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Publié le 30/12/2006 à 00:27
Romanesques conditions d’une rencontre annoncée… « … « Les saisons reviennent ; mais pour moi ne revient pas le Jour, ou la douce approche du Soir ou du Matin. » Et le garde ! Son corps mince et blanc comme le pistil solitaire d’une invisible fleur ! Elle l’avait oublié dans son indicible dépression. Mais maintenant quelque chose s’éveillait… « Pâle, au-delà du porche et du portail… » Ce qu’il fallait faire, c’était de passer les porches et les portails. Elle avait regagné des forces. Elle marchait plus facilement ; le vent ne serait pas si fatigant dans le bois qu’à travers le parc où il se collait à elle. Elle voulait oublier, oublier le monde, toutes ces affreuses gens aux corps de charogne. « Il faut que vous naissiez de nouveau ! Je crois à la résurrection du corps ! Si le grain de froment tombant dans la terre ne meurt point, il demeure seul … ! Quand le crocus viendra, moi aussi j’émergerai et verrai le soleil ! » Dans le vent de mars, des phrases sans fin lui passaient par l’esprit. De petits éclairs de soleil passaient, étrangement brillants, et éclairaient, à la lisière du bois, sous les noisetiers, les renoncules qui étincelaient comme des paillettes jaunes. Et le bois était tranquille, si tranquille, agité pourtant par des éclairs de soleil passager. Les premières anémones étaient en fleur, et le bois semblait tout pâle de leur pâleur innombrable qui constellait le sol. « Le monde a pâli sous ton souffle. » Mais, cette fois-ci, c’était le souffle de Perséphone ; elle était sortie des Enfers par un matin froid. Des souffles de vent froid passaient, et, par-dessus, c’était la fureur du vent emmêlé, accroché aux rameaux. Lui aussi, le vent, tâchait de s’arracher, de se libérer comme Absalon. Que les anémones semblaient avoir froid, en haussant leurs blanches épaules nues sur les crinolines de verdure ! Mais elles tenaient bon. Il y avait aussi quelques petites primevères décolorées, les premières, près du sentier, et des boutons jaunes qui s’ouvraient. La fureur du vent était au-dessus. Plus bas, il n’y avait que quelques courants froids. Constance était étrangement vivifiée par le froid ; le rose affluait à ses joues, le bleu à ses yeux. Elle marchait difficilement, cueillant quelques primevères violettes au parfum doux et froid, si doux et froid. Elle avançait sans savoir où elle était. Elle arriva enfin à la clairière, tout au bout du bois, et vit le cottage aux pierres verdies, qui avait l’air presque rose, comme l’intérieur d’un champignon, ses pierres réchauffées par un éclair de soleil. Et il y avait un éclat de jasmin jaune près de la porte, de la porte fermée. Mais aucun son ; aucune fumée au toit ; aucun aboiement de chien. Elle alla tranquillement derrière la maison, là où la colline s’élevait à pic. Elle avait l’excuse de chercher les jonquilles. Et elles étaient là, les fleurs à la courte tige, bruissant et tremblant et frissonnant, si brillantes et vivantes, mais ne sachant où cacher leurs visages qu’elles détournaient du vent. Elles secouaient leurs brillants petits chiffons ensoleillés, dans des accès de détresse. Mais peut-être qu’en réalité elles étaient contentes ; peut-être qu’elles étaient contentes d’être ainsi malmenées. Constance s’assit contre le tronc d’un jeune sapin qui palpitait contre elle d’une vie étrange, élastique, puissante, montante. Dressé, vivant, son sommet dans le soleil ! Et elle regardait les jonquilles prendre une couleur dorée dans un éclair de soleil qui réchauffait ses genoux et ses mains. Elle percevait même la légère odeur de goudron des fleurs. Alors, si tranquille et solitaire, elle se sentait rentrer dans le courant de sa propre destinée. Elle avait été attachée par une corde, ballottée et secouée comme un bateau dans ses entraves. Maintenant elle était libre de voguer. » Le soleil fit place au froid. Les jonquilles plongeaient dans l’herbe couverte d’ombre. Elles plongeaient ainsi pendant le reste du jour et la longue nuit froide, si fortes en leur faiblesse. Elle se leva, un peu raide, prit quelques jonquilles, et s’éloigna. Elle n’aimait pas briser la tige des fleurs ; mais elle en voulait seulement une ou deux pour lui tenir compagnie. (…) L’après-midi suivant, elle retourna dans le bois. (…) Il la regarda d’un air saisi. (…) Il lui en voulait de violer cette solitude qu’il aimait comme sa seule, sa dernière liberté dans la vie.(…) - Asseyez-vous là et chauffez-vous un peu, dit-il. Elle obéit. Il avait cette sorte d’autorité et de bonté protectrices qui forcent tout de suite l’obéissance. (…) Mais on se préoccupait d’elle : il fallait obéir. (…) L’homme était triste. C’était là une atteinte à sa liberté et à sa solitude, une intrusion dangereuse ! Une femme ! il était arrivé à cet état où tout ce qu’on veut sur terre, c’est d’être seul. Et pourtant, il était impuissant à défendre sa solitude (…) Et surtout, il ne voulait pas entrer encore en contact avec une femme. Il en avait peur, car d’anciens contacts lui avaient laissé une large blessure. Il sentait que, s’il ne pouvait être seul, si on ne pouvait le laisser seul, il mourrait. Il s’était complètement retiré du monde extérieur ; son dernier refuge était le bois : se cacher là ! (…) C’était cette tranquillité, cette sorte de patience infinie qui touchait Constance aux entrailles. (…) Et cela la soulageait du poids d’elle-même (...) Ainsi elle restait assise à la porte de la cabane, perdue dans un rêve, tout à fait inconsciente du temps et des circonstances. Elle était si absente qu’il la regarda tout à coup et vit sur son visage cet air parfait de calme et d’attente. Pour lui c’était un regard d’attente. Et une petite langue de feu glissa soudain dans ses reins, à la racine de son dos, et il gémit dans son cœur. Il redoutait, avec une répulsion presque mortelle, tout nouveau contact humain. Il désirait par-dessus tout qu’elle s’en allât, qu’elle le laissât à sa solitude. Il redoutait sa volonté, sa volonté féminine, son insistance de femme moderne. Et, surtout, il redoutait son impudence tranquille de femme du monde qui n’en veut faire qu’à sa tête. … |
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