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Le blog de Martine Rousset
Mon bloc perso.
Ici, chaque jour à huit heures, les humeurs d’une blogueuse, mère, mi-ours, mi-cigale et auteur de « Mystères d’âmes », recueil de nouvelles aux Editions A Fior di Carta.
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Publié le 21 mai 2008
Par Martine Rousset
Humeur : Souriante

- Bonjour Madame Tartarin ! Comment allez-vous ? Claironna l’épicière en apercevant la jeune femme qui rentrait dans le magasin, une laitue dans chaque main.

- On fait aller ! Mon mari a la grippe et comme tous les hommes, c’est un mauvais malade…

- Alors là, je ne vous le fais pas dire ! Ça fait 2,60 euros. Bon courage Madame Tartarin !

 

Madame Pignol attendait son tour, l’oreille attentive. Elle posa un paquet de spaghettis n° 7 et une boîte de sauce bolognaise sur le comptoir et dès que Madame Tartarin sortit, elle demanda à l’épicière :

- Y’a une épidémie de grippe ?

- J’en sais rien mais le mari de la dame d’avant vous l’a attrapée en tout cas. Peut-être qu’il a côtoyé des gens qui incubaient ! 5,45 euros. Merci Madame Pignol. Bon après-midi !

 

Madame Pignol quitta l’épicerie pour se rendre à la boulangerie mitoyenne.

- Bonjour Madame Pignol ! Une baguette comme d’habitude ?

- Oui, s’il vous plait. Vous savez qu’il y a une épidémie de grippe ?

- Oh non ! J’aurais dû me faire vacciner. Je le dis tous les ans mais…

Puis Madame Pignol baissant le ton :

- C’est Monsieur Tartarin qui a la grippe et l’épicière m’a dit qu’il l’avait eue à cause de ses fréquentations cubaines.

- Vous me rassurez Madame Pignol. 80 centimes. Madame Cruchon, une ficelle comme d’habitude ?

Madame Cruchon se planta devant la caisse enregistreuse dès que Madame Pignol eut libéré la place.

- Non, une baguette ! Ma fille vient dîner à la maison ce soir !

- Je suis contente pour vous ! Dîtes, vous savez qu’il y a une épidémie de grippe cubaine ?

- Nom de Dieu ! C’est grave ?

- Je n’en sais rien mais Monsieur Tartarin l’a attrapée.

- Il est allé à Cuba ?

- Oui, sûrement. 80 centimes.

- Quelle idée aussi d’aller s’exposer aux maladies étrangères…

 

Madame Pignol sortit d’un pas si rapide de la boulangerie qu’elle bouscula Madame Merlin qui arrivait en sens inverse.

- Oh pardon Madame Merlin !

- Y’a pas de mal Madame Pignol ! Quoi de neuf ?

- Figurez-vous que Monsieur Tartarin est allé à Cuba. Il a ramené une grave maladie de là-bas…

- Et Madame Tartarin ?

- Il parait qu’elle n’a rien. Je suppose que Monsieur Tartarin était parti sans elle… Forcément…

- Tous les mêmes ces hommes. Ça se soigne sa maladie ?

- On n’en sait rien…

 

Madame Merlin, fort contrariée, signifia son congé à Madame Pignol et rentra chez elle. Dans le hall de l’immeuble, elle croisa Madame Bichon.

- Madame Bichon, je viens d’apprendre une terrible nouvelle !

- Quoi ? Que se passe-t-il ?

- Monsieur Tartarin est allé à Cuba sans son épouse -ils avaient dû probablement se disputer- et voilà qu’à son retour, il est tombé gravement malade. Une maladie bizarre qu’il a contractée là-bas. Il va peut-être mourir.

- Comme c’est triste ! Madame Tarascon doit être aux quatre cents coups ! Répondit Madame Merlin avant de quitter l’immeuble.

 

Quand elle rencontra Madame Mouton au bout de la rue, elle se jeta littéralement sur elle.

- Madame Mouton ! C’est incroyable ! Je viens d’apprendre que Monsieur Tartarin est mourant ! Il a une maladie incurable…

- Oh ! Quelle tristesse ! Un si gentil garçon ! Il avait tout pour lui !

- Oui mais n’empêche qu’il était parti en vacances sans Madame Tartatin ! C’est dans un pays étranger qu’il a chopé la maladie.

- Ah ? Alors…

- Autant, il est déjà mort à l’heure qu’il est…

 

Madame Mouton s’empressa de sortir son téléphone de son sac à main et appela Madame Pernichon, sa voisine en vacances dont elle avait, en son absence, la charge de l’arrosage des plantes de l’appartement.

 

- Madame Pernichon ! Je vous appelle pour vous dire… Non, non… Vos plantes vont bien… Je devais vous tenir informée des nouvelles du quartier… Monsieur Tartarin est gravement malade… Il ne passera pas la journée…

 

Alors que Madame Pernichon rentrait de vacances le lendemain après-midi et que sa voiture stationnait devant l’immeuble afin de décharger ses valises, elle aperçut Madame Tartarin sur le trottoir d’en face. Elle traversa vivement la rue et se dirigea, la mine défaite, vers la jeune femme. Elle lui prit les deux mains et plongea son regard attristé dans le sien.

- Mes condoléances Madame Tartarin. Courage…

 

Copyright © 2008 Martine Rousset

Les commentaires
Publié le 21 mai 2008
Par Le Mat
Puisque le héros de Martine s’appelle Tartarin, voici le 10ème chapitre de Tartarin de Tarascon ( domaine public) en bonus :

X - Dis-moi le Nom de ton Père, et Je te dirai... le nom de cette fleur

Parlez-moi des princes monténégrins pour lever lestement la caille.
Le lendemain de cette soirée aux Platanes, dès le petit jour, le prince Grégory était dans la chambre du Tarasconnais.
- Vite, vite, habillez-vous. Votre Mauresque est retrouvée... Elle s'appelle Baïa... Vingt ans, jolie comme un coeur, et déjà veuve.
- Veuve !... quelle chance ! fit joyeusement le brave Tartarin, qui se méfiait des maris d'orient.
- oui, mais très surveillée par son frère.
- ah ! diantre !...
- Un Maure farouche qui vend des pipes au bazar d'Orléans.
Ici un silence.
- Bon ! reprit le prince, vous n'êtes pas homme à vous effrayer pour si peu ; et puis on viendra peut-être à bout de ce forban en lui achetant quelques pipes... allons, vite, habillez-vous... heureux coquin !
Pâle, ému, le coeur plein d'amour, le Tarasconnais sauta de son lit et, boutonnant à la hâte son vaste caleçon de flanelle :
- Qu'est-ce qu'il faut que je fasse ?
- Écrire à la dame tout simplement, et lui demander un rendez-vous !
- Elle sait donc le français ?... fit d'un air désappointé le naïf Tartarin qui rêvait d'orient sans mélange.
- Elle n'en sait pas un mot, répondit le prince imperturbablement... mais vous allez me dicter la lettre, et je la traduirai à mesure.
- ô prince, que de bontés !
Et le Tarasconnais se mit a marcher à grands pas dans la chambre, silencieux et se recueillant.
Vous pensez qu'on n'écrit pas à une Mauresque d'Alger comme à une grisette de Beaucaire. Fort heureusement que notre héros avait par-devers lui ses nombreuses lectures qui lui permirent, en amalgamant la rhétorique apache des Indiens de Gustave aimard avec le Voyage en Orient de Lamartine, et quelques lointaines réminiscences du Cantique des cantiques, de composer la lettre la plus orientale qu'il se pût voir. Cela commençait par :
“ Comme l'autruche dans les sables... ”
Et finissait par :
“ Dis-moi le nom de ton père, et je te dirai le nom de cette fleur ” à cet envoi, le romanesque Tartarin aurait bien voulu joindre un bouquet de fleurs emblématiques, à la mode orientale ; mais le prince Grégory pensa qu'il valait mieux acheter quelques pipes chez le frère, ce qui ne manquerait pas d'adoucir l'humeur sauvage du monsieur et ferait certainement très grand plaisir a la dame, qui fumait beaucoup.
- Allons vite acheter des pipes ! fit Tartarin plein d'ardeur.
- Non !... non !... laissez-moi y aller seul. Je les aurai à meilleur compte- Comment ! vous voulez... ô prince... prince...
Et le brave homme, tout confus, tendit sa bourse à l'obligeant Monténégrin, en lui recommandant de ne rien négliger pour que la dame fût contente.
Malheureusement l'affaire - quoique bien lancée - ne marcha pas aussi vite qu'on aurait pu l'espérer. Très touchée, paraît-il, de l'éloquence de Tartarin et du reste aux trois quarts séduite par avance, la Mauresque n'aurait pas mieux demandé que de le recevoir ; mais le frère avait des scrupules, et, pour les endormir, il fallut acheter des douzaines, des grosses, des cargaisons de pipes...
“ Qu'est-ce que diable Baïa peut faire de toutes ces pipes ? ” se demandait parfois le pauvre Tartarin - mais il paya quand même et sans lésiner.
Enfin, après avoir acheté des montagnes de pipes et répandu des flots de poésie orientale, on obtint un rendez-vous.
Je n'ai pas besoin de vous dire avec quels battements de coeur le Tarasconnais s'y prépara, avec quel soin ému il tailla, lustra, parfuma sa rude barbe de chasseur de casquettes, sans oublier - car il faut tout prévoir - de glisser dans sa poche un casse-tête à pointes et deux ou trois revolvers.
Le prince, toujours obligeant, vint à ce premier rendez-vous en qualité d'interprète. La dame habitait dans le haut de la ville. Devant sa porte, un jeune Maure de treize à quatorze ans fumait des cigarettes. C'était le fameux ali, le frère en question. En voyant arriver les deux visiteurs, il frappa deux coups à la poterne et se retira discrètement.
La porte s'ouvrit. Une négresse parut qui, sans dire un seul mot, conduisit ces messieurs à travers l'étroite cour intérieure dans une petite chambre fraîche où la dame attendait, accoudée sur un lit bas... au premier abord, elle parut au Tarasconnais plus petite et plus forte que la Mauresque de l'omnibus... au fait, était-ce bien la même ?
Mais ce soupçon ne fit que traverser le cerveau de Tartarin comme un éclair.
La dame était si jolie ainsi avec ses pieds nus, ses doigts grassouillets chargés de bagues, rose, fine, et sous son corselet de drap doré, sous les ramages de sa robe à fleurs laissant deviner une aimable personne un peu boulotte, friande a point, et ronde de partout... Le tuyau d'ambre d'un narghilé fumait a ses lèvres et l'enveloppait toute d'une gloire de fumée blonde.
En entrant, le Tarasconnais posa une main sur son coeur, et s'inclina le plus mauresquement possible, en roulant de gros yeux passionnés... Baïa le regarda un moment sans rien dire ; puis, lâchant son tuyau d'ambre, se renversa en arrière, cacha sa tête dans ses mains, et l'on ne vit plus que son cou blanc qu'un fou rire faisait danser comme un sac rempli de perles.
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