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Le blog de Martine Rousset
Mon bloc perso.
Ici, quand ça lui chante, à 7 heures 53, plus tôt ou plus tard, les humeurs d’une blogueuse, mère, mi-ourse, mi-cigale et auteur de « Mystères d’âmes », recueil de nouvelles aux Editions A Fior di Carta.
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Publié le Lundi 04 février 2008 à 08:00
Par Martine Rousset

Un homme maigrichon qui flottait dans sa blouse l’interrompit poliment :

 

- Professeur Yokotoha, puis-je me permettre ?

- Oui Professeur Yakayapuka ? Je vous en prie…

- Cette découverte pourrait être capitale en temps de guerre… Des soldats sans peur, prêts à tout, psychologiquement équilibrés par l’absence de peur, ne perdant pas leurs moyens… Non ?

- Des Bayard modernes ! Plaisanta Yokotoha. Bien entendu, il s’agit-là d’une formidable perspective.

- Oui mais après un conflit ? Pensez-vous que nous pourrions rendre la peur à nos soldats ?

- C’est une autre histoire… En revanche, il serait intéressant de savoir si nous parvenons à le faire avec M612. Nous trouverons bien quelques crédits afin de poursuivre cette expérience.

 

On rentra les deux souris dans leur cage, on discuta encore un peu, on prit quelques notes supplémentaires, puis tout le monde s’en alla en refermant la porte sur un silence rassurant.

 

- Zézette ? Chuchota Nénette à son amie qui refusait obstinément d’ouvrir les yeux. C’est fini ! Ils sont tous partis y compris le chat.

Zézette ouvrit prudemment l’œil gauche, le seul qui dépassait du réservoir d’eau contre lequel elle s’était à nouveau réfugiée. Elle resta quelques instant immobile, silencieuse, l’oreille attentive, le souffle suspendu, puis elle convint que Nénette disait vrai. Elle se détendit enfin.

 

Nénette, compatissante, attendit patiemment que sa compagne reprenne confiance.

- Dis, t’as eu une sacrée frousse ! Allez, on oublie. Et puis, on se demandait à quoi ressemblait un chat, eh bien maintenant, on le sait.

 

Plus personne ne se préoccupa de nos deux protagonistes pendant de longues semaines. Zézette, même si elle n’avait pas complètement oublié sa mésaventure, la rangea dans un coin de sa mémoire.

 

Puis un jour, un mardi je crois, on s’intéressa à nouveau à leur cage mais cette fois-ci, seule Nénette en fut sortie. C’est ce mardi-là que l’enfer commença pour M612… On la mit chaque jour en présence de Pompon, toujours aussi gras et lymphatique. A chaque rencontre, on infligea à la petite souris une décharge électrique à l’instant où le chat rentrait dans le laboratoire, sous le bras aux bourrelets dégoulinants de Mademoiselle Planchon. Nénette se tordit à chaque fois de douleur, s’évanouissant même parfois. Cela dura longtemps, très longtemps. Cela dura en fait jusqu’à ce que Nénette se mette à avoir peur… Peur de la douleur déclenchée par la présence du félin…

 

Yokotoha avait brillamment réussi la suite de son expérience. Le budget qu’on lui avait alloué avait été justifié.   

 

Nénette mourut le jour où on lui administra la dernière décharge électrique juste « pour être sûr ». Elle était morte pour l’humanité comme les autres.

 

Zézette ne lui survécut que quelques jours. On l’avait associée à une nouvelle expérience à laquelle elle ne résista pas. Morte pour l’humanité elle aussi.

  

Des Zézette et des Nénette, il en faut. Il ne reste plus qu’à espérer que l’humanité soit suffisamment sage et raisonnable pour que Zézette et Nénette ne soient pas mortes pour rien…

  

FIN


 

Copyright © 2008 Martine Rousset

Publié le Dimanche 03 février 2008 à 08:00
Par Martine Rousset

Zézette fut saisie soudain d’une peur indescriptible suivie d’une crise de panique lui échappant totalement. Elle se mit à courir dans tous les coins de sa cage, dérapant sur les grains de la litière, se cognant à s’en étourdir contre les parois en cherchant désespérément une issue alors qu’elle savait pourtant qu’il n’y en avait pas. Elle se blottit finalement dans l’angle du distributeur d’eau et se mit à trembler, son petit cœur palpitant à un rythme effréné. Nénette l’observa un instant, surprise du manège inhabituel de sa co-locataire puis s’approcha d’elle :

 

- Qu’est-ce qui te prend ?

- Sais pas… Danger… Bredouilla Zézette dans un couinement saccadé.

 

Intriguée, Nénette balaya du regard le groupe qui les encerclait. Elle ne connaissait pas tous les visages mais aucun de ceux qui lui étaient inconnus ne lui parut digne d’un tel affolement de la part de sa compagne. Ses yeux glissèrent sur Pompon. Elle s’adressa à nouveau à Zézette :

- Y’a pas de lézard. Calme toi.

 

Zézette risqua un œil vers l’amas de blouses agglutinées et… elle aperçut Pompon. « Le voilà le mal, le danger, celui qu’il faut fuir » pensa-t-elle en tremblant encore davantage. Nénette était restée près d’elle, impassible.

 

- Le gros truc noir, là, dans les bras de la grosse Ginette… Parvint à peine à articuler Zézette.

Nénette accorda quelques secondes d’attention à ce qu’elle ignorait être un chat.

- Jamais vu, conclut-elle sans la moindre émotion.

 

Elles entendirent enfin le Professeur Yokotoha demander le silence. Puis après avoir toussoté deux fois, il prit la parole :

- L’expérience va pouvoir commencer. Mademoiselle Billon, sortez M450 et M612 et posez-les sur le sol. Très bien. Les portes sont bien fermées ? Parfait. Mademoiselle Planchon, à vous maintenant. Laissez votre chat aller et venir comme bon lui semble.

Il regarda Mademoiselle Billon se baisser en méditant sur sa blouse qu'il trouvait trop longue. Lorsque ce fut au tour de Mademoiselle Planchon de se pencher vers le sol pour y déposer son chat, il trouva sa blouse trop courte.

« C’est donc ça un chat, s’étonna Nénette qui, malgré la présence du félin à deux mètres d’elle, n’avait pas bougé d’un pouce, voilà pourquoi cette peureuse de Zézette a prit peur ».

Zézette, quant à elle, s’était enfuie en trottinant si vite que ses pattes n’avaient fait qu’effleurer le carrelage javellisé. Cachée derrière une corbeille à papiers, elle se pensait prête à mourir.

 

Pompon regardait lymphatiquement les deux rongeurs, l’un après l’autre. Celui dont il voyait seulement la queue dépasser derrière la corbeille l’amusait beaucoup mais il n’avait pas envie de courir à cette heure de digestion.

 

- C’est parfait. Mademoiselle Planchon, reprenez votre chat. Et que l’on remette nos deux sujets dans leur cage. Mesdames, Messieurs, cette expérience est concluante. M450, génétiquement intacte, a bien développé une peur instantanée à la vue de son prédateur. M612, génétiquement modifiée, ne connaît plus la peur. La peur serait donc génétique et non établie après la naissance. Il se pourrait qu’un jour, nous parvenions à adapter cette découverte à l’homme et traiter ainsi certaines phobies et certains troubles nerveux.

 

(à suivre)


 

Copyright © 2008 Martine Rousset

Publié le Samedi 02 février 2008 à 08:00
Par Martine Rousset

Zézette et Nénette, deux souris nées à quelques jours d’intervalle, chacune de l’union aseptisée de deux souris de laboratoire toutes quatre mortes pour l’humanité, vivaient ensemble dans le quart de mètre cube d’une cage posée sur un plan de travail carrelé.

 

Nourries, logées mais pas blanchies (elles l’étaient déjà naturellement), elles menaient une petite vie tranquille. De temps à autre, elles étaient sorties de leur cage par des mains gantées de latex mais hormis une petite douleur brève et tout à fait supportable qu’elles ressentaient parfois, personne ne semblait leur vouloir de mal.

 

Jusqu’au jour où l’on fit rentrer un chat dans le laboratoire…

 

Ce matin-là, Zézette et Nénette couinaient gentiment entre elles. Elles devisaient placidement des petits événements passés comme deux petites vieilles qu'elles n'étaient pas. Le passage, la veille, d’un groupe de blouses blanches qui avaient stationné plus longtemps qu’à l’accoutumée autour de leur cage vitrée,  le gloussement aguicheur de la jolie petite stagiaire lorsque le Professeur Yokotoha lui avait suggéré de ne rien porter sous sa blouse étant donné la chaleur ambiante, le mot « chat » qu’elles avaient entendu vingt-deux fois dans la même journée… Enfin, leur petit quotidien de rongeurs captifs qu’elles revivaient ensemble pour tuer l’ennui.

 

- Tu sais ce que c’est un chat toi ? Demanda songeusement Zézette.

- Non. Je ne connais que le mot. J’aimerais bien savoir à quoi cela ressemble, pas toi ?

- Bof. Je me dis parfois qu’il vaut mieux ne pas savoir. Il parait que ça passe son temps à courir après les souris !

- Quelle trouillarde tu fais !

- Tu ne vas pas remettre ça sur le tapis (d’où le tapis de souris…) ! Toi, tu n’as jamais peur de rien ! C’est toi qui n’es pas normale.

- Allez, n’en parlons plus… Nous sommes différentes, c’est tout.

 

A cet instant, la porte du laboratoire s’ouvrit et une horde de blouses blanches fit irruption dans la pièce. Plusieurs d’entre elles tenaient un bloc dans les mains qui dépassaient des manches. Quant à Mademoiselle Planchon, elle portait dans les bras une masse de poils noirs incrustée de deux fentes scrutatrices. Pompon. 

 

Pompon était un énorme matou noir de jais, gras comme un cochon et au regard vert perçant. Il appartenait (non… un chat n’appartient à personne…) à Ginette Planchon, une vieille fille laborantine aussi grasse que lui, les yeux bovins agrandis par des verres de lunette épais et une queue de cheval campée en plumeau au sommet de la tête. Elle portait un caleçon blanc épais qui accentuait le galbe dodu de ses mollets depuis que le Professeur Yokotoha lui avait fait remarquer qu’il lui fallait se couvrir davantage à cause de la fraîcheur ambiante du laboratoire.

 

(à suivre)


 

Copyright © 2008 Martine Rousset

Publié le Samedi 26 janvier 2008 à 08:00
Par Martine Rousset

« Monsieur, Je vais bientôt mourir et lorsque vous lirez ces lignes vous saurez enfin que j’aime votre femme. Je ne lui ai jamais dit mais dès le premier instant où je l’ai aperçue, j’ai su qu’elle était mon « autre ». Comment aurais-je pu lui avouer mon amour alors qu’elle vivait elle-même une idylle avec notre chef de service ? Je n’ai pas voulu la perturber alors qu’elle venait d’achever sa liaison avec le comptable. C’est dire comme je l’aime. Choyez-la, Monsieur, aimez-la comme je ne pourrai jamais l’aimer. Adieu Monsieur. »


« Madame Guilbert, Vous avez été ma voisine pendant dix années et lorsque vous m’avez laissé vos clefs pour arroser vos plantes pendant vos divers voyages, j’ai apprécié votre confiance. Mais aujourd’hui, à l’heure où la médecine me condamne, je ne peux quitter le monde sans vous faire une confidence. Vous avez cherché pendant des semaines cette montre à gousset qui appartenait à votre grand-oncle. Vous m’en avez parlé et j’ai vu votre tristesse de l’avoir égarée. C’était moi, Madame Guilbert… J’avais à l’époque un gros souci d’argent et je n’ai pu résister à ce bijou posé sur votre commode. Pardon et adieu. »
 

« Isidore, mon ami, Tu pleureras mon absence, je le sais. Cette amitié de trente-cinq ans restera gravée à jamais en toi. Ton cœur saignera à la seule pensée de nos instants passés ensemble. Nous nous sommes toujours tout dit, tout raconté et avons toujours été un soutien l’un pour l’autre. Te souviens-tu de cette seule dispute qui a traversé ces trente-cinq années ? Pas celle du train électrique car je sais bien que tu ne l’avais pas fait exprès. Je parle de cette dispute alors que nous étions en désaccord sur le choix d’un président pour la France. Chacun d’entre nous a voté le contraire de l’autre et c’est toi qui as vu ton candidat accéder à la présidence. J’étais très en colère après toi et nous avons rompu tout contact pendant un mois. C’est au moment de ton redressement fiscal que nous avons renoué. Je regrette aujourd’hui sincèrement de t’avoir balancé aux impôts. Mais c’est du passé. Aujourd’hui, je vais mourir et j’espère que tu n’oublieras jamais les liens qui nous ont unis. Adieu mon ami. »
 

Fernand prit le temps de relire ses courriers puis glissa chacun d’entre eux dans une enveloppe sur laquelle il inscrivit en s'appliquant l’adresse des destinataires. Il avait dit ce qu’il avait sur le cœur et il savait qu’aucun n’y ferait allusion avant sa mort alors qu’ils le savaient condamné. Il sortit de chez lui, acheta trois timbres, les colla sur les enveloppes et les posta à l’instant où un employé de la Poste faisait la levée.

 

Quand il rentra chez lui, le téléphone sonnait à nouveau mais cette fois, il répondit.

 

- Fernand ! Enfin, tu réponds ! Je me suis fait un sang d’encre. Que se passe-t-il ? Qu’a dit exactement le médecin ? Lui demanda Isidore, la voix chargée d’une angoisse non feinte.

- Oh Isidore, c’est toi, mon ami. Il m’a dit que j’étais atteint d’un mal qui me rongeait irrémédiablement. Il a appelé ça une hypocondrie de forme psychotique…

 

Epilogue :

 

Nous n’avons jamais revu Fernand, il a déménagé sans laisser d’adresse.

 

FIN

 

Copyright © 2008 Martine Rousset

Publié le Vendredi 25 janvier 2008 à 08:00
Par Martine Rousset

- Tu entends ? Je suis foutu ! Foutu mon pauvre Isidore. Condamné par la médecine !

Et pour la première fois depuis qu’Isidore lui avait cassé son train électrique alors qu’ils avaient tous deux six ans, Fernand s’effondra. Il raccrocha le téléphone sans entendre ce que son ami lui répondit et fondit en larmes.

 

Il pleura ainsi longtemps, suffoquant de désespoir.

 

Il le savait. Depuis plusieurs mois, il sentait que quelque chose n’allait pas en lui. Ces essoufflements, ces étourdissements, ce cœur qui battait parfois trop vite et d’autres fois pas assez… Il le sentait… Il en avait fait part à son médecin qui l’avait écouté attentivement, ausculté soigneusement, prescrit consciencieusement des analyses et autres investigations. Ils n’avaient rien trouvé. Fernand avait alors compris que c’était grave. Un mal qui se cache est un mal sournois.

Et puis ce matin au téléphone, son médecin, après une nouvelle analyse, lui avait annoncé que cette fois, ils avaient finalement découvert qu’un mal le rongeait. Les mots du médecin avaient résonné en martelant son crâne d’un interminable écho. Ils résonnaient encore. Ils résonneront jusqu’à son dernier souffle.

 

Les yeux gonflés et le visage inondé de larmes, il n’avait pas bougé de la chaise près du téléphone. Ce dernier avait retenti plusieurs fois mais il n’avait eu ni la force ni le courage de décrocher le combiné. La tête enfouie dans les bras, on ne voyait que son dos secoué des spasmes de ses sanglots.

 

Il se calma enfin, releva la tête, s’essuya le visage de sa manche, respira profondément et longuement puis réfléchit : « C’est ainsi, c’est mon destin. Je n’ai pas quarante ans et je vais mourir. Il me faut l’accepter. Mais j’ai des choses à dire à certains avant de partir… »

 

Il se leva et se dirigea vers son bureau. Il prit dans un tiroir une petite pile de papier blanc destiné à son imprimante, un stylo et se mit à écrire.

 

(A suivre)

 

Copyright © 2008 Martine Rousset