Antò connaît si bien sa terre que dans certains endroits, le maquis ne pousse que pour lui. Chaque matin, il emmène en chantant son troupeau de chèvre sur les sentiers escarpés dont il connaît chaque pierre. Sa voix parcourt la vallée, se mêle en passant au bruit du ruisseau pour venir enfin s’éteindre sur les buissons d’immortelles.
Et en surveillant ses bêtes, assis face à la mer, il respire à pleins poumons cet air enivrant mêlé d’odeurs entêtantes de maquis. Son maquis.
Il a tout juste vingt-cinq ans et sa toute jeune épouse va bientôt mettre au monde leur premier enfant. Si c’est un garçon, il l’appellera Felice, comme son pauvre père.
Antò est un homme heureux. Il le sait.
Un soir, alors qu’il venait de rentrer ses chèvres à la bergerie et qu’il s’apprêtait à regagner sa maison attenante à la fontaine du village, il croisa Pierre. Ils se connaissaient depuis l’enfance mais Pierre ne venait au village que pour les vacances. Jeune chef d’entreprise, il avait étudié dans une école de commerce et dirigeait une société de marketing dans la région parisienne.
- Bonjour Antò ! La journée est terminée ?
- Eh oui. Je rentre chez moi comme tu vois.
- Ça marche tes fromages ?
- Ça va, oui.
- Combien en fais-tu chaque année ?
Antò réfléchit un instant :
- 1 000 environ.
- Pourquoi n’en fais-tu pas davantage ? Augmente ton troupeau !
- Avec la vente des cabris, cela me suffit pour vivre.
Pierre s’étonna :
- Mais pourtant tu aurais le temps de t’occuper d’un troupeau bien plus important !
- Le temps ? Je ne crois pas…
- Mais que fais-tu en dehors de tes chèvres ?
- La chasse, les champignons, la pêche parfois. Et puis ma femme va bientôt accoucher et je voudrais accorder du temps à ma petite famille.
Pierre l’interrompit :
- Tu devrais augmenter ton cheptel et faire davantage de fromage. Puis avec les bénéfices que tu dégagerais, tu augmenterais encore ton troupeau, et ainsi de suite. En 20 ans, tu aurais la plus grosse exploitation caprine de l’île !
Le jeune berger écoutait le jeune chef d’entreprise, les yeux écarquillés. Au bout d’un moment, il lui demanda :
- Et après ?
- Comment « et après » ? Mais réfléchis Antò ! Après, tu pourras prendre ta retraite ! Aller à la chasse, à la pêche, aux champignons… Vivre quoi !
Antò sourit. Il tapa gentiment sur l’épaule de Pierre et lui dit :
- J’aurais vraiment dû faire des études… Allez, bon appétit et bonne soirée...








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