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Publié le 03 aoû 2009 à 17:25
Par noelkodia
Quand en août 1963, le président Fulbert Youlou démissionne de ses fonctions pour ne pas faire couler le sang dans un complot politico-syndicaliste qui fera déjà trois martyrs, le peuple congolais ne sait pas qu’il va subir les affres de la révolution du type stalinien. Désenchantement et regret de s’être séparé trop tôt de Youlou et Opangault traineront pendant longtemps dans le cœur des Congolais qui venaient de fêter, trois ans auparavant l’indépendance de leur beau pays.

Le livre de Rudy Mbemba apparait comme un rétroviseur dans lequel était cachée la véritable image du premier président du Congo ; un homme présenté comme le « valet de l’impérialisme français », mais qui se découvrira plus tard comme un homme de qualité. Surtout à cette époque où la culture consécutive à l’école coloniale n’est pas donnée à tout le monde. Et ce n’est pas n’importe quel Congolais sorti de l’indigénat qui se veut abbé dans une Eglise catholique où dominent encore les Occidentaux. « Plaidoirie pour l’abbé Fulbert Youlou », un ouvrage qui nous livre l’ascension d’un homme politique qui aurait pu changer le destin du pays, tant son projet socioéconomique suscite jusqu’aujourd’hui admiration et respect. Et cela a été révélé à la Conférence nationale quand il a été réhabilité par l’Histoire de son pays puisque l’on ne triche pas avec celle-ci. Et si sa descente aux enfers était accompagnée par un « Youlou a tout volé, nous bâtirons de nouveau, suffit la liberté ! », aujourd’hui, plusieurs décennies après, force est de constater que nous avions plus volé, plus violé, plus tué et plus confisqué la liberté  après lui. Il fallait attendre le retour de la démocratie pluraliste, comme au bon vieux temps de l’UDDIA, du MSA, du PPC pour retrouver la liberté. De ses débuts en politique, Youlou se définit comme anti-communiste tout en défendant ses idées par rapport à la réalité congolaise baignée dans l’africaine. Ayant étudié la philosophie et l’ayant aussi enseignée, il peut se livrer au choc des idées pour se créer les siennes susceptibles de l’aider dans son action politique.

Dès son entrée en politique, Youlou se veut rassembleur de son peuple dans la diversité. Et cela se concrétise avec la création de l’UDDIA pour se mesurer avec ses aînés Tchitchelle et Opangault qui dirigent respectivement le PPC et le MSA. Avec lui, se découvre le respect du patrimoine national. Rudy Mbemba rappelle cette qualité kongo en se fondant sur une étude de Rémy Boutet sur Youlou : « L’abbé est très estimé. A peine entre-t-il en politique, les Kongos lui procurent une voiture, un chauffeur et une allocation mensuelle, afin qu’il poursuive la carrière qu’il s’est choisie sans avoir aucun souci matériel » (p.54). Dans cette lutte politique pour le pouvoir, Youlou semble plus intelligent et rusé que ses adversaires. Il est d’abord ministre de l’Agriculture pour avoir des contacts avec les larges masses populaires de toutes les régions. Il profite de sa suprématie intellectuelle pour être le père fondateur de la République du Congo. Dans les compétitions qui l’opposent aux autres et en particulier Jacques Opangault, il réussit à provoquer une défection dans les rangs du MSA par la clarté et la limpidité de son discours politique. Au pouvoir, il développe le sens de l’unité nationale dans un climat qui va s’avérer, à un certain moment, trouble à cause de la « guerre de février 1959 ». Celle-ci provoque une césure nord/sud et dont les échos reviennent souvent dans les oreilles de certains acteurs politiques qui associent imbécilité et ruse pour se faire un électorat acquis à leurs causes. Triste réalité ! Et la guerre de 1959 apparait comme une grande épreuve à Youlou pour maintenir l’unité nationale en travaillant main dans la main avec l’emblématique Opangault jusqu’à leur « mise en fourrière » par les révolutionnaires d’août 1963.

De l’économie, Youlou se remarque déjà en 1958 quand il est  encore Premier ministre. Il adopte un certain nombre de mesures pour améliorer les conditions de vie des Congolais. Marqué par l’analphabétisme politique des Congolais qui vivent le multipartisme sur fond de régionalisme ou d’ethnicité, Youlou propose la création d’un parti unique qui regrouperait tous les acteurs et élites politiques. L’idée est acceptée par ses adversaires. Et Opangault de déclarer : « La République ne peut être forte que si l’union est franche et l’union ne peut être franche qu’avec la création d’un parti unique » (p.90). Il fallait une cohésion politique pour soutenir l’essor économique. Aussi, il décide la réalisation du barrage de Sounda dans le Kouilou sur lequel devait se baser le développement économique du pays. Hélas ! Août 1963 viendra mettre fin à l’ambition du tandem Youlou/Opangault dans le développement socioéconomique du pays.

Concis avec une centaine de pages, le livre  de Rudy Mbemba est une mine  dans la redécouverte du personnage du premier président du Congo. L’après août 1963 de Youlou nous est retracé à travers ses relations et antagonismes avec les acteurs politiques  de l’époque de l’autre rive du fleuve tels Kasa Vubu, Tsombé et Lumumba. En se fondant principalement sur trois ouvrages : « J’accuse la Chine » de Youlou, « Histoire et sociologie politiques de la République du Congo » de J.M. Wagret et « Les trois glorieuses ou la chute de Fulbert Youlou » de R. Boutet, Rudy Mbemba nous invite implicitement à re-plonger dans l’histoire du pays en mettant au premier plan l’homme politique Youlou. Cette histoire qui nous révèle les tenants et aboutissants du programme socioéconomique du premier président congolais qui devait réaliser le bonheur de son peuple à sa manière.

A travers ce livre, se dégage un travail louable d’un homme de droit. Et comme il est écrit sur la quatrième de couverture du livre, « En 1990, grâce à la Conférence nationale Souveraine (…), la liberté d’expression retrouvée délia les langues (…). Il était maintenant possible d’entreprendre sans être censuré, toute étude critique sur la présidence de Fulbert Youlou » ; Rudy Mbemba l’a fait et nous osons espérer que les doyens qui ont travaillé pour ou contre le premier président congolais et qui vivent encore, augmenteront ces idées, combien louables de Rudy Mbemba.


(1)
  
Rudy Mbemba dya-bô-BENAZO-MBANZULU, « Plaidoirie pour l’abbé Fulbert Youlou, Ed. l’Harmattan, 2009, 131 p.
Publié le 28 jui 2009 à 13:35
Par noelkodia
Quatre ans après sa première tentative plus ou moins réussie avec «Le plus vieux métier du monde » (2), Florence Lina Mouissou vient de nous produire un nouveau roman, « Le destin d’Aminata ». Livre écrit dans un style simple et agréable et qui peut se lire d’un trait, ce roman nous dévoile une histoire qui, une fois de plus, est sous la direction d’une héroïne. 


Née en France, Aminata  se retrouve bloquée à Dakar où son père trouve la mort pendant que la famille s’y trouve en vacances. Ce malheur va pousser sa mère à rester au pays pour élever sa progéniture. Aminata, fille unique de la famille avec plusieurs frères, est alors âgée de quatre ans. A dix ans, marquée par l’illusion que lui procure les media occidentaux, elle rêve repartir dans son pays natal dans l’espoir de rencontrer un amant blanc ; et cela, pour vivre le romantisme que lui déverse le septième art. A quinze ans, elle regagne enfin la France grâce à un mariage arrangé. Commencent alors ses mésaventures car mariée maintenant à un polygame. Ne pouvant plus supporter l’enfer conjugal provoqué par la cohabitation avec son mari et l’autre coépouse, Aminata décide de fuguer, aidée par sa cousine Mariam qui vit à Paris depuis belle lurette. Et l’héroïne de chercher  le romantisme en se donnant sexuellement aux hommes blancs avant de comprendre qu’à trente ans, elle se fait « vieille demoiselle ». Et quand sa cousine  lui conseille d’abandonner cette vie de débauche et d’attendre le véritable amour qui ferait d’elle une femme responsable, elle se donne à la prière, lit le Coran car elle a suivi entre temps des cours de français. Croyant que son « manque de chaleur » en amour serait lié à son excision, cause éventuelle de ses malheurs, elle se fait un vide en elle en préférant la compagnie des oiseaux et en discutant avec les femmes âgées des environs. Celles-ci lui apprennent beaucoup de choses de la vie. Elle se crée un état psychologique qui inquiète sa cousine qui s’adresse à un hôpital  psychiatrique où elle va suivre des soins anti dépressifs. Guérie de sa solitude, elle décide de refaire sa vie à cause de l’âge qui avance. Elle rencontre par le Net un Antillais qui ne fait pas son bonheur. Le jour de ses trente ans, elle ne peut avoir sommeil, torturée par une grande dépression. Voulant atteindre l’inconscience en ingurgitant des somnifères et médicaments hypnotiques et voulant prendre de l’air, elle se retrouve dans le coma, abandonnée en pleine ville. Elle est sauvée de justesse par un médecin français qui va par la suite, s’intéresser à elle pour faire son bonheur, un bonheur tant souhaité aux côtés d’un homme blanc.

 
L’Afrique en France : l’interférence des cultures

L’Afrique en France, c’est Abdoulaye qui pratique la polygamie malgré les lois du pays qui l’interdisent. S’y confrontent en lui sa culture et celle du pays hôte. Il a décidé de faire venir une deuxième femme du Sénégal pour se faire respecter en tant qu’homme. Tout parait centré sur sa sexualité qui ne doit pas souffrir d’aucun manquement, et du pouvoir et de l’autorité qu’il exerce sur ses deux épouses : « le pouvoir et l’autorité qu’il exerçait sur ses épouses le motivait bien davantage : se faire dorloter, choyer, servir, câliner par plusieurs femmes était extraordinaire pour un homme qui se respecte » (p. 16). L’Afrique reste encore diluée dans le Noir malgré le temps passé en France, et le personnage de Mariam en est un bel exemple. Cette femme qui se dit intégrée après plusieurs décennies en France, instruite et cultivée, croit paradoxalement au charlatanisme des marabouts. C’est elle qui va encourager Aminata de solutionner ses difficultés conjugales avec l’aide d’un marabout : «J’ai une copine qui a réussi à écarter sa coépouse du foyer conjugal. Grâce au marabout, elle est toute seule avec son mari… » (p.19). L’interférence des cultures se voit aussi à travers l’héroïne qui, pourtant africaine, veut vivre paradoxalement l’amour comme la Blanche. Elle fait la symbiose des deux cultures au niveau de l’amour. De l’égoïsme libidinal d’Abdoulaye, elle découvre les sentiments romantiques chez Marc. Si Abdoulaye est « un pervers insatiable qui ne penserait à rien d’autre qu’à sa propre libido » (p.4), Marc, quant à lui, est un homme poli « capable de dormir à 80 centimètres d’elle dans un autre lit sans tenter de la toucher » (p.97).

 
Aminata ou le sexe enragé

Comme l’héroïne du premier roman de l’auteure, Aminata se voit transportée par l’idéel de l’amour sexuel. A dix ans, elle rêve déjà de repartir en France dans l’espoir d’avoir un « petit copain » blanc pour vivre le romantisme que lui déversent les images cinématographiques. Avec Abdoulaye, elle va de la haine à l’amour car à un certain moment dans son découragement sentimental devant cet homme polygame, elle est rappelée à l’ordre ; « le mariage d’abord, l’amour après ». Et c’est la haine transformée en amour qui lui donne l’idée de penser à faire du mal à sa coépouse : « Elle repassait dans sa mémoire toutes les solutions qu’elle connaissait pour éliminer sa rivale Fatou » (p.26). Mais, c’est après avoir fui le domicile conjugal,  en complicité avec sa cousine qu’Aminata va s’éclater sexuellement. Elle va, tour à tour, tomber dans les bras de Paul, Philippe (p.57). Arrivent ensuite d’autres amants tels Dominique, Samuel, Jean Pierre, Romaric, Stève, Joël, tous des Blancs. Puis d’autres hommes : le Togolais Alex et l’Antillais Mathieu. Cette rage sexuelle qui boue en elle, monte d’un cran quand elle fait la connaissance d’une certaine Nadine. Elles vont mener une vie de débauche à Paris : « Elles fumaient de l’herbe (…), elles rencontraient des hommes, couchaient avec ceux qui leur plaisaient et participaient à des partouses gigantesques » (p.44). Mais grâce à sa cousine, elle se ressaisit quand cette dernière va la réprimander : « Arrête un peu avec cette vie de Marie-couche-toi-là (…) Mets de l’ordre dans ta vie » (p.45). A partir de ce moment, avec l’âge, Aminata change de comportement. Elle s’adonne à la prière, lit le Coran avant de trouver le véritable amour en la personne du docteur Marc qui lui a sauvé la vie d’une façon rocambolesque. Et son désir de connaitre un amour romantique par le biais d’un Blanc, se concrétise avec Marc qui va l’épouser.

 
La part du cinéma dans « Le destin d’Aminata »

Le trajet événementiel de ce roman avance par encrage de deux niveaux diégétiques comme dans un film qui commence par un « morceau » de la fin de l’histoire racontée. Dans l’incipit, Aminata est présentée déjà grande et mariée à Paris. Toujours dans ces premières lignes du récit, l’héroïne se présente comme « balayée » par un zoom de caméra qui insiste sur son corps où se reflète déjà son attitude : « Dès l’aube, de son grand lit vide, Aminata entendit les coqs chanter dans le lointain. Elle était endormie, et son esprit était encore emboué » (p ; 7). Aussi, quand la quatrième de couverture du roman nous révèle que l’auteure a des connaissances sur le  septième art, nous ne sommes pas surpris que l’univers de certains classiques nous reviennent à travers le destin de l’héroïne. Son enfance a été marquée par la série américaine Dallas (p.11) ; Et quand elle veut faire mal à sa coépouse Fatou, c’est le fil conducteur de Colombo qui lui revient à l’esprit (p.26). C’est aussi à travers le cinéma qu’elle connaitra un pan des sentiments amoureux (p.64).

 

Ecrit dans une langue simple et respectant le linéaire du récit classique, ce livre se lit comme les romans des « Aventure & Passions » des Collections « J’ai lu pour elle » www.jailu.com. Car les sentiments d’Aminata créent dans le texte l’émotion idyllique que le récit dégage à travers les multiples partenaires de l’héroïne. A travers une histoire banale sur fond de turbulence sentimentale, se révèlent certains problèmes comme l’interférence des cultures. « Le destin d’Aminata », un livre qui peut se définir plus ou moins comme la suite du « Plus vieux métier du monde » où l’image du sexe est toujours présente en l’héroïne.

  
 Notes
(1)     Florence Lina, « Le destin d’Aminata », Editions l’Harmattan, 2009
(2)     Florence Lina Bamona Mouissou, « Le plus vieux métier du monde », Editions. Bénévent, 2005   
Publié le 11 jui 2009 à 17:58
Par noelkodia
Un grand homme de lettres vient de nous quitter le 4 juillet 2000.  Jean Baptiste Tati Loutard, le guide de mes premiers pas littéraires. Jean Baptiste Tati Loutard, mon professeur de littérature à l’Université Marien Ngouabi. Jean baptiste Tati Loutard, mon président à l’Union nationale des écrivains et artistes congolais (UNEAC). Jean Baptiste Tati Loutard, un homme de culture que jamais  je n’oublierai.

I. Souvenirs, souvenirs

Difficile de témoigner pour un doyen que l’on a connu dès ses premiers pas dans la création littéraire. Dès les années 70 quand  je te présente mon premier recueil de poèmes « Métamorphoses », tu me reçois dans ton bureau de travail  quand tu exerces les fonctions de doyen de la fac des lettres à l’Université de Brazzaville qui deviendra par la suite Université Marien Ngouabi. A la fin de notre discussion, tu me dis curieusement que j’imite la poésie de Senghor et tu cites un vers de celui-ci. Timide et marqué par ta simplicité, je ne sais que te répondre. Je n’avais jamais la poésie de ce dernier et je le ferai après cette remarque. J’avais tellement lu tes textes, surtout « Poèmes de la mer » ; « Racines congolaises «  et « L’Envers du soleil » que mon ami Léopold Pindy Mamansono, en publiant mes premiers poèmes dans sa « Nouvelle génération de poètes congolais » (1)  en 1984 y notera, à propos de ma modeste poésie ce qui suit : «De fait, tout le recueil de Noël Kodia-Ramata est bâti, de point de vue architectural, sur le modèle des « Racines congolaises » et de « l’Envers du soleil » de son maître J.B. Tati Loutard. Même les thèmes abordés se répercutent comme les échos loutardiens de « Poèmes de la mer » et des « Normes du temps ».

En me relisant, j’avais découvert que Pindy Mamansono avait effectivement raison car la mer que j’avais découverte enfant dans les bras de ma grand-mère maternelle, était encore vivante en moi. Cette dernière avait fui le vacarme des locomotives de Marchand, aujourd’hui Missafou pour le bercement  de l’océan Atlantique. Depuis mes années d’université, nous ne nous sommes jamais quittés, même pendant ta traversée du désert de 1992 à 1997. Tu me recevais chez toi dans le quartier de la Cathédrale comme un membre de la famille. J’ai adhéré à l’UNEAC grâce à toi. J’ai eu à lire toutes tes œuvres poétiques et narratives car tu m’avais découvert critique littéraire et m’avais dédicacé toutes tes ouvrages en dehors du « Masque du chacal » sorti au moment où je ne me trouvais plus à Brazzaville. Il y a trois ans, je t’ai fait une grande surprise en publiant une étude critique sur ton œuvre, intitulé « Mer et écriture  chez Tati Loutard, de la poésie à la prose » (2), chose qui n’avait jamais été faite par un compatriote. La première ébauche de ce travail fut « regardée » par le  docteur Tchichelle Tchivéla qui m’encouragea dans mon projet. Quand il le fallait, je ne manquais pas de vous faire découvrir, toi et ton œuvre, par l’intermédiaire de la presse internationale comme le magazine panafricain « Afrique Education » dont tu  admirais la rubrique « Arts et Lettres » (3)

Voici bientôt cinq ans que j’ai quitté le pays pour un travail littéraire au bord de la Seine. Notre dernière « rencontre » se situe autour de ton message de félicitations pour la publication de « Mer et écriture ». J’ai aussi fait comme toi en passant de la poésie au roman avec « Les Enfants de la guerre » (4).

Beaucoup de compatriotes écriront sur toi, sur ton œuvre, mais je reste toujours accroché à ta biographie romancée de Joël Planque, sans oublier les réflexions pertinentes de M. et Madame  Chemain de l’Université de Nice sur ton œuvre et la préface de mon ami Boniface Mongo Mboussa qui ouvre « Mer et écriture ». Mais après des visions occidentales de ton œuvre, il fallait une autre présentation de celle-ci faite avec un regard du pays, et nous l’avions réalisée, Mongo Mboussa et moi. Je ferme la boîte de mes souvenirs (il y en a tellement trop) avec  ces lignes prémonitoires  des « Nouvelles chroniques congolaises » quand tu écrivais: «Molangui était dans le sommeil comme un noyer au fond d’un puits. La mort pouvait passer le prendre sans craindre la moindre résistance ».Et quand je me rappelle encore que tu devrais préfacer notre « Dictionnaire des œuvres congolaises » en chantier. Hélas ! Mais le professeur Jacques Chevrier que tu connais bien a accepté de le faire. Paix à ton âme !  

II. Le dernier roman de J.B. Tati Loutard
Deuxième roman de J.B. Tati Loutard après « Le Récit de la mort », « Le Masque de chacal » publié à Présence africaine en 2006, apparaît comme un autre pan de la réalité sociopolitique du Congo esquissé déjà dans les précédentes proses narratives. Et il n’est pas étonnant de voir Dozock rimer avec Touazock du "Récit de la mort". De la prose loutardienne, on remarque que ce sont les personnages du terroir qui sont partout omniprésents dans toutes les histoires qui nous sont rapportées. Même s’ils ont pris de l’âge, des « Chroniques congolaises » au « Masque du chacal ».

Dozock, ce journaliste incompris et qui décide d’œuvrer pour la liberté de presse, se voit bousculer par les réalités sociopolitiques de son pays. Plus près de nous, les personnages de Tati Loutard évoquent le « quotidien d’aujourd’hui »  avec toute son effervescence qui définit ce que nous vivons et ce que nous avions vécu à peine. A la Maison de la Télévision où il est pris à partie par son directeur qui soutient le nouveau régime, Dozock se voit désavoué moralement. Il pense même à démissionner de son travail. Mais le repos, à lui imposé par son chef pour avoir soit disant mal présenter son journal télévisé, le pousse à opter pour une véritable presse démocratique. Et le soutien qu’il a de la part de « Reports sans frontières »  quand on va l’incarcérer, ne fera que fortifier sa volonté. Ainsi, il se propose de créer son journal après sa mise à pied. Alors, il se voit comme accompagné par le « masque du chacal » qu’il avait hérité de son oncle adoptif, cet homme qui n’avait jamais eu d’enfants de son vivant. Après les difficultés de quelques jours passés en prison, seule l’image de sa femme semble le protéger. Mais le héros tombe de nouveau dans la dépression quand sa femme devient, quelque temps après, la secrétaire du maire de Brazzaville.
Dans cette ville où la chasse au sexe féminin se constate dans le milieu politique, Dozock doute de la fidélité de sa femme, malgré l’assurance qu’elle lui éprouve mais qui est émoussée par la présence des billets de banque qui dorment dans son sac à main. Déchiré entre la volonté de connaître la réalité et la crainte de perdre sa femme, Dozock tente de noyer son malheur dans l’alcool pour oublier sa détresse. Marqué par la venue inattendue en pleine nuit d’un ami journaliste traqué par le pouvoir, traumatisé par le départ du toit conjugal de sa femme après une dispute, Dozock se voit abandonné à lui-même. Mais il est sauvé de justesse après la réconciliation avec sa femme qui l’aime toujours malgré sa jalousie mal placée. La mort de la mère de cette dernière donne un autre tournant à la vie du couple, surtout quand ils vont découvrir le testament de la défunte qui s’opposait paradoxalement à leur union et qui leur demande de se marier. Soutenue moralement et matériellement par son homme à la mort de sa mère, Mouna devient la complice de son mari dans la mise en œuvre de leur projet du journal. Aussi son soutien moral est manifeste au tribunal de Brazzaville pendant un procès qui met en cause un confrère journaliste. Il s’implique aussi par son professionnalisme dans le travail de l’Avocat défenseur de ce dernier qui gagne le procès. Dozock, son ami Marc qui vient d’être libéré et l’Avocat décident de travailler ensemble pour la liberté de la presse en s’ouvrant aux ONG internationales. Considéré comme élément dangereux par le pouvoir en place, surtout après son passage au tribunal de Brazzaville, son chef Malibou tente de le noyer devant son ministre de tutelle. Un piège se confectionne quand il est invité à la Télévision pour une interview. Devant la caméra, Dozock prend partie pour les journalistes congolais dont les mauvaises conditions de travail poussent ces derniers à la prostitution des médias. Il démontre ensuite que la presse privée est aux mains d’anciens journalistes sous la houlette de certains hommes d’affaires et de dirigeants politiques. Mais l’interview du héros va atteindre une autre dimension quand il sera brusquement rejoint sur le plateau par son ancien chef Malibou qui se propose de débattre avec lui. Mais devant le calme et la sérénité de Dozock ainsi que la pertinence de ses idées, Malibou ne peut se contrôler et son caractère d’homme violent se dévoile au grand jour. Croyant avoir bien agi pour faire plaisir au ministre, il est paradoxalement révoqué de la Maison de la Télévision et remis à la disposition de la Fonction publique. Commence alors une nouvelle vie pour le héros et sa femme. Aidé par une banque de la place et la publicité gratuite consécutive à son passage à la Télévision, il concrétise son projet en lançant le premier numéro de son journal au titre révélateur, L’Eveil. « Le Masque de chacal », un récit qui confirme le roman-réalité congolais dont le secret semble être jusqu’aujourd’hui dans l’écriture de Tati Loutard. S’il y a un prosateur dont l’inspiration baigne toujours dans les réalités du terroir, c’est bien Tati Loutard. Il habite le Congo comme le Congo l’habite.

Vraisemblance dans le récit
« Le Masque de chacal », contrairement aux autres récits de l’auteur qui s’éparpillent dans plusieurs villes congolaises tels Pointe Noire, Dolisie, soutient des aventures qui se déroulent à Brazzaville que l’auteur nous présente avec une nette objectivité sur fond de connaissances géographiques et sociologiques approfondies. Cette ville de Brazzaville qu’il nous présente, dégage encore les effluves des dernières années : « Ce jour-là, Dozock était resté tard dans le bureau. Il avait écrit un article sur les leçons à tirer de la guerre de juin 1997. Il s’était interrogé sur les raisons profondes qui avaient poussé des Congolais à prendre les armes contre eux-mêmes » (p.71). L’auteur élabore son histoire avec les ingrédients qu’il ramasse autour de lui car faisant partie de son quotidien, des ingrédients dont il a eu à vivre les manifestations physiques et morales. Tout se passe dans Brazzaville qu’il connaît comme le fond de sa poche. Ainsi, les lieux comme la Tour Nambemba et la Cathédrale Sacré-Cœur (p.8), Poto-Poto et le port de Yoro (p.9), l’église Saint Esprit p.(74), le rond-point de Poto-Poto (p.82), la Cathédrale et l’Hôtel de ville (p.91), le Cimetière du Centre-ville dans le quartier de la Maison d’Arrêt non loin du complexe d’habitation de ce que fut la compagnie aérienne Air Afrique (p.114)… sont des réalités géographiques qui appartiennent bel et bien à la capitale du Congo. Et le Congolais lambda peut "suivre" les personnages du roman à travers la ville de « Brazzaville-fiction » qui fait écho à « Brazzaville-réalité ». Mais dans ce vraisemblable de l’univers diégétique, se révèle, en dehors de la situation géographique, quelques réalités sociales et sociétales des Congolais dans Le Masque du chacal. Comme dans la plupart de ses récits, Tati Loutard se définit à certains moments comme le secrétaire de la société congolaise dont il semble bien connaître les us et coutumes. Les confrontations interethniques, la vie on ne peut plus énigmatique des hommes politiques, la démocratie naissante au niveau de la presse qui se voudrait libre, voilà quelques aspects réels de la société qui se dévoilent dans ce roman. Celui-ci ne puise ni dans le passé, ni dans ses souvenirs lointains, mais dans le présent des événements qui sont encore frais dans sa mémoire. Aussi l’attitude de Dozock vis-à-vis de sa femme quand celle-ci devient la secrétaire du maire entre dans le normatif de l’inquiétude de l’homme qui craint d’être cocufié. Surtout que les dirigeants politiques ne respectent pas les femmes des autres : « Quand Dozock la vit [Mouna sa femme] quitter la maison pour se rendre au travail, son visage s’assombrit (…) Que lui voulait le maire ? Ces gens de la classe politique ont l’argent et les honneurs. Ils ont maîtresses, épouses, enfants » (p.42). Comme dans la plupart des récits de l’auteur, la mort devient une obsession qui rappelle la réalité congolaise dans la façon de gérer ce phénomène. Dans Le masque de chacal, elle apparaît à travers le personnage de la mère de Mouna. Et le décès de cette dernière dévoile au lecteur l’attitude du beau-fils devant la mort de sa belle-mère. Comme tout Congolais, Dozock s’y implique moralement et matériellement comme le demande la tradition : « Il devait consentir des sacrifices financiers pour améliorer son image auprès de ses beaux-parents (…) Il s’endetterait même lourdement pour être à la hauteur des obsèques et une sépulture susceptible de lui attirer la sympathie » (pp.123-124).
Quand on se réfère aux autres récits de l’auteur après la lecture du roman, on constate qu’il y a trace d’intertextualité aux niveaux social et géographique des éléments rapportés presque dans toute sa prose. Aussi, on pourrait aussi définir Le Masque de chacal comme une "chronique congolaise".

Roman et poésie dans « Le Masque de chacal »
Ecrit dans un style à mi-chemin entre le romanesque et le poétique, Le masque de chacal révèle l’écriture « juste et traditionnelle » de l’auteur. Il n’ose pas « tordre le cou » à la langue française à l’image des de ses confrères comme Sony Labou Tansi, Henri Lopes et Tchicaya U Tam’Si. Dans ses récits, il se voit toujours rattrapé par son premier violon d’Ingres, la poésie, surtout au niveau des descriptions. Voici quelques segments textuels qui rappellent que le romancier est avant tout un poète. *  « L’eau étalait ses œuvres bleues et vastes, comme sa peau que granulait une brise légère » (p.54). *  « Au premier coq, première nouvelle. Le jour s’annonçait. La nuit se déclarait au-dessus de la ville. Ses lambeaux traînaient le long des ruelles profondes du quartier de la cathédrale » (p.63) *  « La petite poussière de soleil (…) s’était soudain volatilisée » (p.131).Et de tels élans poétiques sont souvent rencontrés par le lecteur au fur et à mesure qu’il passe de page en page. Tati Loutard arrive à faire un mariage agréable entre le romanesque et le poétique dans ses récits.

La part du bestiaire dans « Le Masque de chacal »

Souvent fondé sue le réalisme congolais et surtout sur le thème de la mort, le récit de Tati Loutard, après un tour dans le surnaturel dans Fantasmagories, donne une place remarquable au bestiaire. Le chacal dont le masque rappelle au héros le temps passé avec son oncle, révèle une réalité congolaise : la complicité qui existe ente le neveu et l’oncle, surtout si ce dernier n’a pas eu d’enfants dans sa vie : «  Tout se mélangeait dans sa tête, comme au temps légendaires où les hommes et les bêtes ont des rôles et des actions interchangeables, à l’infini. Ce chacal, c’était l’esprit de son oncle qui devait chaque fois lui rappeler le commerce intellectuel et spirituel qu’ils avaient entretenu tous les deux, du vivant de cet homme qui avait semé en lui l’espérance d’une réussite sociale » (pp.189-190). Ainsi dans ce texte qui n’est autre que l’histoire de Dozock qui mène un combat acharné pour la liberté de la presse jusqu’à la victoire après moult tractations, revient à tout moment l’image obsédant des corbeaux. Ces oiseaux de mauvais augure apparaissent de temps à autre dans la vie du héros.
*  « Sur la plus haute branche de la clôture voisine, deux corbeaux, côte à côte, entreprirent un duo. Leurs croassements arrêtèrent Dozock » (p.37) *  « Dozock entendit le premier cri du coq (…) S’ensuivirent quelques babillements. Puis les corbeaux se mirent à croasser » (p.167) *  "Une nuée de corbeaux vola au-dessus de sa tête" (p.190)Ces oiseaux ne symbolisent-ils pas les difficultés (problème au travail avec son chef, crise conjugale dans son foyer, bref séjour en prison, mort de l’oncle puis celle de sa belle-mère) affrontées par le héros avant de s’ouvrir une vie heureuse avec la parution de son journal et le mariage avec sa femme dicté par le testament de sa belle-mère ?

Pour conclure
 
Véritable autopsie sociopolitique du Congo qui se fonde principalement sur la lutte que mène le héros pour la liberté de la presse, « Le Masque de chacal » appartient à un écrivain que l’on ne peut plus présenter car ayant marqué la littérature au niveau continental. Avec une dizaine de recueils de poèmes, trois recueils de nouvelles et deux romans, Tati Loutard apparaît comme l’un des écrivains congolais le plus remarqué par la critique. Son œuvre se situe dans le modernisme tout en ne bousculant pas paradoxalement l’académisme de son style qui fait écho à la médaille de vermeille du Rayonnement de la langue française à lui décernée par l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.

Noël KODIA (essayiste et critique littéraire)

Notes
(1)     Léopold Pindy Mamansono, « La Nouvelle génération de poètes congolais », Ed. Bantoues, Brazzaville, Congo/Heidelberg Allemagne, 1984
(2)     Noël Kodia-Ramata, « Mer et écriture chez Tati Loutard : de la poésie à la prose » Ed. Connaissances et Savoirs, Paris, 2006. On peut découvrir dans ce livre la biobibliographie de l’auteur.
(3)     Lire « Le Prix Tchicaya U Tam’Si confirme le génie de Tati Loutard » ; Afrique Education n°51 de novembre 1998 et « Fantasmagories, le nouveau recueil de nouvelles de J.B. Tati Loutard » ; Afrique Education n°58 de février 1999
(4)     Noël Kodia-Ramata, « Les Enfants de la guerre », Ed. Menaibuc, Paris, 2005
Publié le 11 jui 2009 à 14:48
Par noelkodia
 Un roman qui sort des sentiers battus des textes narratifs congolais où les personnages vivent dans une société policée avec un vraisemblable qui rappelle le vécu sociopolitique de tous les jours. Avec le thème de la folie par l’intermédiaire du docteur Ma et son univers du Centre psychiatrique qu’il dirige, Matondo  Kubu Turé, nous rappelle la piste diégétique inauguré par Auguy Makey avec le personnage de Popolino dans « Francophole », « Sur les pas d’Emmanuel » et « Tiroir 45 ». 

Ancien étudiant en psychiatrie en France, Stanislas, que l’on appellera souvent par le docteur Ma, rentre au pays où il dirige un centre psychiatrique en vivant dans sa maison construite au bord du fleuve. Confronté à son ami d’enfance, le président  de la république dont la politique laisse à désirer, le docteur Ma subit les foudres des Tirailleurs du pouvoir. Après moult tractations avec le pouvoir, il sera tué en compagnie d’une malade avec qui il semblait partager l’amour. C’est dans la maison au bord du fleuve que l’irréparable se produit quand celle-ci est prise d’assaut par les hommes en armes du pouvoir. Et l’univers africain qui se révèle dans ce livre, annonce un continent « fou » politiquement. Aussi, ce roman de Matondo Kubu Turé apparaît comme une succession de portraits à travers lesquels se dégage une société africaine malade et qui parfois fait penser à quelques « morceaux » de l’histoire sociopolitique de son Congo natal.
 


Le docteur Ma : un médecin pas comme les autres

Etudes de psychiatrie à Nice où il se fait remarquer par ses professeurs. Il y travaille après son doctorat, fait aussi du théâtre et passe son agrégation avant de rentrer au pays. Et son passé va se refléter plus tard au pays dans sa confrontation avec le pouvoir, car dans sa jeunesse, « il avait mené tous les combats de sa vie. Il entra dans les jeunesses chrétiennes à dix ans, devint servant de messe et abandonna les fétiches de sa famille. Une décennie plus tard, il échoua dans les filières clandestines du communisme, se mit à lire Mao et à porter les tee-shirts à l’effigie du Che » (p.80). Ce passé troublant va ressurgir plus tard quand il est médecin dans son pays. Il écrit des lettres ouvertes au président de la république pour critiquer sa façon néfaste de gérer le pays. Ces critiques ne sont pas appréciées par ce dernier et ses Tirailleurs s’occuperont plus tard du docteur Ma. Dans l’exercice de son métier, il passe son temps entre le Domicile Loméka, un débit de boisson, le Centre psychiatrique, et sa maison située au bord du fleuve. Tout son univers dégage l’extra-ordinaire : sa « deux-chevaux » unique dans la Ville, ses infirmières  qu’il appelle bizarrement par La Noire, La Café-Au-lait, La Fauve, La Jaune et la Boule Ronde. En dehors de celles-ci qui font partie intégrante de sa vie de médecin, il est aussi marqué par cet « enfant du pays » dont la femme, malgré de longues et fructueuses études, s’est convertie en paysanne qui travaille ses champs d’ignames à Mati. Aussi, la disparition de son homme dérègle son mental. Elle se confie au docteur Ma pour être soignée. L’homme qu’elle aime a été fauché par les Tirailleurs du pouvoir. Cette femme qui devient Sa Folle, ne le quittera plus jusqu’au moment où le pouvoir aura raison sur eux : « Au matin, la vieille villa du docteur Ma, le psychiatre avait cessé de brûler (…) La disparition du docteur et Sa Folle allait défrayer la chronique toute l’année et même plus tard… » (pp.14-15). On constate aussi que le destin du docteur Ma tourne autour de la gente féminine. Il est aidé dans son travail par cinq infirmières qui se le « partagent ». La plupart de ses malades sont des femmes dont la plus marquante sera sa Folle. Pour l’atteindre, le pouvoir passe par des témoignages incongrus de femmes qu’il soigne et qu’il aurait violées. Accusations gratuites : « Ah oui, il m’a écarté les jambes (…) et puis il m’a caressé la cuisse droite, (…) » (p.170). Ce sont aussi les femmes qui vont défier le pouvoir pour essayer de le sauver des griffes des Tirailleurs.  

« Vous êtes de ce pays ? » ou le Congo sale décrié

Même si la Ville du docteur ne porte pas de nom, même si le pays du président  Dominique Charles Nkumbi et son ami l’Archevêque Anatole n’est pas nommé, leur spatio-temporel fait un clin d’œil  au pays de l’auteur.  Et même si la fiction déborde dans tous les aspects, l’historicité du Congo s’y révèle par certaines réalités diachroniques que l’on ne peut contester. Des réalités « sales » qui interpellent l’homme afin qu’il change de comportement : « Cette année-là, on parla des Disparus du beach (…) Et dix petites filles du quartier Mukondo furent éventrées, le sexe mutilé (…). Le maire de l’arrondissement dix fut abattu à coups de kalachnikov par une patrouille militaire devant le marché de fruits et légumes » (p.36). Un peu plus loin, le lecteur averti tombe de nouveau dans les souvenirs congolais : « Dans ce pays sans nom, on avait déjà zigouillé un cardinal ! Trois présidents de la république… » (p.193).  Ce texte qui mêle  société et politique, plonge le lecteur dans l’univers congolais à travers l’instance linguistique mise en valeur par la présence des mots du terroir qui, sans cesse, reviennent dans le récit. Une « vraie » fiction avec certaines réalités sociopolitiques où des personnages chantent : « Pata pata eeh !
Sumba yayi eeeh ! eh! (...) Talu fioti (...) ikélé mboté eeeh! » (p.93). Mais ce regard romanesque du natal de l’auteur est plus près de nous à la page 48 qui rappelle un pan de l’histoire sociopolitique des années 60 à la fulgurante décennie 90 quand « le mur de Berlin s’écroule. Une centaine de partis politiques fébriles et ventriloques, formés à la querelle. La kalach réglait les débats. La guerre du tipoye. La guerre du sommeil du président. Les pillages. Les viols. Les massacres. Et toujours les disparitions… » (p.48).  Dans cet univers romanesque, le texte avance par superposition de clichés sociaux où toutes les catégories (hommes politiques, officiers, jeunes désoeuvrés, femmes) participent à la descente aux enfers du docteur Ma.
 

« Vous êtes bien de ce pays ? », un roman de l’écriture

Par sa spécificité et son original scriptural sur fond de la thématique de la psychiatrie, Matondo Kubu Turé ouvre une autre page du roman congolais. La dislocation de la narration à certains moments et la folie des mots et des personnages sont une sorte de mise en cause du roman traditionnel congolais fondé en majorité sur le réalisme primaire. Le texte de Matondo Kubu Turé se lit par fragments (peut-être se voile inconsciemment l’homme de théâtre qu’il est dans quelques méandres poétiques qui nous rappellent ses fameux « Visages noirs qui tuent » (2) : « Le soleil, pirogue volante du ciel, perçait la frondaison des arbres. Le crépuscule baragouinait une langue de murmures et de chuchotements » (p.61)  Et l’auteur amplifie le travail de poésie par la technique de la répétition et de la sonorité qui définit l’acidité sociopolitique du texte : « (…) des anges insolites, deux couleurs sans odeur, sans heurt, sans leurre (…) la nuit s’annonçait, une autre nuit. Il y a toujours une nuit dans la vie… » (p.74). Dans la technique de répétition, on remarque aussi le néologisme congolais « cent-cent » qui revient à plusieurs reprises dans le coulé narratif  (p. 59, 60, 70, 72…).
 


En guise de conclusion

Rares sont les romans congolais qui créent autant de personnages atypiques et périssables comme dans ce récit. Leur anonymat révèle des archétypes et symboles d’une société déréglée par la politique. Le destin du docteur Ma subit la loi dégradante de la dictature de son ami d’enfance devenu président de la république. Pour avoir écrit un « livre psychiatrique »,  Matondo Kubu Turé se révèle comme un poète « fou de l’écriture », un sociologue complet dans l’espace et  dans le temps de la nature humaine. Avec ce livre, le lecteur se retrouve dans  une incarnation psycho-mentale que lui rappellent l’homme dans ses états social, politique et l’écriture dans ses métamorphoses sociolinguistiques.

 

Noël KODIA

 Notes

 (1) Matondo Kubu Turé, « Vous êtes bien de ce pays ? Un conte fou », Ed. L’Harmattan, Paris, 2009, 218 pages.

(2) « Ces visages noirs qui tuent », premier recueil de poèmes de l’auteur publié en 1978 aux éditions Saint-Germain-des-Prés, à Paris.

Publié le 09 jui 2009 à 15:51
Par noelkodia
 

  Sur ses quarante ans passés, Maguy posa toute sa chaire et sa graisse sur la chaise qui s’était présentée à elle dès qu’elle entra dans la maison. Elle avait un embonpoint des femmes de chez nous. Devant elle, la glace accrochée à l’un des quatre murs couverts de papier peint rose lui rendait son image. L’image d’une femme qui ne faisait pas son âge avec ces produits cosmétiques qu’elle achetait dans les boutiques africaines de « Château Rouge » et qui l’avaient rendue jeune, claire et belle comme le sont la plupart des femmes de chez nous. Son double que lui renvoyait le miroir l’imitait dans tous ses gestes. Voici presque deux ans qu’elle séjournait en France parce qu’elle avait rejoint Joseph son mari. Elle était maintenant dans Paris avec Joseph qui l’avait arrachée à Euloge, son véritable amour de jeunesse. Un amour du lycée, comme on aimait le dire pour les rencontres amoureuses qui se faisaient sur le chemin de l’école et dans les cours de récréation. Deux ans à Paris, la vie n’était pas celle qu’elle avait souhaitée en quittant le sol natal et malgré tout le bonheur matériel qui l’avait accueillie. A quarante ans, on ne vit pas comme à cinquante ans ? Joseph, après avoir fatigué son corps dans le bâtiment, s’était reconverti en vigile dans un grand magasin de Paris. Trois jours sur sept, plus précisément les nuits de vendredi à dimanche le privaient de sa femme. Ainsi va la vie dans ces pays où l’on peut exercer n’importe quel métier, surtout les plus pénibles qui n’intéressent pas les Français. Assise devant son bureau qui lui servait de lecture, elle ne put contenir les larmes qui commençaient à naître dans ses yeux, tant le silence et l’absence de Joseph lui étaient paradoxalement présents. Elle pensa à Elisa, son amie de jeunesse laissée au pays, avec qui, elle avait une correspondance on ne peut plus régulière. Comme entraînée par une force intérieure, elle sortit du tiroir de son bureau un bloc-notes et un stylo. L’horloge du mur indiquait vingt heures passées ? Elle n’avait pas encore sommeil. C’était un jour de samedi et la télévision diffusait un reportage sur l’ambiance des fêtes d’un pays africain. Elle se décida à écrire à Elisa car le sommeil tardait à venir et la télé l’avait fatiguée avec la poursuite d’un programme monotone diffusant des images en non-stop. Pour la première fois, Maguy avait décidé de révéler à son amie le désespoir et l’amertume dans lesquels elle vivait au près de Joseph depuis son arrivée en France. Son cœur se mit à battre et son corps frémit quand elle pensa que sa chère Elisa ne cessait de l’envier en lui parlant de la vie au pays. Une feuille sur le bureau et un stylo dans la main droite, et ayant pour seul témoin le silence de cette nuit du 31 décembre au 1er janvier, elle se mit à écrire :

 

  Ma chère Elisa, tu ne me croiras pas peut-être si je te dis que je t’écris quand les aiguilles de l’horloge s’approchent de minuit. Je n’ai pas encore sommeil. Je n’ai même plus la notion du temps tant qu’il passe monotone entre quatre murs. Joseph est souvent absent comme aujourd’hui. Samedi, un jour de plaisir à Brazzaville où la fête est toujours au rendez-vous. Surtout que nous sommes au dernier samedi de la dernière semaine du dernier mois de l’année après que les Congolais ont touché leur salaire ? Je t’imagine aux « Cataractes » dans les bras de Jean Claude en train de savourer les plaisirs de la vie. Te rappelles-tu ces vers de Ronsard : «Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain ; Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie » que nous avions étudiés en classe de seconde avec monsieur Jérôme Le Grand, ce professeur français qui nous avait initiées à la poésie ? Ma chère Elisa, je te revoie en pensées dans toutes nos promenades et sorties qui faisaient de nous des sœurs jumelles. Tu ne croiras pas si je te dis que la vie d’ici m’a fortement découragée et ébranlée. Tu dois être étonnée de ma réaction car  combien de fois ne souhaitions-nous pas de venir vivre cette expérience. « L’homme se découvre lorsqu’il se mesure à l’obstacle », a dit un grand penseur. Eh bien ! Moi, je te dis que j’ai découvert ce qui me semble inadmissible et invivable dans ce pays. Tout d’abord je serai une grande menteuse si je te disais que je suis totalement déçue en France. Dès que l’on arrive dans ce pays, on n’a plus envie de revenir aussitôt au Congo car ébloui par ses lumières et son gigantisme qui font penser à l’intelligence et à la réussite des Blancs. Dès que je suis arrivée à Paris, tout était presque à  ma disposition. Joseph avait déjà tout ce que peut avoir un homme dans sa maison. D’ailleurs j’ai remarqué que presque tous les compatriotes que j’ai visités possèdent tout ce qui se trouve chez nous : télévision, magnétoscope, chaîne musicale, lecteur de CD et DVD, ordinateur avec Internet, frigo, congélateur et autres fantaisies électroniques. La vie ici n’est plus comme au pays où tout le monde connaît tout le monde. Chez nous au Congo, malgré  l’arrivée du téléphone portable, on se plait quand même à se rendre visite pour causer. Ici, ce sont les coups de fil qui relient tout le monde. Tu seras encore surprise si je te dis que je n’ai pas encore rencontré notre amie Adelia depuis que je suis arrivée à Paris. Et cela juste bientôt deux ans dans quelques jours. Nous ne nous parlons qu’au téléphone car elle me rappelle souvent qu’elle travaille beaucoup et surtout de nuit. Mais quel travail ? Elle m’a confié, il y a quelques jours, sans fausses hontes, qu’elle regrettait son poste de secrétaire de direction à la Banque Agricole du Congo au métier qu’elle pratique ici. J’ai été étonnée quand elle m’a dit qu’elle s’occupait de vieilles personnes dans une maison de retraite, moi qui croyais la retrouver dans une banque française ou même étrangère. Faire manger, faire boire des vieilles personnes fatiguées et meurtries par l’âge et leur climat, changer leurs culottes à tout moment car souffrant presque d’incontinence  urinaire, leur torcher  les fesses et essuyer leurs vomissures,  voilà ce que fait notre amie du lundi à vendredi. Et le week end, elle est obligée de se reposer en essayant de chasser toutes ces images dégueulasses qui constituent son univers de travail. L’argent n’a pas d’odeur et de couleur. Dieu merci ! Et comme on ne réalise jamais le future, elle a été contrainte de s’y habituer. L’autre jour, nous avions presque passé une demi-heure au téléphone. Heureusement qu’ici, il existe ce que l’on appelle « forfait » au téléphone. Vous pouvez parler aussi longtemps que vous le voulez, la facture de la communication reste la même. Elle promet toujours de passer me voir quand elle vient faire ses courses à Paris. Mais jusque là, j’attends toujours. Ici, l’amie inséparable est la solitude. J’ai beaucoup regretté la chaleur humaine du quartier avec le bruit des véhicules, les pétarades des cyclomoteurs et les pleurs des enfants qui me rappellent toujours notre jeunesse. Au pays, on est pauvre mais heureux ; ici on a l’essentiel mais malheureux. Je crois t’avoir déjà dit que Joseph travaille comme vigile dans un grand magasin de Paris toutes les nuits de vendredi à dimanche. Et tu comprends que je passe des nuits, seule dans mon lit. Quelle nouvelle vie ? Quand je pense qu’avec Euloge, un homme qui savait ce que je voulais sans que je le lui dise ! Je te dirai franchement que Joseph m’a rendue frigide. Depuis un certain temps, je ne me sens plus. J’ai l’impression d’avoir été excisée. Tu vas encore rire si je te rappelle que j’aime que l’on me fasse l’amour à tout moment. J’ai toujours voulu qu’un homme m’appartienne à moi toute seule. Mes contradictions sentimentales avec Euloge et que tu réglais sont sûrement encore manifestes dans ta tête. Une année de vie commune avec lui, c’était le paradis que je voulais à moi toute seule. Te rappelles-tu ce que je te confiais ? Pour l’empêcher d’être convoité par d’autres femmes, chaque matin avant de sortir, je lui demandais de me faire l’amour. Et quand on se retrouvait le soir, pour voir s’il n’avait pas triché ailleurs, je lui demandais encore de me satisfaire. Et je le revois se débattant sur moi pour me faire plaisir ; cela devait être dur pour lui. Avec le temps, je réalise que ma jalousie était enfantine et mal placée et que je lui demandais un peu trop. Aujourd’hui, avec Joseph,  je subis le revers de la médaille. Fatigué par son boulot, qui a déréglé son horloge de sommeil et secoué par les coups de fil du pays des parents qui lui demandent  à tout moment de leur faire des Western Union, Joseph arrive parfois à passer trois ou quatre jours de la semaine sans me satisfaire sexuellement. Même quand je lui fais comprendre mon envie d’être chevauchée. Je ne sais même pas s’il profite de ses nuits de travail pour passer du côté de Pigalle. Il y a des moments où je pleure seule dans mon lit, surtout en hiver quand la solitude devient plus pénétrante et angoissante. Les quelques jours et nuits qu’il passe avec moi à la maison semblent monotones car il paraît toujours fatigué. Aussitôt au lit après s’être débarrassé de tous ses habits, il se jette sur moi comme un rapace affamé, ne me laissant même pas le temps de me préparer. Je pleure quand je pense à ce que nous faisions, Euloge et moi. Voilà un homme qui savait bien s’occuper de moi. Euloge pouvait te faire l’amour, rien qu’avec ses yeux, ses mains, son sourire et son silence. Quant à Joseph, après son passage éclair sur moi, comme un coq sur une poule, (comme ces spectacles qui nous faisaient rire dans le poulailler de l’oncle Emmanuel) il tombe dans un lourd et profond sommeil avec des ronflements qui m’empêchent de dormir à mon tour…

 

Elle fut surprise par la sonnerie de son téléphone portable à cette heure tardive. Le coup d’œil qu’elle jeta sur l’horloge murale lui indiqua qu’il était minuit passé de cinq minutes. Nous venions d’entamer la nouvelle année. Le téléphone portable continua de l’appeler. Elle hésita. Son regard s’arrêta un instant sur l’appareil avant de se décider. Il le prit dans sa main et décrocha en lançant un « Allô ! » timide comme sorti du fond de sa gorge. Une voix de femme répondit au bout du fil à son « Allô ! » dans un fond sonore musical. C’était de la musique de chez nous, la rumba enivrante et dansante de Koffi Olomidé Mopao ou d’un autre musicien qui devait jouer comme lui. Elle reconnut la voix d’Elisa malgré les continents et les mers qu’elle avait traversés avant de tomber son oreille. Une fois de plus, la sorcellerie des Blancs faisait ses preuves.

- Allô ! Maguy ? (grésillement au téléphone) Allô ! Maguiiiiiy ? Bonne Annéééééeeeee ! Allô ! Maguy ? Je suis au « Cabaret Le Zoo » avec mon chéri Jean Claude pour fêter la Nouvelle année. Nous avons profité du concert de Koffi Olomidé Mopao à Brazzaville pour danser. J’espère que toi aussi, tu fêtes bien cette nouvelle année avec Joseph. Il paraît que là-bas chez toi à Paris, les fêtes de la Bonne année, on les passe entre amis dans les maisons. Je t’embrasse très fort et je te souhaite beaucoup de bonheur avec ton mari. (Pause puis de nouveau la voix d’Elisa dans un rire de joie). Ce soir, c’est du coller-serrer avec Jean Claude. Il faut qu’il me montre que sa virilité est encore là. Est-ce que tu te rappelles l’expression que nous avions inventée… (rire d’Elisa) quand nous parlions de nos secrets ?  Nous parlions de « se laisser ouvrir la boîte à plaisirs »… (nouveau rire). Aujourd’hui, je vais demander à Jean Claude d’ouvrir largement ma boîte à plaisirs pour bien commencer la nouvelle année... (nouveau rire au bout du fil). Je te laisse et je te souhaite une Bonne année. Bisous !

Elle garda encore son téléphone collé à son oreille droite, ne s’apercevant pas que leur communication avait pris fin depuis quelques secondes. Elle se rappela maintenant que l’on se trouvait sur le pont qui va d’une fin d’année au début d’une autre. C’était la nuit du nouvel an et elle était seule dans sa maison. « J’avais une vie et un destin avant. Joseph me les a volés et détruits ensuite. Et je ne savais que c’était comme ça en France » se dit-elle en imaginant l’ambiance qui prévalait au pays en cette nuit du nouvel an. Elle maîtrisa son émotion et ses yeux fatigués par la nuit, tombèrent sur la dernière phrase de la lettre qu’elle était en train d’écrire : « Quant à Joseph, après son passage éclair sur moi comme un coq sur une poule, il tombe dans un lourd et profond sommeil avec des ronflements qui m’empêchent de dormir à mon tour ».

Des larmes se formèrent dans chaque coin des yeux. Des larmes ( de colère ou de dépit ?)  qui montrent que l’on a été peut-être trompé par le destin. La première larme coula sur sa joue droite, tandis que la seconde de l’œil gauche tomba dru sur la lettre et se transforma en une grande tache au contact de l’encre. Une tache en forme de cœur. Sur un coin du bureau, un roman d’un compatriote titré Des rires sur une larme avec une première de couverture marron et dont elle venait de terminer la lecture trois jours auparavant, attira de nouveau son attention. Elle sentit une secousse intérieure comme si ses viscères s’entremêlaient, s’entrechoquaient en bouillonnant. Peut-être l’annonce d’une diarrhée émotionnelle.


Noêl KODIA-RAMATA


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