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Le blog de Martine Rousset
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Ici, chaque jour à huit heures, les humeurs d’une blogueuse, mère, mi-ours, mi-cigale et auteur de « Mystères d’âmes », recueil de nouvelles aux Editions A Fior di Carta.
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Publié le 26 février 2008 à 08:00
Par Martine Rousset
Humeur : Ironique

Dans mon article d’hier, je faisais remarquer que les Albert Simon en puissance que nous sommes concluaient bien souvent leurs échanges météorologiques par un « Eh oui, que voulez-vous, il n’y a plus de saisons ! ».

 

A ce propos, je voudrais juste vous faire partager quelques lignes fort intéressantes écrites il y a trois cents ans par un certain Teodoro Luiggi, notaire à Belgodere en Balagne et dont les registres (appelés ceppi) sont conservés aux Archives Départementales de la Haute-Corse.

 

Teodoro Luiggi était né aux alentours de 1660. En 1684, il est nommé notaire par le gouverneur de la Corse mais son activité n’est pas des plus florissantes. En 1688, il part à Gênes étudier la chirurgie et rentre en Corse pour y exercer comme chirurgien dès 1691 (trois ans d’études… Argh…). En 1694, il reprend son ceppu et enregistre à nouveau les actes de la communauté. En 1700, on apprend que malgré une suspension d’autorisation d’exercer le notariat et la chirurgie, Teodoro poursuit ses activités. Le temps probablement de quelques procédures, il est finalement banni de Corse en 1704 puis profitant d’une amnistie générale des bandits corses ( !) trois ans plus tard, il reprend sa charge notariale en 1707 à Belgodere et ce, jusqu’à sa mort en 1723.

 

Hormis leurs registres dans lesquels ils consignaient chronologiquement les minutes, les notaires tenaient également un répertoire alphabétique (pandetta) des commanditaires des actes. Il arrivait souvent que le notaire se laisse aller à quelques écritures personnelles sur les pages mêmes des registres ou des répertoires. C’est ce que fit Teodoro. Il y inscrivit les prénoms et les dates de naissance de ses enfants mais nota également sur l’une des pages : « Impara le virtu che sarà quel che ti farà salir sino alle stelle ». Apprend les vertus, ce sera ce qui te fera monter jusqu’aux étoiles...

 

Et enfin, et c’est là l’objet de cet article, il décrivit le temps qu’il faisait chaque année en Balagne et ce, de 1691 à 1708 ! Même si son intérêt sembla porter plutôt sur l’influence du climat sur les récoltes, il n’empêche que nous avons ainsi des indications sur la météo d’il y a trois cents ans !

 

En 1691, il écrit (je vous fais grâce du texte original en italien…) : « L’année 1691, il plut tout le mois de mars et il ne plut plus jusqu’au 6 mai. Ce fut une demie année en céréales, ensuite l’été fut si chaud que l’on n’avait jamais vu un tel été, et il ne plut pas jusqu’au 1er septembre. (…)»

 

En 1692 : « L’an 1692, il y eut tant de pluie au mois de février qu’une bonne partie des céréales tombèrent dans les champs. Le mois de mars fut froid et sec jusqu’au 19. »

 

En 1693 : « Il plut au moment des Quatre Temps de septembre puis il ne plut plus jusqu’au 6 décembre, ensuite il ne plut plus pendant tout l’hiver mais il y eut de fortes tempêtes de neige qui durèrent plus de 8 jours au village même, à tel point que les semences étaient bien miséreuses ».

 

En 1694 : Il plut au mois de mars et les céréales, bien que pauvres, firent une grande poussée ; il ne plut plus qu’une ou deux fois au mois de mai. (…) Les temps furent bons jusqu’aux fêtes du Saint Noël.

 

En 1695 : L’année commença avec de grandes neiges qui durèrent jusqu’au mois de mars et ce mois fut très hivernal. Le 10 avril il y eut une tempête de neige et il fit durant ce mois un cruel temps d’hiver. (…) Beaucoup d’olives apparurent sur les arbres mais en raison du temps estival durant octobre et novembre, elles tombèrent presque toutes et ce fut une mauvaise année en huile. Les céréales furent belles à leur apparition mais parce qu’il n’y eut pas d’hiver ce ne fut pas une bonne année.

 

En 1696 : Il plut tellement aux mois de mars et avril que la récolte en fut mauvaise ; il plut sans discontinuer durant la semaine sainte. Il plut durant le mois de septembre et de temps en temps durant les semailles. Il y eut de la pluie et de la neige durant tout l’hiver. (…)

 

En 1697 : (…) Il plut durant les Quatre Temps de septembre puis l’été revint et l’on sema jusqu’en janvier ; il neigea et un quart des olives gelèrent.

 

En 1698 : L’eau fut rare en février et mars. Ce fut un hiver cruel et les oliviers pâtirent (…). L’été fut une saison irrégulière et il n’y eut presque pas d’été. Durant le mois d’août on ne mangea presque pas de figues en raison du froid et presque la moitié du temps était nuageux et pluvieux. L’hiver se passa très bien et on ne porta presque jamais de manteaux.

 

En 1699 : Durant les mois de janvier et février, on eut de beaux temps. Le 3 mars il fit une grosse tempête de neige de la montagne jusqu’à la marine. Le 16 il fit une autre tempête de neige, aussi importante, et c’était vraiment l’hiver. Les céréales dans les champs étaient bonnes mais parce que le printemps fut hivernal, l’année des céréales fut une demie année. L’été fut aussi mauvais et il y eut peu de vin. Il plut en septembre et les semailles furent assez bonnes.

 

En 1700 : (…) Il ne neigea jamais cette année-là. (…)

 

En 1701 : L’année débuta avec une grande fertilité de céréales, de bonnes saisons, un été très chaud et un hiver très doux où l’on ne porta jamais de manteau. (…)

 

En 1702 : L’hiver fut comme ci-dessus (doux). (…) Il ne plut pas du mois de mars à la mi-mai et quand la pluie tomba du ciel ce fut de la neige, avec un grand gel, qui sécha la plus grande partie des vignes. (…) le mois de juin débuta avec des vents et des pluies.

 

En 1703 : Ce fut l’été durant les mois d’octobre et novembre et les olives de Belgodere tombèrent durant l’hiver (…) Ce fut une des pires années en blé et orge en raison de la sècheresse.

 

En 1704 : La sècheresse continua et se poursuivit durant l’été et jusqu’au mois d’octobre où l’on ne pouvait ni semer ni moudre par l’absence d’eau. (…)

 

En 1705 : Il y eut des grandes pluies avec des gelées au mois de mars. (…) En raison de l’été chaud et sec de 1704 qui avait duré jusqu’à la mi-octobre, il n’y eut pas d’herbe et il mourut à Belgodere 24 juments, sans compter les vaches et les ânes. (…)

 

En 1706 : L’année fut médiocre.

 

En 1707 : Au mois d’octobre il y eut tant d’eau que les fleuves emportèrent quelques ponts dans l’île. L’hiver qui suivit fut doux.

 

En 1708 : Le jour du carnaval du mois de mars, il y eut de la neige qui dura 3 jours sur la place de Belgodere et qui gela les céréales tardives. Il plut sans arrêt durant le mois de juin (…).

  

Tout cela devrait nous amener à méditer sur notre « Eh oui, que voulez-vous, il n’y a plus de saisons ! »…

  

NDLB : Un article entier est consacré à Teodoro Luiggi dans le n° 21 de mai 2002 du journal A Cronica de l’association Petre Scritte (Regards : Les observations de Teodoro Luiggi de Belgodere par Jean-Christophe Liccia, pages 21 à 25). Pour les curieux (ou les sceptiques), les originaux des répertoires annotés de la main de Teodoro sont conservés aux Archives Départementales de la Haute-Corse et portent les cotes  3 E 571 et 3 E 574.


 

Copyright © 2008 Martine Rousset