- Je peux m’asseoir ?
- Vous l’êtes…
- C’est une lettre d’amour ?
Intriguée, elle l’observa longuement en silence. Il laissa patiemment aux yeux gris le temps nécessaire à se rassurer.
- C’est une lettre de mon amie d’enfance, répondit-elle soudain. Une vieille lettre qu’elle m’avait écrite avant de mourir et que je viens de retrouver entre les pages d’un livre. Elle dormait là depuis presque trente ans.
Il prit la dame en photo. Eblouie par le flash, elle cligna des yeux plusieurs fois.
- Vous auriez pu me prévenir !
- Surtout pas. Vous n’auriez plus pensé qu’à l’image que j’allais fixer… Là, vous pensiez à votre amie. Elle était vivante et vous écrivait une lettre. Sous cette photo, je crois que j’écrirai « lorsque le gris morose caché sous un chapeau est rattrapé par le bleu, pureté du jour heureux ». Vous vous souveniez de cette lettre avant de la retrouver par hasard ?
- Vaguement.
- C’est terrible ce que vous dîtes… Vous faisiez donc partie de ceux qui courent après le temps et en oublient de s'arrêter sur l'instant du moment.
- J’étais jeune… A cet âge, on extrapole sur l'avenir et on glisse sur le présent. Vous n’étiez pas ainsi vous aussi ?
- Hélas ! A trop vouloir prévoir, on néglige l’instant et on altère nos souvenirs. Pourquoi chercher à savoir absolument de quoi demain pourra être fait alors qu'aujourd'hui n'est pas terminé ?
- Dans sa lettre, mon amie se savait très malade et me disait « je t’aime ». Je n’ai pas été capable de m’imprégner de ses mots et d’écouter leur tendresse. J’ai juste pensé « elle va mourir et je n’aurai plus d’amie ».
Ses yeux gris culpabilisèrent et se brouillèrent d’émotion. Rodolphe, touché, lui tapota la main dans un geste fraternel et solidaire.
- J’ai compris qu’il nous fallait savoir arrêter le cours du temps, alors que j’étais très amoureux, avoua-t-il en baissant le ton. Je peux vous le raconter ?
- Oui…
(A suivre)
Copyright © 2008 Martine Rousset







