Lorsqu’elle s’exprime, elle utilise des mots de jeunes qui se perdent au milieu de ses mots ancestraux. Quand on parle encore d’argent en brique, en bâton ou en patate et qu’on convertit toujours les euros en francs, on devrait éviter de manipuler les mots d’une génération qui est la mienne et plus du tout la sienne depuis plus de trente ans ! Maman , tu n’as plus quinze ans ! Tu les avais avant-hier, voire davantage mais là, tu en as trente de plus… Bon, d’accord, tu n’es pas trop mal conservée pour ton âge. Elle s’amuse parfois à me demander, lorsqu’elle va sortir : « ça va ? Je ne suis pas trop moche ? ». J’ai envie de lui répondre « si » mais je me force à lui dire « non ». C’est plus prudent pour pouvoir tchatter demain avec mes copains.
Parfois, elle se vexe pour un rien. Un jour, alors qu’elle passait l’aspirateur autour de mes pieds scotchés au tapis de ma chambre pendant que je jouais avec ma Play Station, étonné de la voir s’activer ainsi, je lui ai fait remarquer : « Ben, c’est nouveau ? Tu fais le ménage maintenant ? ». Elle a d’abord blêmi, puis rosi pour finalement adopter un rouge cramoisi et m’a répondu en postillonnant tant la colère l’avait submergée : « Qu’est-ce que tu crois toi ? Que ça se fait tout seul ? Tu dis ça parce que figures-toi que d’habitude je le fais quand tu n’es pas là ! T’es bien un mec… Et puis d’abord, à partir d’aujourd’hui, le ménage dans ta chambre, tu le feras toi-même ! ». Elle a éteint son aspirateur en écrasant rageusement le bouton avec le talon de sa pantoufle et a quitté la pièce en claquant la porte. Je ne l'ai plus jamais revue dans ma chambre...
Et puis il y a cette rencontre qu’elle a faite sur Internet, le mystérieux interlocuteur avec lequel elle discute le soir. Dès que je m’approche de son ordinateur, elle se jette sur l’écran comme une folle, les bras en croix, les yeux injectés de sang en hurlant : « sors de là ! ». Je cède immédiatement bien entendu. Je n’ai pas le choix. Quel satané mot de passe pourrait-elle bien encore trouver pour me contrarier. « Blaireau », c’est fait. Il va lui falloir lui en trouver un autre. Tiens, je t’en mettrais bien un de mot de passe sur « ta » session : « Steak ». Tu ne le trouverais pas celui-là. Quoique acharnée comme elle l’est, elle en serait bien capable…
Ma mère distille, décompose, ne promet pas, suggère et parfois permet. Mais moi, je veux tout et tout de suite. Ne veut-on pas tout et tout de suite lorsqu’on a quinze ans et demi ? Je ne veux plus de distillation, de décomposition, de non promesse, ni de suggestion. Je veux en exigeant sans oser le faire. J’aurais peut-être si… j’étends le linge, je mets la table, je range ma chambre… L’enfer vous dis-je…
Ma mère distille, décompose, ne promet pas, suggère et parfois permet. Mais moi, je veux tout et tout de suite. Ne veut-on pas tout et tout de suite lorsqu’on a quinze ans et demi ? Je ne veux plus de distillation, de décomposition, de non promesse, ni de suggestion. Je veux en exigeant sans oser le faire. J’aurais peut-être si… j’étends le linge, je mets la table, je range ma chambre… L’enfer vous dis-je…
(à suivre)
Copyright © 2008 Martine Rousset







