« C’est la plus triste des soirées, car je pars et je ne reviendrai pas. Demain matin, lorsque la femme avec qui je vis depuis six ans sera partie au travail sur sa bicyclette et qu’on aura emmené nos enfants au parc avec leur ballon, je mettrai quelques affaires dans une valise, je quitterai discrètement ma maison en espérant que personne ne me verra et je prendrai le métro pour aller chez Victor. Là, pendant une durée indéterminée, je dormirai par terre dans la pièce minuscule qu’il a aimablement mise à ma disposition, à côté de la cuisine. Chaque matin, je rangerai le matelas mince et étroit dans le chauffe-linge. Je fourrerai dans un coffre le duvet qui sent le moisi.
Je ne reprendrai pas cette existence. C’est impossible. Peut-être devrais-je laisser un mot pour le lui dire. « Chère Susan, je ne reviendrai pas… » Peut-être sera-t-il préférable d’appeler demain après-midi. A moins que je ne lui rende visite durant le week-end. Je n’ai pas encore décidé des détails. Mais je suis presque certain de ne pas lui révéler mes intentions ce soir ni cette nuit. Je vais repousser ce moment. Pourquoi ? Parce que les mots sont des actes et qu’ils déclenchent des évènements. Dès qu’ils sont prononcés, on ne peut plus les retirer. Une chose irrévocable a été accomplie. Pas question de retourner en arrière, même si j’ai peur et si j’hésite. En fait, je tremble.
Il s’agit donc de notre dernière soirée familiale, innocente et pacifique ; de ma dernière nuit avec une femme que je connais depuis dix ans, une femme dont je connais presque tout et dont je ne veux plus. Bientôt, nous nous comporterons en étrangers. Non, nous ne pourrons jamais être ainsi. Blesser quelqu’un, c’est entrer par effraction dans son intimité. Chacun devient pour l’autre une relation dangereuse, chargée d’histoire. Cette première fois, où elle a posé la main sur mon bras – comme je regrette de ne pas m’être détourné. Quel gâchis ; quelle perte de temps et d’émotions. Elle a dit une chose similaire sur moi. Mais parlons-nous vraiment sérieusement ? Je tergiverse sans arrêt à ce sujet. »
Hanif Kureishi.- Intimité.- Christian Bourgeois Editeur, 1998.- (10/18, n° 3170).- 163 p..
Ce roman, j’ai voulu le lire avant de revoir le film. Des récits qui ont inspiré à Patrice Chéreau le film Intimacy (Intimité), chef d’œuvre terriblement sensuel, bouleversant, sur une BO somptueuse.
Prix Delluc en 2001 et Ours d’or à Berlin, Prix d’interprétation féminine : Kerry Fox, en 2001.








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