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Le blog de Martine Rousset
Mon bloc perso.
Ici, chaque jour à huit heures, les humeurs d’une blogueuse, mère, mi-ours, mi-cigale et auteur de « Mystères d’âmes », recueil de nouvelles aux Editions A Fior di Carta.
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Publié le 16 mai 2008 à 08:00
Par Martine Rousset
Elle tendit sa main moite à Helmut. Il l’a pris mollement et brièvement. C’est à la seconde où elle déclencha le chronomètre de la pendule qu’elle le vit. Le stylo enrubanné. Le stylo du Danois qu’elle devait rencontrer. Il était là, sur la même table qu’elle, sorti de la poche d’Helmut Schön…

Leurs regards se nouèrent. Perdus au milieu de cette faune échiquéenne, ils étaient soudain seuls au monde.
Helmut, enfin, avança de deux cases le pion du roi, nota son coup et d’un geste bref, commuta le compte à rebours de la pendule vers celui des noirs.Cerise cherchait en vain la concentration. Elle avança à son tour le pion du roi de deux cases et chuchota :
- Ca existe l’ouverture danoise ?
- Non… Pas plus que la suédoise…
- Allez le pitbull, joue.
- Tais-toi triple buse !
Ils continuèrent ensuite en silence, sans parvenir cependant à s’isoler chacun dans son jeu.
Elle devint la dame. Lui, le roi. Leurs pièces glissaient voluptueusement sur l’échiquier. Leurs doigts s’effleuraient parfois, s’attardant sans raison au-dessus d’une pièce déjà jouée. Il lui prit son fou avec son cavalier. Elle lui sourit et sans quitter la profondeur de ses yeux noirs, elle lui vola le cavalier responsable avec sa dame noire.
Ils auraient voulu s’embrasser. Même si l’arbitre n’avait aucune raison de le sanctionner, ils ne le firent pas.
C’était aux noirs de jouer. Helmut en profita pour se dégourdir les jambes un instant. Il passa derrière Cerise et lui caressa discrètement la joue. Elle frissonna.
Quand Helmut reprit sa place, il se pencha en avant et lui murmura :
- J’adore ton jeu… sensuel !
Elle rosit.
Leur partie durait depuis près d’une heure et ils étaient à égalité. Ils échangèrent des pièces mais encore davantage des regards. Les pièces dansaient de case noire en case blanche, rythmées par l’intensité de leur émotion. Lorsque Cerise menaça le roi noir avec sa dame blanche, il lui sembla que cette dernière souriait, probablement aux anges de s’approcher du souverain. Une tour salvatrice s’interposa. Le roi, sur la pointe des pieds, lui adressa un signe par-dessus la tour. La dame fit une révérence et se décala langoureusement de deux cases. Un fou fusa en diagonale de l’échiquier, s’arrêtant in extremis au bord d’une case. Le cavalier rua sans plus attendre, surpris par la menace. Les pions conspiraient. Une tour blanche s’effondra mais l’autre résista, probablement mieux étayée. Les deux cavaliers noirs terminèrent leur chevauchée autour de la pendule. La dame blanche, bardée de ses deux cavaliers protecteurs, provoqua une dernière fois le roi adverse en battant des cils. Le roi chercha quant à lui à battre retraite mais en vain.
- Echec et mat, susurra Cerise dans un souffle. 
Elle avait gagné.
Il prit sa main et en embrassa la paume :
- Je viens de jouer la partie la plus sentimentale de ma vie…
Sa main encore dans la sienne, elle lui rendit son baiser :
- Tu as mal joué.
- Je ne joue pas. Pas avec toi. 

Cerise fut probablement de ceux qui, mal dans leur peau, se réfugièrent corps et âme dans leur passion qu’ils voulurent débordante. Celle de Cerise la mena à tous les bonheurs. Helmut et Cerise restèrent les passionnés d’échecs qu’ils étaient déjà. Cerise accoucha de Stanislas, leur premier garçon, le jour de la finale du championnat du monde en Chine et la naissance d’un enfant né de deux Grands Maîtres Internationaux qu’ils étaient devenus depuis fut annoncée et chaleureusement applaudie lors de la remise des prix. Quant au second, Gontran, né quatre ans plus tard, il se manifesta alors qu’elle enseignait la marche des pièces à Stanislas.

- C’est un garçon ! S’écria la sage-femme en brandissant la petite chose vagissante et en la posant sur le ventre de la jeune mère épuisée…
 


FIN

 

Copyright © 2008 Martine Rousset

Publié le 14 mai 2008 à 08:00
Par Martine Rousset
Un tournoi à Paris donna l’occasion de leur rencontre. Ils devaient tous deux y participer. Fébrile, elle s’enquit sur le web de la liste des participants danois. Il y en avait une dizaine et elle savait que parmi eux se trouvait Pitbull. Mais lequel ? Elle jonglait avec ces noms imprononçables, s’interrogeant sur celui qu’elle devrait s’appliquer à énoncer clairement. Elle supposa qu’il en faisait de même avec les participantes suédoises… Cela la fit jubiler.

Pour se reconnaître, ils avaient convenu d’un détail dont la difficulté à le repérer les fit mourir de rire devant leurs écrans respectifs. Les participants devant noter leurs parties au fur et à mesure du jeu, il s’étaient entendus pour que chacun aurait attaché un ruban rouge autour de son stylo. « Avec une belle boucle ! » avait précisé Cerise.

Ils rirent en imaginant la façon dont ils allaient devoir surveiller les stylos de trois cents joueurs d’échecs !

Ce jour arriva enfin. Rongée par l’appréhension, Cerise arriva à peine cinq minutes avant le début de la première ronde. Son stylo soigneusement enrubanné à la main, elle chercha rapidement le numéro de sa table sur les feuilles des appariements.
Table six avec les noirs contre… Helmut Schön ! « Et zut, et en plus c’est lui qui commence » pensa-t-elle dépitée.

Elle se dirigea vers la table six et s’installa devant les pièces noires en attendant son redoutable adversaire. Elle posa son stylo sur la table, à proximité de la feuille de marque.
Elle aperçut Helmut qui arrivait d’un pas nonchalant avec la même touffe hirsute de cheveux blonds que celle de l’adolescent qu’il n’était plus.
Elle lui adressa un sourire crispé en guise de bonjour. Elle jeta rapidement un regard circulaire vers les stylos des joueurs environnants mais elle ne vit rien qui l’interpella.
Quand elle tourna la tête, elle réalisa qu’Helmut l’observait. Agacée, elle planta ses yeux dans les siens. « N’essaie pas de m’impressionner, ça ne marchera pas » dirent ses yeux plissés par une expression de défi. L’allemand avait l’air étrange, totalement secoué par quelque chose qui échappait à Cerise. « Il a probablement mal dormi. Bien fait. Tu vas voir mon cher teuton de quelle façon je vais te dévaster l’échiquier » s’amusa-t-elle à penser sans y croire.

L’arbitre annonça au micro :
- Serrez-vous la main. Les noirs appuient sur la pendule et les blancs commencent. 


(à suivre)

 

Copyright © 2008 Martine Rousset

Publié le 13 mai 2008 à 08:00
Par Martine Rousset
Plusieurs années passèrent et Cerise fit son entrée en faculté de Droit après avoir obtenu son baccalauréat avec mention Bien. Elle avait également confirmé son titre de championne de France bien qu’elle ait changé de catégorie. Elle fut même gratifiée du titre honorifique de Maître International. Elle portait toujours fièrement ses kilos superflus et n’avait nullement l’intention de se priver du plaisir du grignotage qui l’apaisait. Cerise n’avait pas vraiment changé. Elle était juste devenue une adulte.

Quant à Triple Buse et Pitbull, ils correspondaient toujours. Leur relation était peu ordinaire puisque près de cinq ans après leur première partie d’échecs sur Internet, aucun des deux n’avait dévoilé à l’autre son prénom.

Elle le trouvait drôle. Ils se racontaient également des choses très personnelles frisant parfois la philosophie. Leurs messages finirent par s’empreindre de tendresse mais celle-ci resta virtuelle. Peut-être se croisèrent-ils lors d’un tournoi quelque part dans le monde ? Ils l’ignoraient l’un et l’autre.

Quant à Helmut, elle le rencontra plusieurs fois et joua même contre lui trois parties. Après en avoir perdu deux, elle obtint péniblement un match nul à la troisième. Son émoi vis-à-vis de lui avait totalement disparu. Il était trop sérieux et elle le trouvait bien ennuyeux. Elle se demanda comment ce garçon aussi lugubre avait pu faire chavirer son cœur d’adolescente.

Un soir, elle reçut un message de Pitbull qui la laissa collée à sa chaise. Il décidait qu’il était grand temps qu’ils se rencontrent. Déstabilisée, elle ne sut dire si elle en avait envie ou non. Elle réalisa qu’elle était terrorisée à l’idée de se dévoiler physiquement. Il allait tomber de haut… Il s’attendait peut-être à une jolie sylphide… Jolie elle l’était assurément mais sylphide non…
Elle hésita plusieurs jours avant de lui répondre. Il la relança mais elle resta silencieuse. Et enfin, elle accepta en lui souhaitant toutefois de ne pas être trop déçu. Il lui répondit par un message joliment teinté de romantisme, lui avouant qu’elle le troublait depuis bien longtemps et qu’il souhaitait ardemment pouvoir la regarder dans les yeux.
Ils firent un jeu de cette rencontre en ne s’envoyant pas mutuellement leurs photographies. L’inconnu les amusait. Leurs messages ne furent plus que des échanges d’amoureux transis quoique chargés d’humour, l’un et l’autre étant bien incapables de s’en empêcher.
 

(à suivre)

 

Copyright © 2008 Martine Rousset

Publié le 12 mai 2008 à 08:00
Par Martine Rousset
Elle le croisa une seconde fois lors d’un autre open international à Munich. Mais cette fois-ci, ils échangèrent quelques mots à l’entrée des toilettes… Malgré l’incongruité de l’endroit, lorsqu’ils se trouvèrent nez à nez dans l’encadrement de l’entrée principale, surprise, elle afficha un sourire béat à l’encontre du garçon. Il s’arrêta et recula pour la laisser entrer. Elle en fit autant. Il rit franchement et s’exprimant en français relevé par un accent à attaquer à la hache :
- Après vous, Mademoiselle !
- C’est mieux comme ça parce qu’à deux on ne passe pas ! Enfin, surtout moi.
Puis alors qu’elle passait devant lui, elle osa :
- Combien de points ?
- Quatre victoires, une défaite. Mais le tournoi n’est pas terminé.
Et il disparut dans le petit couloir qui menait à la salle de jeu.
Plantée près du lavabo, elle réalisa, agacée, qu’il ne s’était même pas enquis de ses résultats, ne serait-ce que par politesse. « Quel goujat » marmonna-t-elle amèrement. La jeune fille accepta alors, résignée, qu’Helmut Schön ne représenterait pour elle jamais plus qu’un génial joueur d’échecs. Elle choisit donc se concentrer sur les échecs et sur ses études.

Considérant que c’était un excellent entraînement, elle jouait très souvent aux échecs en ligne, installée devant l’ordinateur familial. Des centaines de joueurs du monde entier en faisaient autant, souvent cachés derrière des pseudos. Elle s’était inscrite sur le site peu après une cuisante défaite contre une adolescente boutonneuse au niveau très moyen. Folle de rage vis-à-vis d’elle-même, elle s’octroya en guise de punition le pseudo de Triple Buse, pseudo qu’elle conserva ensuite par amusement. Elle jouait souvent contre les mêmes personnes et notamment contre Pitbull dont elle ne savait qu’une chose : il portait bien son nom… Attaquant hors pair, il lui semblait que leurs parties l’avaient fait progresser. Ils échangèrent même leurs adresses e-mail afin de les commenter en toute tranquillité. Au fil du temps, leurs messages s’imprégnèrent d’une amitié croissante. Il leur arrivait même parfois de ne plus parler de leur sport cérébral favori. Il était Danois. Elle lui fit croire qu’elle était Suédoise. Ils s’exprimaient en anglais.
 


(à suivre)

 

Copyright © 2008 Martine Rousset

Publié le 11 mai 2008 à 08:00
Par Martine Rousset
Cerise en fut si troublée qu’elle en oublia instantanément le numéro de la table à laquelle elle devait s’installer. Elle retourna s’en enquérir sur la liste des joueurs affichée dans la salle et en profita pour repérer le nom du jeune homme.
Stupéfaite, elle marmonna pour elle seule :
- Helmut Schön ! Non seulement il est champion d’Europe mais en plus il est beau ! 
Puis les parties débutèrent, déclenchant une concentration extrême chez les participants. Hormis quelques toussotements discrets, on n’entendit plus que le cliquetis des pendules sur lesquelles chacun appuyait après avoir joué son coup. Helmut, la tête dans les mains et les doigts rassemblés en œillères afin d’éviter toute évasion intempestive de son esprit, parcourait l’échiquier des yeux à une allure vertigineuse, anticipant à la fois sur son jeu et sur celui de son adversaire.

Quant à Cerise, une dizaine de tables plus loin, elle s’était elle aussi isolée mentalement afin de disputer au mieux une partie qui s’avérait difficile contre un jeune chinois d’envergure.
Elle perdit sa partie après deux heures trente d’un combat acharné. Elle serra la main de l’asiatique, le gratifia d’un sourire poli puis se leva en silence. Elle s’arrêta discrètement près d’Helmut qui jouait toujours afin d’évaluer sa partie. Il était sur le point de gagner. Le roi blanc serait fichu dans quelques coups. Son adversaire préféra abandonner. Helmut poussa un soupir de soulagement et les yeux rougis de fatigue, il s’adossa à sa chaise. Il s’accorda alors un instant de décontraction, les mains croisées derrière son cou, avant d’aller livrer le résultat du match.

Cerise stagna près de lui à chercher son regard mais ne le trouva pas. Ses yeux restèrent suspendus à ce vide reposant dont il avait à présent besoin.
- Je suis transparente pour ce garçon, soupira-t-elle tristement. Pourtant je ne passe pas inaperçue… Plutôt imposante la fille ! Une autre fois peut-être… Ou peut-être pas…

Dès cet instant elle espéra qu’elle jouerait un jour contre lui. A peine rentrée chez elle, elle se mit à étudier assidûment la tactique du jeune homme et s’imprégna de toutes les parties importantes qu’il avait jouées. Une main poussant les pièces du jeu et l’autre plongée dans un immense paquet de chips, elle reconstituait sur son grand échiquier de bois, des heures entières, les positions parfois rocambolesques du jeune champion. Rocambolesques mais souvent gagnantes. Cerise était admirative.
 


(à suivre)

 

Copyright © 2008 Martine Rousset