" Saint-Louis du Sénégal, 21 mars 1994
R.
" J’ai rêvé d’une femme, Roland, j’en rêve encore.
Elle est comme un fleuve africain, paresseuse et violente, sinueuse, à la quête du plaisir.
Ses rêves cherchent une grève, comme ce piroguier qui semble, à contre-courant, ne jamais pouvoir atteindre son but. La peur motivée ou enfermée. Alors elle se nourrit de parfums, d’un autre mystère, elle réinvente le plaisir. Les lèvres gonflées, elle laisse l’eau tiède de l’orage soulager la brûlure, et pourtant elle l’a souhaitée encore. Elle attend le geste, la caresse du doigt sur la peau tendre. Il y a l’ambre et l’anthracite ; elle n’est ni l’un ni l’autre. Elle est douce derrière la cuisse. Abandonnée, elle attend une bouche au creux des reins. Rien ne calme la délicieuse douleur au bas du ventre. Il y a un endroit lisse, humide comme un fruit d’hivernage, une mangue chaude à prendre en somnolence. Il faut boire le plaisir impatient et se laisser prendre dans l’ombre lourde. Elle retournée, fouillée, bue, demandant la chair gonflée, avide. Prendre sans retenue, dégrafer la pudeur. Sentir la main cambrer les reins, le sexe pénétrer. Son corps est offert, bousculé puis rassuré, caressé. La tension du désir est au bout du cri, étouffée dans la nuit des secrets. Mêlée à l’ombre, contre le mur encore chaud, elle laisse le plaisir couler entre ses jambes. L’autre, là-bas qui passe, pourrait aussi la prendre. Il suffirait d’un signe pour qu’il plonge sa queue noire dans la brûlure, les cuisses dures comme ses fesses. Elle tremble pour cela, pour ce plaisir, pour cette douceur et cette paix, pour cette violence en elle.
Mais la femme noire, sous le tissu bleu, a mal de son rêve solitaire. La pluie tiède, seule, coule sur ce ventre oublié. Diama n’gen yendou, bonsoir !
B. »
In Bernard Giraudeau, Le Marin à l’ancre, Ed. Métailié, 2001.- (Points P 1041).- P. 140-141.







