Comment est-ce arrivé ? Je n’en sais rien. Je ne me souviens plus de rien. Je sais simplement qu’un matin, je brillais de mes mille feux sur le macadam de l’avenue principale d’une ville que je ne connaissais pas. Je rutilais. J’étincelais. Je rayonnais. Un vrai sou neuf que j’étais, moi la pièce d’un euro fraîchement fabriquée.
Quand un homme me ramassa, il me jeta précipitamment dans la poche de son pantalon. Coincée entre un Kleenex et un ticket de bus, j’attendais fébrilement qu’il se passe quelque chose. Je n’attendis pas longtemps. Deux gros doigts m’attrapèrent fermement et me déposèrent dans une main qui sentait le pain et la pâte feuilletée. Une seconde plus tard, j’atterris sur un tas de mes congénères. L’une d’elle m’interpella :
- Oh ! Tu brilles ! T’es toute neuve ?
- Oui madame. Lui répondis-je solennellement.
- C’est le début de ton voyage alors ! Tu verras, tu ne resteras pas longtemps ici.
A peine eut-elle terminé sa phrase que la main à l’odeur de pain et de pâte feuilletée s’empara à nouveau de moi.
Des doigts noueux et tremblants me saisirent et me glissèrent dans un petit porte-monnaie noir et usé où je rejoignis quelques petites pièces jaunes à l’allure tristounette. La vieille dame à laquelle il appartenait en vida le contenu le soir sur la table de sa cuisine et nous rassemblant toutes, nous compta plusieurs fois. Puis en soupirant, elle nous renvoya dans sa petite escarcelle.
Je ne su jamais la raison de son soupir. Le lendemain j’étais déjà échangée contre une botte de poireaux. Puis dans la même journée, je voyageai d’une poche pleine de miettes vers un portefeuille élégant. Puis ce fut une main d’enfant qui me serra jusqu’à m’étouffer pendant un temps interminable dont je ne fus libérée que contre deux Carambars.
Je bourlinguai ainsi pendant de longs mois abandonnant un peu de ma brillance à chacune de mes étapes. Je n’étais plus un sou neuf. J’avais terni et j’avais une odeur.
J’ai végété dans des tirelires peu confortables. Je suis passé dans d’autres pays pour finalement revenir dans le mien. J’ai aussi vécu d’étranges aventures comme celle où, déposée par une main pieuse dans le tronc d’une église, j’en ressorti poisseuse, collée à un caramel qu’un galopin avait attaché à une ficelle.
Aujourd’hui, je fais office de cale sous le pied d’un buffet. Je ne me plains pas car j’aperçois la vie de l’endroit où je me trouve. J’aurais pu finir sous le matelas d’un grippe-sou et ne plus jamais voir personne.








> Lire les 3 commentaires