Je suis toujours en rogne, toujours prêt à mordre. La teigne, quoi. Je n’aime pas les gens plus heureux que moi, ils m’agacent. Quand tout va bien autour de moi, je m’arrange pour que cela ne dure pas. Et quand je suis de mauvaise humeur, je me défoule sur tout ce qui passe. L’autre fois, alors que ma journée avait mal commencé car je n’arrivais pas à mettre la main sur la clef de la boîte aux lettres, j ’étais stressé, énervé, irrité, crispé. Les nerfs tellement à ras de l’épiderme que j'en avais les poils des bras qui frisaient. Il me fallait me défouler. C’était vital. « Ou tu te défoules ou tu pètes un câble » me suis-je dit.
J’ai eu l’idée de casser les pieds à quelqu’un au téléphone. Quelqu’un que je ne connaissais pas. Un numéro au hasard comme cela m’arrive parfois. J’ai d’abord composé les quatre premiers chiffres de ma région pour être certain que la communication ne me coûte pas trop cher, et j’ai tapoté les six suivants au hasard. J’en ricanais d’avance.
- Allo ? M’a répondu une voix masculine si sereine qu’elle en est devenue immédiatement insupportable.
- Ici France Telecom. Je vous appelle pour savoir si vous connaissez notre service d’affichage du numéro ?
- Non…
- Quand votre téléphone sonne vous ne savez donc pas qui vous appelle ?
- Non…
J’exultais. J’étais tombé du premier coup chez une victime idéale.
- Alors vous une êtes une truffe ! Une truffe monsieur ! Ça fait quel effet d’être une grosse truffe ?
Après un moment d’hésitation, le type a raccroché. J’ai noté son numéro qui s’était affiché sur mon cadran et à côté, j’ai écrit « Truffe ». Pour le plaisir, j’ai rappelé une seconde fois et dès que l’homme a décroché j’ai crié « Grosse truffe qui pue ! » et j’ai immédiatement reposé le combiné. Oh que c’est bon.
Mes nerfs s’étaient calmés et je pouvais aller chercher mon pain à la boulangerie comme chaque matin. Mais à peine sorti de chez moi, un abruti a failli m’écraser au volant d’une Clio minable. Il s’est arrêté soi-disant pour s’excuser de son écart mais je suis certain que pour lui, c’était un jeu. Je l’ai tellement insulté qu’il n’a pas insisté et est reparti. Mais juste avant qu’il ne redémarre, j’ai aperçu une petite affiche sur son pare-brise arrière où était inscrit « A vendre » suivi d’un numéro de téléphone. J’ai mémorisé le numéro. J’ai bonne mémoire, c’est facile. Je suis allé acheter ma baguette et je suis rentré à la maison. J ’ai soigneusement noté le numéro avec la mention « truffe potentielle ». J’ai attendu le soir, j’ai croisé les doigts, retenu ma respiration et appelé le numéro en appel masqué.
- Allo ? Est-ce bien vous qui vendez une Clio noire ?
- Tout à fait. Vous êtes intéressé ?
- Peut-être oui mais d’abord, j’aimerais la voir. C ’est possible ?
- Bien sûr. Vous avez de quoi noter ?
J’ai rayé « potentielle » sur mon papier et juste au-dessus j’ai ajouté « n° 2 ».
- J’ai ce qu’il faut. Je vous écoute.
- 6 avenue des Cerisiers à Noisand le Gris, juste derrière la gare. C ’est un pavillon rose avec un portail en fer forgé. La voiture est garée juste devant.
- Je viendrai ce soir. A quelle heure ?
- Je suis chez moi, je ne bouge pas, quand vous voulez.
- Parfait Monsieur… Monsieur ?
- François Dupont.
C’est le moment… Je sais que c’est le moment.
- François ? Puis-je vous dire quelque chose ?
- Euh… oui…
- François, tu es une truffe, une grosse truffe qui pue.
Et j’ai raccroché, hilare. Nom de Dieu, que cela fait du bien. Oh, que c'est bon.
J’ai ensuite composé le numéro de ma truffe n° 1.
- Oui ?
- Alors la truffe ? Toujours là ?
- Vous allez oublier mon numéro espèce d’abruti, parce que sinon… Et d’abord, si vous avez du cran, dites moi qui vous êtes ! Dégonflé va ! C’est facile d’appeler les gens comme ça ! Truffe toi-même !
- Oui, la truffe, j’ai du cran. Je m’appelle François Dupont, j’habite 6 avenue des Cerisiers à Noisand le Gris, juste derrière la gare. C ’est un pavillon rose avec un portail en fer forgé. Voilà, si tu veux me trouver, viens ! Je t’attends.
- J’arrive !
- Truffe.
Et j’ai reposé le combiné, secoué par un fou rire. Oh, que c'est bon.
Enfin, j’allais pouvoir apprécier et me délecter dela suite. Je suis sorti téléphoner d’une cabine à l’autre bout de la ville. J’ai appelé la gendarmerie en leur expliquant que j’habitais 6 avenue des Cerisiers à Noisand le Gris et que j’allais assassiner mon amant, un homosexuel peu fidèle. J’ai ensuite téléphoné au commissariat de police pour les informer qu’un affrontement incroyable entre bandes rivales à moto avait lieu devant le 6 avenue des Cerisiers.
J’ai eu l’idée de casser les pieds à quelqu’un au téléphone. Quelqu’un que je ne connaissais pas. Un numéro au hasard comme cela m’arrive parfois. J’ai d’abord composé les quatre premiers chiffres de ma région pour être certain que la communication ne me coûte pas trop cher, et j’ai tapoté les six suivants au hasard. J’en ricanais d’avance.
Mes nerfs s’étaient calmés et je pouvais aller chercher mon pain à la boulangerie comme chaque matin.
C’est le moment… Je sais que c’est le moment.
J’ai ensuite composé le numéro de ma truffe n° 1.
Enfin, j’allais pouvoir apprécier et me délecter de
J’ai pris ma 306 et je me suis rendu à proximité de la rue des Cerisiers. Je me suis garé, je suis sorti de la voiture et je me suis dirigé vers le numéro 6 en faisant « le passant qui passe ».
Et là, j’ai pu voir deux truffes qui se décrochaient la mâchoire à coup de poings sanglants, quatre voitures de patrouille, un hélicoptère de la gendarmerie ainsi qu’une équipe de télévision. Oh, que c'était bon.
Maintenant, ça va beaucoup mieux. En plus, j’ai retrouvé la clef de la boîte aux lettres.
Copyright © 2008 Martine Rousset








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