Midi dix. Nous rentrons dans le restaurant. Une famille est déjà installée et s’apprête à commander. Le père, la mère, une ado en tongs (les tongs en avril sont le premier indice permettant de se douter qu’il s’agit de touristes…), un gamin obèse et une petiote de quatre ou cinq ans.
Ils sont bruyants et peu souriants. L’ambiance est plutôt au souk… Le père appelle la patronne afin qu’elle lui apporte un verre « pour prendre un médicament », précise-t-il. Elle regarde, désemparée, les deux verres intacts posés près de l’assiette… « Un verre comment ? ». « Comme celui-là… » Répond-il avec aplomb en lui montrant du doigt l’un des deux face à lui. Elle ne sourcille pas et accède à sa demande. En passant près de nous, elle nous jette un regard qui en dit long sur le métier de restaurateur…
« M’dame ! On peut avoir du pain ? »
Les yeux du gamin roulent, avides, sur le menu. Ce sera une assiette composée pour lui. Sa mère lui rappelle qu’il est au régime.
« M’dame ! Y’a quoi dans la salade composée ? »
L’air dégoûté, apparemment à l’idée de la fameuse salade composée, il patiente avec la corbeille de pain et se dispute avec sa petite sœur. Résultat : un verre cassé par la petite. Instantanément, la main de la mère s’écrase sur le coin de la bouche de la petite fille. Le garçon chuchote : « on ne dit rien hein ? Cache le verre… ». Bien, petit, très bien…
« M’dame ! On peut avoir du pain ? »
Les entrées arrivent. Il grignote vaguement un radis en se plaignant de sa fadeur. Il veut du sel. Il nous interpelle « Hé ! S’il vous plaît ! Vous n’auriez pas deux sels ? ». Non… Et pourquoi en aurions-nous deux ?
« M’dame ! J’pourrais avoir d’la sauce ? ».
La patronne lui montre la bouteille de sauce qui trône depuis le début du repas à cinquante centimètres de son nez. Il semble étonné… « C’est pas de la sauce ! ». La mère prend la parole « Il n’a pas l’habitude de cette sauce-là… Chez nous, elle est blanche et épaisse… ». La patronne soupire discrètement et les abandonne pour d’autres clients. La mère explique à son fils : « Oui, je sais… Chez nous, la sauce est bien plus épaisse… En Corse, ils la font autrement… » (second indice). Voilà un môme qui racontera en rentrant que l’une des spécialités corses est une sauce vinaigrette insipide…
« M’dame ! On peut avoir du pain ? »
Il commande son plat de résistance : une entrecôte. « A point ? » lui demande gentiment la restauratrice. « Ah non ! Entre les deux… ». Ben voyons…
La viande arrive. Nous pronostiquons qu’il va réclamer du ketchup. Gagné.
« M’dame ! On peut avoir du ketchup ? »
Le ketchup arrive. On lui amène de la moutarde aussi. Probablement une anticipation intuitive de la part de la restauratrice…
« M’dame ! On peut avoir du pain ? »
A la énième corbeille de pain, il mâche la dernière bouchée de viande. Le reste de la famille n’a pas encore terminé. Il s’amuse avec sa petite sœur. Avec un petit pique en bois, il lui enfourne des petits bouts de pain dans la bouche en imitant le bruit de l’avion. Ils rient tous les deux aux éclats. Soudain, la petite ne rit plus. Elle hurle. Elle est rouge vif et se tient la bouche. Lui, rit aux larmes… La mère s’inquiète « Mais qu’est-ce que tu lui as fait ? ». « Oh rien… J’ai trempé le pain dans la moutarde… ». C’est vrai que c’est drôle ça… Hilarant même… La mère est prête à dégainer sa main mais renonce. Il est trop loin.
« M’dame ! On peut avoir du pain ? »
Nous n’avons pas assisté au dessert… Nous sommes partis avant… Dommage…
Copyright © Martine Rousset 2009







