le vieil homme se leva, se dirigea vers le pianiste et lui murmura quelques mots à l’oreille. Le garçon acquiesça d’un clignement de paupières. Quand Edgar retourna s’asseoir près de Marguerite, celle-ci s’en inquiéta :

- Que lui avez-vous dit ?

- Qu’il jouait bien. Vous ne trouvez pas ?

Le pianiste ne lui laissa pas le temps de répondre car il annonça :

- On m’a demandé de jouer à nouveau Les moulins de mon cœur. Mais cette fois-ci, je vais être accompagné. Marguerite ?


Une sorte de force camouflée au fond de son être, à laquelle elle ne s'attendait pas, la porta jusqu’au piano. Elle se laissa transporter sans résistance. Etrangement, elle n’en avait plus.

 

Elle chanta d’abord pour Edgar, puis enfin pour toute la salle qui était à présent suspendue à sa voix. Quand elle eut terminé, elle n’entendit pas les applaudissements. Elle ne vit que les visages ravis du public.

 

Elle l’avait fait. Elle n’en revenait pas.

 

La semaine suivante, elle se rendit seule à l’Etoile Verte. Edgar s’était absenté quelques jours afin de visiter son neveu, lui avait-il dit. Dès qu’elle arriva, un homme s’approcha d’elle.

- Je suis le patron de l’établissement… Je vous ai entendu l’autre soir… Cela vous intéresserait-il de venir chanter à l’Etoile Verte ? Disons… tous les samedis soirs ?

Bouche bée, Marguerite regardait le patron. Elle s’entendit lui répondre :

- Eh bien… Pourquoi pas ?

 

A peine rentrée chez elle, elle pensa à Edgar. « Vivement qu’il rentre » se dit-elle. Elle brûlait d’impatience de lui annoncer la formidable nouvelle. Elle savait qu’il en serait ravi. Elle imaginait déjà son sourire radieux.

 

Mais Edgar ne revint pas. Elle alla sonner plusieurs fois à sa porte mais l’appartement restait silencieux. Folle d’inquiétude, elle se décida à questionner la concierge de l’immeuble.

- Je suis désolée de vous déranger mais je suis très inquiète pour le monsieur du quatrième étage. Il devrait être là depuis deux jours mais je n’ai pas de nouvelles. Je sais qu’il est parti chez son neveu mais j’ignore son nom. Peut-être le connaissez-vous ?

- Le monsieur du quatrième ? Mais il n’y a pas de monsieur au quatrième ! L’un des deux appartements est occupé par une jeune étudiante, et l’autre est vide depuis vingt ans !

- C’est impossible ! Vous vous trompez. Je sais qu’il s’appelle Edgar. C’est un octogénaire, assez grand, très mince et la tête toujours recouverte d’un chapeau en feutre.

La concierge fit non de la tête et ajouta avec agacement :

- Il n’y a jamais eu d’Edgar dans l’immeuble. Et je vous dis que cet appartement est vide depuis vingt ans. Il appartient à deux sœurs qui vivent à l’étranger. Elles n’ont jamais voulu ni le louer, ni le vendre.

Marguerite ne comprenait plus rien. Elle risqua :

- Vous avez les clefs ?

La femme s’offusqua :

- Bien sûr ! Une concierge doit avoir les clefs d’un appartement vide au cas où un problème surviendrait. Pourquoi me demandez-vous cela ? Vous ne rentrerez pas. Je n’en ai pas le droit.

Marguerite joua alors sa dernière carte :

- Imaginez que quelqu’un, pour une raison que nous ignorons, soit à l’intérieur… Qu’il soit en danger… Malade, par exemple.

- Mais je vous dis qu’il n’y a personne !

- On ne sait jamais madame. Allons voir. Nous rentrons, nous faisons le tour pour nous rassurer et nous refermons. Personne ne le saura. Si nous ne le faisons pas et qu’il y a réellement quelqu’un en détresse, nous nous en voudrons jusqu’à notre dernier jour.

La concierge soupira bruyamment, attrapa un trousseau de clefs dans un tiroir du bureau de sa loge et chuchota :

- Allons-y. Mais vous me jurez que vous ne direz rien à personne !

- Je vous le promets.

Elles montèrent les escaliers jusqu’au quatrième étage et la concierge, après avoir vérifié qu’elles étaient bien seules, introduisit la clef dans la serrure.

 

L’appartement était totalement vide de meubles et d’occupants. Les tapisseries se décollaient en plusieurs endroits et le salpêtre avait envahi l’un des murs de la cuisine.

- Vous voyez bien qu’il n’y a personne ! Triompha la femme.

 

Marguerite ne savait plus que penser. Elle était pourtant là, la semaine précédente, assise sur un sofa. Elle reconnaissait le papier peint et la disposition des pièces. Alors que la concierge l’invitait à quitter les lieux, les yeux de Marguerite s’arrêtèrent sur un petit morceau de papier plié posé sur le compteur électrique. Elle s’en empara à l’insu de la gardienne, le glissa dans une poche de son pantalon, puis elles sortirent de l’appartement.

 

Elle s’excusa auprès de la femme, lui souhaita bonne journée et rentra chez elle, désemparée. « Serais-je folle ? » se demanda-t-elle en s’affalant dans un fauteuil. Elle extirpa alors le papier de sa poche. D’une jolie écriture penchée et régulière, elle put y lire :


« En quête de ce rêve ? Une longue rame à la main,
Je vogue vers la plus verte des herbes,
Bientôt ma barque est chargée de la lueur des étoiles,
Sous laquelle je veux chanter à pleine voix. »
(HSU CHIH MO, Poèmes).
Je n’ai fait que passer le temps d’écouter votre rêve et de vous donnez le culot d’y croire. Pardonnez-moi de n’avoir été qu’un messager. Je vous embrasse. Edgar, sherpa à ses heures.
 

Un messager envoyé par qui ? Pourquoi elle ? Allez savoir… Nous ne retiendrons qu’une seule chose : Marguerite chante à présent chaque soir à l’Etoile Verte.

 

FIN