Elle tendit sa main moite à Helmut. Il l’a pris mollement et brièvement. C’est à la seconde où elle déclencha le chronomètre de la pendule qu’elle le vit. Le stylo enrubanné. Le stylo du Danois qu’elle devait rencontrer. Il était là, sur la même table qu’elle, sorti de la poche d’Helmut Schön…
Leurs regards se nouèrent. Perdus au milieu de cette faune échiquéenne, ils étaient soudain seuls au monde.
Helmut, enfin, avança de deux cases le pion du roi, nota son coup et d’un geste bref, commuta le compte à rebours de la pendule vers celui des noirs. Cerise cherchait en vain la concentration. Elle avança à son tour le pion du roi de deux cases et chuchota :
- Ca existe l’ouverture danoise ?
- Non… Pas plus que la suédoise…
- Allez le pitbull, joue.
- Tais-toi triple buse !
Ils continuèrent ensuite en silence, sans parvenir cependant à s’isoler chacun dans son jeu.
Elle devint la dame. Lui, le roi. Leurs pièces glissaient voluptueusement sur l’échiquier. Leurs doigts s’effleuraient parfois, s’attardant sans raison au-dessus d’une pièce déjà jouée. Il lui prit son fou avec son cavalier. Elle lui sourit et sans quitter la profondeur de ses yeux noirs, elle lui vola le cavalier responsable avec sa dame noire.
Ils auraient voulu s’embrasser. Même si l’arbitre n’avait aucune raison de le sanctionner, ils ne le firent pas.
C’était aux noirs de jouer. Helmut en profita pour se dégourdir les jambes un instant. Il passa derrière Cerise et lui caressa discrètement la joue. Elle frissonna.
Quand Helmut reprit sa place, il se pencha en avant et lui murmura :
- J’adore ton jeu… sensuel !
Elle rosit.
Leur partie durait depuis près d’une heure et ils étaient à égalité. Ils échangèrent des pièces mais encore davantage des regards. Les pièces dansaient de case noire en case blanche, rythmées par l’intensité de leur émotion. Lorsque Cerise menaça le roi noir avec sa dame blanche, il lui sembla que cette dernière souriait, probablement aux anges de s’approcher du souverain. Une tour salvatrice s’interposa. Le roi, sur la pointe des pieds, lui adressa un signe par-dessus la tour. La dame fit une révérence et se décala langoureusement de deux cases. Un fou fusa en diagonale de l’échiquier, s’arrêtant in extremis au bord d’une case. Le cavalier rua sans plus attendre, surpris par la menace. Les pions conspiraient. Une tour blanche s’effondra mais l’autre résista, probablement mieux étayée. Les deux cavaliers noirs terminèrent leur chevauchée autour de la pendule. La dame blanche, bardée de ses deux cavaliers protecteurs, provoqua une dernière fois le roi adverse en battant des cils. Le roi chercha quant à lui à battre retraite mais en vain.
- Echec et mat, susurra Cerise dans un souffle.
Elle avait gagné.
Il prit sa main et en embrassa la paume :
- Je viens de jouer la partie la plus sentimentale de ma vie…
Sa main encore dans la sienne, elle lui rendit son baiser :
- Tu as mal joué.
- Je ne joue pas. Pas avec toi.
Cerise fut probablement de ceux qui, mal dans leur peau, se réfugièrent corps et âme dans leur passion qu’ils voulurent débordante. Celle de Cerise la mena à tous les bonheurs. Helmut et Cerise restèrent les passionnés d’échecs qu’ils étaient déjà. Cerise accoucha de Stanislas, leur premier garçon, le jour de la finale du championnat du monde en Chine et la naissance d’un enfant né de deux Grands Maîtres Internationaux qu’ils étaient devenus depuis fut annoncée et chaleureusement applaudie lors de la remise des prix. Quant au second, Gontran, né quatre ans plus tard, il se manifesta alors qu’elle enseignait la marche des pièces à Stanislas.
- C’est un garçon ! S’écria la sage-femme en brandissant la petite chose vagissante et en la posant sur le ventre de la jeune mère épuisée…
Leurs regards se nouèrent. Perdus au milieu de cette faune échiquéenne, ils étaient soudain seuls au monde.
Cerise fut probablement de ceux qui, mal dans leur peau, se réfugièrent corps et âme dans leur passion qu’ils voulurent débordante. Celle de Cerise la mena à tous les bonheurs. Helmut et Cerise restèrent les passionnés d’échecs qu’ils étaient déjà. Cerise accoucha de Stanislas, leur premier garçon, le jour de la finale du championnat du monde en Chine et la naissance d’un enfant né de deux Grands Maîtres Internationaux qu’ils étaient devenus depuis fut annoncée et chaleureusement applaudie lors de la remise des prix. Quant au second, Gontran, né quatre ans plus tard, il se manifesta alors qu’elle enseignait la marche des pièces à Stanislas.
- C’est un garçon ! S’écria la sage-femme en brandissant la petite chose vagissante et en la posant sur le ventre de la jeune mère épuisée…
FIN
Copyright © 2008 Martine Rousset







