- J’avais déjà presque cinquante ans ! Imaginez le temps que j’ai perdu à ne pas savoir qu’il passait ! C’est la raison pour laquelle je rattrape aujourd’hui le temps en ne le perdant plus et en le regardant passer… J’avais donc cinquante ans et j’étais très amoureux d’une femme avec laquelle je devais passer un week-end dans une petite auberge en Haute-Savoie. Elle était arrivée avant moi et j’étais dans ma voiture, roulant gaiement pour la rejoindre. C ’était un vendredi soir et il faisait nuit. Lorsque j’arrivai presque à destination, j’aperçus dans la vallée les lumières du village qui allait nous accueillir. Je fus soudain saisi par l’émotion et je ne pus résister à l’étrange besoin d’arrêter ma voiture sur le bord de la route. Et j’ai regardé, l’une après l’autre, les lumières qui clignaient. Evidemment, elles m’ont fait penser à des étoiles… C’est à cet instant-là que j’ai réalisé que l’une de ces lumières m’attendait et qu’elle n’était allumée que pour moi. Dans son scintillement inconscient, elle brillait dans l’attente de deux êtres qui s’aiment et qui vont se retrouver. J’ai alors arrêté le temps -« mon » temps- et je l’ai écouté me dire que cette minute était d’une intensité incroyable. J’ai vécu cette minute pour m’en souvenir et là, lorsque je vous la raconte, j’ai cinquante ans et je suis fou amoureux d’une jeune femme qui m’attend dans une auberge.
Rodolphe se tut. Son regard était ailleurs, plongé au creux d’une vallée savoyarde. La femme au chapeau rouge l’accompagna religieusement dans son silence. Le souvenir de Rodolphe bondissait dans sa tête. Reconstitué d’avoir été raconté, il resurgissait, intact et émouvant. La dame au chapeau rouge s’empara alors de l’appareil photo et à son tour, il fut ébloui par la lumière aveuglante du flash.
Satisfaite, elle reposa l’appareil et s’enquit :
- Qu’allez-vous écrire sous cette photo ? Après un long moment de réflexion, il répondit :
- « Moi, Rodolphe, surpris par une dame au chapeau rouge, j’ai rangé précipitamment mon souvenir. Ce dernier se rassembla et retourna sagement à sa place ».
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Je suis la dame au chapeau rouge. J’ai souvent revu Rodolphe. Il avait cette philosophie de la vie de ne jamais prévoir -ou si peu-, d'écouter parler les instants et d'y revenir ensuite pour être sûr que j'avais moi aussi su les écouter et si j'avais entendu les mêmes choses que lui. Il tenait toujours à me faire partager ses sensations de l'instant. Suspendre le temps pour le regarder s’égrener... Parenthèses d'or...
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Je suis la dame au chapeau rouge. J’ai souvent revu Rodolphe. Il avait cette philosophie de la vie de ne jamais prévoir -ou si peu-, d'écouter parler les instants et d'y revenir ensuite pour être sûr que j'avais moi aussi su les écouter et si j'avais entendu les mêmes choses que lui. Il tenait toujours à me faire partager ses sensations de l'instant. Suspendre le temps pour le regarder s’égrener... Parenthèses d'or...
FIN
Copyright © 2008 Martine Rousset







