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Le blog de Martine Rousset
Mon bloc perso.
Ici, chaque jour à huit heures, les humeurs d’une blogueuse, mère, mi-ours, mi-cigale et auteur de « Mystères d’âmes », recueil de nouvelles aux Editions A Fior di Carta.
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Publié le 10 mai 2008 à 08:00
Par Martine Rousset
Et puis, elle fascinait son entourage parce qu’au-delà de ses kilos superflus, elle détenait un titre qui engendrait l’admiration : elle était championne de France d’échecs dans sa catégorie d’âge.
Lorsqu’elle décrocha ce titre, le collège entier resta pantois.

Quand elle retourna en classe après sa victoire, elle se contenta de répondre malicieusement aux félicitations enjouées de ses camarades par un laconique :
- Au jeu d’échecs, les fous sont les plus près du roi !
- Comprendra qui pourra, pensa-t-elle, amusée par la mine perplexe de ceux qui reçurent cette phrase sans en saisir le sens.
Elle ne se prenait jamais au sérieux, sauf quand elle disputait une partie d’échecs.

Cerise avait de magnifiques yeux bleu turquoise à l’étincelle rieuse et espiègle, ourlés de longs cils qu’une touche de mascara étirait encore davantage. Sa bouche aux lèvres épaisses et joliment dessinées s’illuminait d’un sourire involontairement charmeur mais honnête. Plus mince, elle aurait probablement fait des ravages parmi les adolescents  mais aucun d’entre eux ne voyait en elle une petite amie potentielle. Elle était la copine, la rigolote, la championne, celle qu’on craignait aussi parfois tant ses propos étaient directs et son humour décapant, mais pas la girl friend que l’on aurait été fier de tenir par la main.
Loin de s’en offusquer, elle s’en amusait :
- Connais-tu le point commun entre des pantoufles et moi ? Avait-elle demandé en riant à Aurélie.
- Non…
- On ne sort avec aucun des deux pour ne pas être ridicule ! 
Cerise se fichait totalement, de toute façon, des garçons du collège. Elle ne leur trouvait aucun attrait pour une seule et unique raison : Helmut Schön, jeune allemand de seize ans, champion d’Europe d’échecs junior, beau comme le jour selon Cerise et laid comme un pou selon Corinne, sa petite sœur qui mettait un point d’honneur à la contredire systématiquement.

Elle suivait assidûment le parcours du jeune champion, lisait attentivement les articles des journaux spécialisés qui lui étaient consacrés, étudiait les parties qu’il avait jouées et appréciait son jeu intuitif.

Elle l’aperçut pour la première fois lors d’un open international en province à l’automne de l’année précédente. Jusqu’à lors, elle ne connaissait que son nom. Quand elle remarqua Helmut, assis à l’une des nombreuses tables alignées dans l’immense salle de réception de l’Hôtel de Ville, décontracté, il attendait son adversaire. Elle tomba instantanément sous le charme de cette touffe de cheveux blonds trop longs et de ces yeux noirs auxquels rien ne semblait échapper. Vêtu d’un jean et d’un tee-shirt blanc mal repassé, il cherchait du regard celui qui allait jouer avec les blancs en face de lui.

(à suivre) 

Copyright © 2008 Martine Rousset

Publié le 09 mai 2008 à 08:00
Par Martine Rousset
- C’est une fille ! S’écria la sage-femme en brandissant la petite chose vagissante et en la posant sur le ventre de la jeune mère épuisée.

Difficile de dire d’un nouveau-né qu’il est beau. Il n’est ni rose, ni souriant, rarement potelé, le crâne souvent en pain de sucre et son cordon ombilical clampé n’a rien d’engageant. Mais quand il s’agit de son propre bébé, mûri pendant neuf mois, attendu, désiré, aimé sans le connaître, il est le plus beau du monde et on lui souhaite tous les bonheurs. Cerise était tout ça.

Et Cerise a grandi et abandonné ses grenouillères à sa petite sœur arrivée trois ans après elle. Puis elle a grandi encore pour passer de l’école maternelle à l’école primaire. Et aujourd’hui, elle est en classe de quatrième dans un collège privé.

Mais si Cerise a grandi, elle a grossi également. Cerise est une adolescente aux formes généreuses accentuées par sa petite taille et ses cheveux bruns démesurément longs. Oubliée la fillette maigrichonne avec laquelle il fallait utiliser des ruses de sioux afin de lui faire avaler deux grains de riz transformés pour l’occasion en avions. Oubliée l’écolière pour laquelle la petite montagne habilement sculptée à la fourchette par sa mère dans la purée devenait l’Himalaya. Cerise, à présent, ne se fait plus prier et son tour de taille s’en souvient.
Lorsque Aurélie, sa meilleure amie, lui suggéra prudemment un jour : « Tu devrais faire attention à ce que tu manges… », elle l’interrompit avant même qu’elle n’aille au bout de sa pensée.
- Tu ne vas pas commencer ! Tu aimes le dessin alors tu dessines n’est-ce pas ? Moi j’aime manger alors je mange. Quant à mes rondeurs, je m’en balance, il y aura plus à aimer !
Et tournant les talons, agacée par la remarque de son amie qu’elle jugea effrontée, elle rejoignit un groupe de garçons, la plantant comme une baramine au milieu du préau.
Cerise prétendait assumer son excès de poids mais néanmoins, ne supportait pas qu’on lui en fit quelconque réflexion. Faisait-elle remarquer à Ingrid qu’elle avait de grands pieds ? A Angélique que ses seins étaient ridiculement petits ? A Natacha que ses ongles rongés faisaient ressembler ses doigts à des moignons ? A Aurélie que son maquillage de dame tranchait vulgairement avec son visage encore poupin ? Non, elle ne se serait pas permise de le faire.

Les garçons l’accueillirent volontiers dans leur discussion. Cerise était drôle et d’un caractère suffisamment trempé pour qu’on apprécie sa présence. Son humour acéré et sarcastique faisait mouche à l’instant où on l’attendait le moins, déclenchant des éclats de rire francs et sincères de ses camarades, et parfois même de ses professeurs.

(à suivre)
 

Copyright © 2008 Martine Rousset

Publié le 04 mai 2008 à 08:00
Par Martine Rousset
Filippi, avec une pointe d’agacement dans la voix, interpella le garçon : 
- Et alors ?
- Et alors voilà. C’est tout. J’étais en train d’écrire cette histoire, vous ai-je déjà dit. Elle n’était pas terminée quand vous êtes venus me chercher. 
Pour la première fois depuis le début de l’interrogatoire, le visage de Verdure se détendit. La déception de ses auditeurs était telle qu’il ne put réprimer un sourire. 
- Monsieur le commissaire, reprit-il, quelle heure est-il ?
Filippi s’apprêtait à se retourner vers le coucou quand le prévenu le stoppa net :
- Non ! Ne vous retournez pas ! Puis s’adressant aux policiers, et vous ne dites rien !
- Eh bien… Je n’en sais rien… Répondit le commissaire sans comprendre. Il resta ensuite un long moment, hébété, à regarder en silence Verdure dont une mèche pendait à présent devant son œil droit. 
Le coucou rompit ce silence en sortant cinq fois de sa cachette. 
- Il suffisait de demander ! S’exclama Filippi, amusé par ce hasard.
- Monsieur le commissaire, je vous fais remarquer que votre pendule sonne pour la seconde fois… Vous n’avez apparemment pas entendu la première… Troublant, n’est-ce pas ? N’étiez-vous pas plutôt à écouter mon histoire ? Vous étiez avec Adrienne. Vous étiez avec Hugues. Vous avez vu le corps de ce bébé sous les galets. Vous avez maudit ce comte sans vergogne. Vous auriez aimé que son fils reconnaisse Adrienne comme étant de son sang bien qu’elle ne soit pas de son rang.  Vous vous demandiez si un homme et une femme auraient pu être heureux malgré les vingt années qui les séparent. Vous étiez suspendu au visage d’Adrienne lorsqu’elle a répondu au téléphone. Vous étiez ailleurs… Eh bien, voyez-vous, monsieur le commissaire, quand j’écris, je suis ailleurs. Je n’entends plus rien, le temps se suspend, la concentration m’isole… Maintenant, vous savez comment il est possible que je n’aie rien entendu le soir du crime de Jeanne. 

Par manque de preuves, il fut rapidement relâché. Bien que dans un premier temps, le commissaire s’était convaincu de la culpabilité de Jean-Marie Verdure, il ne s’acharna pas. Il doutait trop à présent.
 

A peine rentré chez lui, Jean-Marie termina son histoire :
 

« Adrienne parvint enfin à répondre à Hugues alors que ses sanglots avaient cessé.
- Je suis désolée… Vraiment désolée… Hoqueta-t-elle.
- Que se passe-t-il Adrienne ? Parle !
- J’avais commandé des fondants au chocolat chez le traiteur. Tu m’avais dit un jour que tu adorais cela et ce traiteur est vraiment extraordinaire… Mais voilà… Ils ont une grosse panne électrique et ils m’ont prévenue qu’ils ne pouvaient honorer ma commande…
Un sentiment de colère submergea immédiatement le jeune homme. Ses traits se durcirent et sa bouche se tordit.
- Tu ne vas pas me dire que nous allons manger des petits suisses en dessert quand même ! Eructa-t-il soudain.
Elle acquiesça timidement de la tête. Hugues la secoua violemment puis la gifla. Les yeux d’Adrienne s’arrondirent d’horreur. Elle n’eut pas le temps de riposter, les mains d’Hugues serraient son cou et elle s’évanouit. Les coups de couteau dont l’homme la transperça ensuite l’empêchèrent de revenir à elle. »
 

Quant au coucou, le commissaire l’a changé de place. Il trône à présent en face de de lui lorsqu’il est installé à son bureau.
 


FIN
  

Copyright © 2008 Martine Rousset

Publié le 03 mai 2008 à 08:00
Par Martine Rousset
Le commissaire s’adressa alors aux policiers.
- A-t-on récupéré l’œuvre littéraire de monsieur ?
Le plus grassouillet des deux lui répondit en soupirant :
- Non…
- Et pourquoi non ?
- Pour quoi faire ? 
Pour quoi faire, il n’en savait effectivement rien. Il avait juste besoin de connaître ses suspects.
- Racontez-moi l’histoire que vous écriviez. Le garçon parut surpris. Il hésita, jetant des regards affolés vers les policiers postés à ses côtés, lesquels le toisaient sévèrement. Dépité, il obtempéra. 
- Eh bien, je vais vous la raconter… Mon histoire raconte celle d’Hugues et Adrienne. Ils se rencontrèrent dans la salle d’embarquement d’un aéroport. Adrienne était une très belle femme mais elle avait vingt ans de plus qu’Hugues. Il engagea cependant la conversation avec elle et comme cela arrive parfois, allez savoir pourquoi, on se met à raconter sa vie à quelqu’un que l’on ne connaît pas. C’est ce que fit Adrienne. Elle était née alors que sa mère n’avait pas seize ans et qu’elle travaillait comme bonne à tout faire dans le château d’un comte dont le fils se laissa aller à quelques fantaisies avec elle. Bien entendu, lorsque la grossesse fut découverte, on la vira. Personne ne crut la mère d’Adrienne quand elle donna l’identité du père de l’enfant. Pour cette famille de bourgeois, elle n’existait pas. Elle n’avait d’ailleurs jamais existé autrement qu’en jeune fille aux ordres de châtelains persuadés que le simple fait de tenir un balai aurait pu être une menace pour leur noblesse. Fille mère, ou mère célibataire, au choix, elle fut évidemment malmenée par les siens, des campagnards. Démarrage difficile dans sa vie d’adulte. Elle n’était pas encore sortie de l’adolescence que déjà, on l’avait jugée. Lourde blessure qui ne cicatrisera probablement jamais. Ce qui explique peut-être ses vagabondages sentimentaux qui ont suivi. Adrienne pleurait en ressassant la triste vie que fut celle de sa mère. Hugues en fut ému alors qu’il ne connaissait pas encore la suite de l’histoire. Adrienne n’avait que deux ans quand sa mère se trouva à nouveau enceinte. Elle parvint à cacher sa grossesse et lorsque l’enfant naquit, elle fit une chose horrible, monstrueuse, inacceptable... Elle le noya dans une rivière et enfouit son corps sous les galets. Le petit corps sans vie fut découvert et on l’arrêta. Elle fut jugée, condamnée, emprisonnée et déchue de ses droits maternels. Adrienne fut élevée par ses grands-parents, dans un petit village de campagne où, quand on est la fille d’une telle femme, on est fille de rien. On n’est rien. Très jeune, Adrienne, quitta sa famille. Elle ne revit sa mère qu’une seule fois vingt ans plus tard, par hasard, accompagnée d’un homme au teint rubicond puant le vin. Elles avaient parlé à peine une heure, juste le temps pour Adrienne de connaître l’identité de son père. Quelques temps après, elle avait tenté de contacter ce fils de comte… En vain. Il n’avait pas répondu à ses deux courriers. Elle n’a plus jamais cherché à le voir. Elle avait enfin tourné la page. Hugues, déconcerté, avait pris la main d’Adrienne et l’avait délicatement embrassée. Elle avait rougi. Ils échangèrent leurs numéros de téléphone et de retour de leurs voyages respectifs, se revirent plusieurs fois. Et un soir, Adrienne l’invita chez elle à dîner. Elle avait élégamment mis la table. Une nappe blanche, une petite bougie bleue turquoise, une rose rouge dans un soliflore en verre bleu. Sous le charme, Hugues l’avait embrassée au moment où elle était passée près de lui, un plat à la main. A cet instant, le téléphone sonna. Adrienne s’excusa auprès de son hôte et décrocha le téléphone. Elle parut d’abord surprise puis son visage se rembrunit soudain. Elle ne répondit que par quelques « oui » et « non » brefs et insuffisants pour qu’Hugues puisse comprendre ce qui se passait. Puis elle reposa le combiné sur son socle et s’effondra en larmes sur le sol en se laissant glisser le long du mur. Il se précipita vers elle et l’entoura de ses bras. Fou d’inquiétude, il la questionna. 

Jean-Marie Verdure s’interrompit. Il avait parlé sans s’arrêter une seule seconde. Le commissaire et les deux policiers le fixaient, comme hypnotisés.


(à suivre)
 

Copyright © 2008 Martine Rousset

Publié le 02 mai 2008 à 08:00
Par Martine Rousset
Verdure était en garde à vue depuis la veille et le commissaire devait l’interroger cet après-midi à seize heures. Il en avait fait avouer plus d’un… Il allait le coincer, il le sentait. 

Il ferma le dossier, mit rapidement de l'ordre sur son bureau et partit déjeuner. Son coucou venait de l’informer gaiement qu’il était midi.
 

A seize heures, quelques secondes seulement après les quatre coups de son horloge, Jean-Marie Verdure, encadré de deux policiers pénétra dans son bureau.
 La trentaine, grand, maigre, les cheveux hirsutes, il était d’une pâleur maladive. Ses yeux étaient comme creusés dans ce visage anguleux. Ses mains étaient longues et osseuses. Il était vêtu d’un jogging bleu marine trop large. 
- Asseyez-vous, lui ordonna le commissaire en lui indiquant une chaise en face de son bureau.
Le garçon obéit sans un mot. Filippi était installé dans son fauteuil. A sa gauche, la porte d’entrée. A sa droite, la fenêtre. Derrière lui, son cher coucou. En face de lui, un coupable probable. Très probablement coupable, d’ailleurs.

Le commissaire se racla la gorge puis :
- Jean-Marie Verdure, vous avez déjà été condamné deux fois, n’est-ce pas ?
- Oui mais j’ai payé.
- Vous aviez menacé un buraliste d’une arme de poing pour qu’il vous remette sa recette…
- J’étais poursuivi par les huissiers. C’était un moment d’égarement…
- Et les coups et blessure sur votre compagne, c’était également un moment d’égarement ?
- De la colère. Je venais d’apprendre qu’elle me trompait depuis toujours avec mon meilleur ami. D’ailleurs, je m’en étais pris à lui aussi mais il n’avait pas porté plainte.
- Mouais. En ce qui concerne l’affaire pour laquelle vous êtes ici, vous avez déclaré qu’à l’heure du meurtre de Jeanne Fabrègues, vous étiez dans votre chambre. Qu’y faisiez-vous ?
- Je l’ai déjà dit… J’écrivais.
- Vous écriviez quoi ?
- Une histoire d’amour.
- Une histoire d’amour… Et alors que vous êtes plongé dans le silence, un stylo à la main, vous n’entendez pas qu’une jeune femme est assassinée dans la chambre voisine !
- Non monsieur le commissaire. J’écrivais.

Intrigué, Filippi observa Verdure. La tête baissée, il regardait ses mains dont les longs doigts s’entremêlaient nerveusement.


(à suivre)
 
Copyright © 2008 Martine Rousset