Rodolphe ajouta calmement :
- Merci mon ami. Je peux à présent prendre congé. Quand je serai parti, continuez à penser à vos pieds. Demandez-vous pourquoi ils sont là, aujourd’hui et à cet endroit. Puis, fermez les yeux et imprégnez vous de cette sensation merveilleuse qu’est l’attente d’un rendez-vous galant. Il vous faudra vous en souvenir quand vous serez… vieux et con !
Il le salua d’un signe de tête et s’éloigna en sifflotant. L’inconnu ne le vit pas se cacher non loin de là et baissa pour la troisième fois son nez vers ses souliers, le sourcil songeur et le visage figé. Il ne vit pas non plus Rodolphe le prendre en photo. Il ne saura pas non plus que le soir même, sous cette image volée, il écrira de sa petite écriture serrée : « Un moment qui se fond et s’enchaîne. Ne le laisse pas fondre sans le regarder pour ne pas qu’il disparaisse sans avoir existé ».
Notre chasseur de temps continua de vadrouiller. La matinée était ensoleillée et le bleu du ciel l’incita à chantonner : « Le soleil a rendez-vous avec la lune mais la lune n'est pas là et le soleil l'attend, ici-bas souvent chacun pour sa chacune, chacun doit en faire autant… ». Il s’interrompit et esquissa un petit pas de danse en se plantant, droit comme un « i », devant une femme d’âge mûr coiffée d’un petit chapeau rouge enfoncé sur le crâne, assise à la terrasse d’un café. Absorbée par la lecture de ce qui ressemblait à une lettre, elle tournait son café d’un geste absent. Elle ne le remarqua même pas.
- Arrêt sur image ! Claironna-t-il.
Elle sursauta et se redressa, interloquée, pour le dévisager.
- Votre chapeau vous va bien mais il cache vos yeux. Vous n’aimez pas vos yeux ?
Elle posa la feuille aux plis marqués et cessa de tourner inutilement la cuillère dans la petite tasse verte. Rodolphe affichait un large sourire bienveillant.
- Vous n’aimez pas vos yeux ? Répéta-t-il.
Quoique décontenancée par cette incursion brutale, elle lui sourit à son tour :
- Et cela changera quoi à votre vie si je réponds à votre question ?
- A ma vie ? Probablement rien… Mais à cette minute qui passe, cela changera tout ! Je suis tempographe. Je photographie l’instant, le palpe et le touche de mon objectif. Et si l’instant me répond, je suis heureux.
- Je suis un instant ?
- Enlevez votre chapeau.
- Mes yeux sont ce qu’ils sont. Ils ont vu, ils verront encore mais n’ont plus rien à prouver. J’ai passé soixante ans, je ne les cache pas, je les repose.
Elle enleva son chapeau et lui jeta son regard gris en pâture. Rodolphe tira une chaise à lui et s’y installa, face à elle.
Il le salua d’un signe de tête et s’éloigna en sifflotant. L’inconnu ne le vit pas se cacher non loin de là et baissa pour la troisième fois son nez vers ses souliers, le sourcil songeur et le visage figé. Il ne vit pas non plus Rodolphe le prendre en photo. Il ne saura pas non plus que le soir même, sous cette image volée, il écrira de sa petite écriture serrée : « Un moment qui se fond et s’enchaîne. Ne le laisse pas fondre sans le regarder pour ne pas qu’il disparaisse sans avoir existé ».
Notre chasseur de temps continua de vadrouiller. La matinée était ensoleillée et le bleu du ciel l’incita à chantonner : « Le soleil a rendez-vous avec la lune mais la lune n'est pas là et le soleil l'attend, ici-bas souvent chacun pour sa chacune, chacun doit en faire autant… ». Il s’interrompit et esquissa un petit pas de danse en se plantant, droit comme un « i », devant une femme d’âge mûr coiffée d’un petit chapeau rouge enfoncé sur le crâne, assise à la terrasse d’un café. Absorbée par la lecture de ce qui ressemblait à une lettre, elle tournait son café d’un geste absent. Elle ne le remarqua même pas.
(A suivre)
Copyright © 2008 Martine Rousset







