J’ai toujours aimé paresser au soleil. La chaleur assommante de mon Espagne natale me transporte au lieu de m’anéantir. Les plantes sèches dégagent une odeur inimaginable pour celui qui ne la connaît pas et inoubliable pour celui qui la découvre. J ’y promène ma demie tonne et ma langueur bovine, bon an car je suis libre, mal an à cause des mouches tenaces.
Oh, excusez-moi, je ne me suis pas présenté… Je m’appelle Albert, je suis un taureau et je suis poète. Vous serez probablement surpris de savoir qu’un taureau peut être poète. Evidemment, je n’écris pas mes vers, je les invente et les récite. Si je vous disais que je les couche sur le papier, vous ne me croiriez pas. Déjà qu’un taureau soit poète peut surprendre mais si en plus le taureau parvient à glisser un stylo entre deux sabots… Non, vous avez raison, ce serait trop fantastique et probablement trop périlleux.
En réalité, je pense mes poèmes, un naseau frémissant aux odeurs,
Effluves vagabonds et si enivrants
Indolemment soutenus par le vent
une oreille attentive au frottement des herbes entre elles, l’œil en émoi devant toutes ces nuances de jaune paille artistiquement étalées au sol. Mes compères du troupeau sont tous mes amis, nous nous connaissons depuis « si toujours »… Evidemment, il nous arrive parfois de nous fritter mais nous avons des cornes et nous devons les justifier, ne serait-ce qu’en hommage à Paul Valery qui se demandait comment nous pouvions savoir, nous autres taureaux, que nous avions des cornes. Et vous, cher poète de génie, comment saviez-vous que vous étiez poète ? On n’en sait rien, on le pressent.
Une seule ombre à notre tableau… Chaque jour, des hommes à cheval viennent nous provoquer et sans pitié, nous font courir pendant un temps interminable. Paresseux comme nous le sommes… J’admets qu’un peu de sport ne nous fait pas de mal mais très franchement, je préférerais que ces courses-poursuites infernales aient lieu le soir, à la fraîche. Etranges lubies qu’ont ces humains…
Et puis, ce matin a surgi. Cela aurait pu être un matin comme les autres si dix d’entre nous n’avaient été emmenés de force dans une grande bétaillère inconfortable. J’en fais partie. Je me suis laissé faire sans résistance. Pourquoi résister ? Nous étions tous totalement affolés, les uns collés aux autres. Je sentais contre moi haleter le flanc saccadé de Marcel. Nous nous bousculions, nous piétinions, nous insultions dans une ambiance accablante que nous ne supportions pas. Etre enfermés… Jamais nous n’avions connu une limite à nos pas. Jamais nos yeux n’avaient buté sur autre chose que l’horizon. Jamais nous n’avions eu, au-dessus de nos têtes, une autre couleur que celle que le temps donne au ciel.
Et les nuages, soudain alourdis et noircis
Se mirent à pleurer une fois tous réunis.
Oh, excusez-moi, je ne me suis pas présenté… Je m’appelle Albert, je suis un taureau et je suis poète. Vous serez probablement surpris de savoir qu’un taureau peut être poète. Evidemment, je n’écris pas mes vers, je les invente et les récite. Si je vous disais que je les couche sur le papier, vous ne me croiriez pas. Déjà qu’un taureau soit poète peut surprendre mais si en plus le taureau parvient à glisser un stylo entre deux sabots… Non, vous avez raison, ce serait trop fantastique et probablement trop périlleux.
En réalité, je pense mes poèmes, un naseau frémissant aux odeurs,
Effluves vagabonds et si enivrants
une oreille attentive au frottement des herbes entre elles, l’œil en émoi devant toutes ces nuances de jaune paille artistiquement étalées au sol.
Une seule ombre à notre tableau… Chaque jour, des hommes à cheval viennent nous provoquer et sans pitié, nous font courir pendant un temps interminable. Paresseux comme nous le sommes… J’admets qu’un peu de sport ne nous fait pas de mal mais très franchement, je préférerais que ces courses-poursuites infernales aient lieu le soir, à la fraîche. Etranges lubies qu’ont ces humains…
Et puis, ce matin a surgi. Cela aurait pu être un matin comme les autres si dix d’entre nous n’avaient été emmenés de force dans une grande bétaillère inconfortable. J’en fais partie. Je me suis laissé faire sans résistance. Pourquoi résister ? Nous étions tous totalement affolés, les uns collés aux autres. Je sentais contre moi haleter le flanc saccadé de Marcel. Nous nous bousculions, nous piétinions, nous insultions dans une ambiance accablante que nous ne supportions pas. Etre enfermés… Jamais nous n’avions connu une limite à nos pas. Jamais nos yeux n’avaient buté sur autre chose que l’horizon. Jamais nous n’avions eu, au-dessus de nos têtes, une autre couleur que celle que le temps donne au ciel.
Et les nuages, soudain alourdis et noircis
Se mirent à pleurer une fois tous réunis.
(à suivre)
Copyright © 2008 Martine Rousset







