Une demi-heure plus tard, je rentrais pour la première fois dans un bar en Corse… La patronne a remercié Eugène qui était en fait un client (probablement assidu d’ailleurs…) et, après avoir rouspété parce que je n’avais pas eu le temps de dîner, m’a fait un sandwich immonde avant de me montrer ma chambre.
- 60 Francs par jour, logée, nourrie et un pourcentage sur les verres que l’on vous invitera à consommer.
- Et les pourboires ?
- Et puis quoi encore ? Bon. Vous connaissez le métier ?
- Oui… Ai-je chuchoté en me disant qu’un mensonge à voix basse était probablement bien moins grave qu’un mensonge à haute voix.
- Vous commencez immédiatement.
Je tairai le nom du bar et la commune sur laquelle il se trouvait… (Diogène, si tu trouves et que tu le dis, je mets ta photo sur mon blog dans la seconde qui suit !)
D’abord, j’ai appris que le fœtus et la momie correspondaient respectivement à une dose et à un petit verre à whisky et non à des vannes idiotes. Ensuite, j’ai découvert que je devais payer les malheureux cafés que je consommais. Enfin, j’ai su que si l’on m’offrait un verre, je n’avais d’autre choix que de me servir un Get 27 d’une bouteille qui m’était réservée. Pourquoi ? Parce que dans la bouteille de soi-disant Get 27, il y avait du sirop de menthe… De toute façon, je déteste la menthe…
Inutile de vous dire que ce ne sont pas mes meilleures heures passées en Corse… Difficile pour une jeune courge d’être serveuse en Corse… Ils me fatiguaient tous avec leurs blagues de comptoir, leur haleine de saloon, leur regard vitreux, leur lourdeur quand ils s’imaginaient que j’allais tomber sous le charme adipeux de l’un d’entre eux. Quant à mes repas, je n’ai jamais autant mangé de pâté de foie en boîte et de Vache qui Rit ! Sûr que je ne lui ai pas fait péter le budget à la vieille ! Quelques jours après mon arrivée, je me suis même rendu compte que le fils de la patronne, un gentil garçon mais attardé mental, m’espionnait derrière les volets de ma chambre ! Argh… J’aurais cependant dû me méfier car je l’avais déjà aperçu, en vélo, mater les filles avec des jumelles en bord de plage. Mais bon…
J’ai tenu un mois. Un jour, j’ai trouvé une place de serveuse dans un restaurant à quelques centaines de mètres de là et j’ai sauté sur l’occasion. J’étais de toute façon tellement fauchée que je ne pouvais pas prendre de billet de retour… J’ai annoncé à la propriétaire que j’allais partir car j’en avais assez d’être si mal payée. Elle m’a dit : « Vous pouvez partir. Mais si vous le faites, je ne vous paye pas ». Déjà qu’à ma grande surprise, elle n’avait pas voulu me déclarer… Et là, j’ai pété un câble. Une colère noire. J’hésitais entre passer une main sur un parastage et faire tomber toutes les bouteilles qui s’y trouvaient et lui écraser une boîte de Vache qui Rit sur le nez et une boîte de paté de foie dans chaque oeil. Je me suis contentée de la menacer et je suis allée m’enfermer à double tour dans ma chambre. J’ai dû être convaincante car dix minutes plus tard, elle glissait sous ma porte une enveloppe contenant l’argent qu’elle me devait.
J’ai pris mes cliques et mes claques et j’ai changé de crèmerie.
Mon passage dans la nouvelle crèmerie fut bref… Si toutefois les patrons étaient des gens honnêtes avec leurs employés, le patron avait en revanche une façon un peu cavalière de voir les choses. J’y travaillais depuis peu de temps quand un soir, il a tenté de me coincer au détour d’un couloir… Je l'ai injurié à si haute voix qu'il a déguerpit vite fait, sa femme n'étant pas très loin...
Bien évidemment, en dehors de ces expériences étranges, j’ai eu le temps de rencontrer des gens et d’avoir quelques nouveaux amis. J’ai tant aimé cette île que j’ai retardé de mois en mois mon retour. Puis je l’ai retardé d’année en année. Et voilà, cela fait presque vingt-sept ans et je n’ai toujours pas cherché le chemin du retour (y en a-t-il un d'ailleurs ?) ! Il me suffit d’apercevoir des asphodèles, de sentir les odeurs de maquis, de regarder la mer et de sillonner les petites routes de montagne pour retarder mon retour ad vitam aeternam.
Voilà, comment j’ai atterri en Corse ! Je pense parfois au premier « indigène » que j’ai rencontré, le fameux Eugène (indi-Eu-gène ?) qui louchait, et je me dis que finalement, il ne faut jamais se fier à la première impression que l’on a d’un endroit…
Quant à mon bel hasard niçois, j’ai su qu’il était revenu dix ans plus tard avec une épouse brésilienne et deux enfants. J’ai bien fait. Courge mais finalement pas tant que ça…
FIN ? Fin de quoi ?
Copyright © 2008 Martine Rousset







