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Publié le 04/10/2006 à 21:19
Par mauxtus

Extrait de «  Les enfants se défont par l’oreille » de Régine Detambel.- Edts Fata Morgana, 2006


Donatien

  Depuis qu’on lui avait ôté la vésicule biliaire ainsi qu’un morceau de foie rongé par tous les aigles de l’alcool, Donatien, le plus âgé de mes quatre arrière-grands-pères, avait maigri de trente deux kilos. Sec, même desséché, éthique, plus décharné qu’un cou, il ne lui restait rien du massif général de brigade et l’on aurait dit que l’ascète menu, dont les calcanéums s’ancraient dans la terre plus fermement que des crampons, avait surgi un beau matin de l’enveloppe charnelle et grasse qui l’avait serti toute une vie, comme une momie s’échappe d’un sarcophage doré.

  La plupart du temps, accroupi dans le jardin, heureux de ne plus sentir entre ses genoux le poids douloureux de son œuf colonial, il herborisait. Eva l’aimait bien et lui donnait la main volontiers pour des promenades dans les bois, sans doute parce qu’il lui enseignait le nom latin des fleurs et qu’elle pouvait ensuite me le répéter, ce nom, avec application, après m’avoir raconté sa matinée au marché ou bien les balivernes qu’elle avait inventées pendant la confession à l’église Saint-Pierre-des-Nonnains.

  Un matin que nous avions couru comme des dératés, ma cousine et moi, dans de hautes herbes qui nous avaient brûlé la peau, Eva me proposa de me déshabiller pour me rafraîchir. Elle avait l’intention, dit-elle, de me lécher les jambes pour me débarrasser de toutes épines et autres fragments de tiges sèches que les graminées n’avaient pas manqué de laisser dans les fins poils de mes mollets et de mes cuisses. En vérité, elle ne lécha pas mes jambes mais les balaya de ses nattes et les fouetta si consciencieusement qu’elle eut, elle, des feuilles sèches et des graines plein les cheveux. Pour la première fois, elle allait prendre mon émerillon entre ses lèvres quand notre arrière-grand-père Donatien se montra au bout de l’allée. Il agitait fort les bras dans notre direction et je l’entendis souffler. A regret, Eva abandonna contre ma cuisse l’herbe qui croissait pourtant si bien dans sa main. Il arriva enfin jusqu’à nous et s’accroupit, dans sa position préférée. 

  - Sac percé ne peut tenir graine, gronda-t-il.

  Puis, me rendant cérémonieusement la bourse de cuir noir que j’avais perdue en caracolant avec Eva dans la prairie, il éclata d’un rire grinçant, amer comme la grimace que procurent une brûlure d’estomac, une remontée acide de suc gastrique, un renvoi très ammoniaqué.



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