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Publié le 30 avr 2008 à 21:45
Par noelkodia

Après son premier roman "Hymne à la tolérance" (2), Ghislaine Nelly Huguette Sathoud, plus connue comme poétesse, dramaturge, nouvelliste et essayiste, revient à la prose romanesque avec "L’Amour en migration", un récit qui rappelle ses idées de femme de combat pour l’émancipation féminine(3). Aussi il n’est pas surprenant de rencontrer dans ce texte l’héroïne Léki, ainsi que la majorité des personnages féminins, être au carrefour du mariage et des conditions rétrogrades à elles imposées par la coutume et la tradition africaines.

Pour avoir été emmenée en Occident par son mari, Léki, après moult souffrances, finit par divorcer. Elle ne peut supporter le comportement rétrograde de son mari qui profite des droits que lui confère le mariage coutumier pour détruire sa véritable signification. "Pourquoi vivre en couple alors qu’en réalité je vivais comme une femme seule" se demande l’héroïne.
Souvenirs d’enfance marqués par l’ "acceptation" de ses frères par rapport à elle par les parents, souvenirs de sa tante Muboté qui s’est vue imposer un mari grotesque à cause du respect de la tradition, rappel de sa vie avec son mari à l’étranger, tels sont les points essentiels que nous rappelle l’héroïne qui, âgée de 55 ans, revient au pays où elle retrouve quelques amies de jeunesse. Et le roman apparaît comme un mélange de monologue intérieur de Léki et ses conversations avec ses amies sur la condition de la femme qui doit se libérer de l’emprise de l’homme. Ce dernier et sa famille se permettant d’influencer négativement la femme au foyer.

Une enfance "souillée" par les parents

Léki se voit encore sous l’emprise de ses parents, en particulier de son père qui ne l’autorise pas de sortir comme ses frères. Elle se croit alors brimée malgré la place d’aînée par rapport aux garçons de la maison. Et s’oppose, dans le conflit père-fille, l’homme accroché à la tradition à la fille transformée par l’ouverture du modernisme. L’éducation traditionnelle que le père veut inculquer à son enfant fait écho aux "grossesses accidentelles" qui arrivent dans le monde des filles et qui n’honorent pas leur famille. Pour respecter la famille, Léki se fera avorter contre son gré, son divorce n’étant pas prononcé : "Malheureusement, il fallait encore respecter ces fameuses traditions (…). Il fallait (…) s’attendre que le divorce soit prononcé pour envisager une telle entreprise" (p.115). L’enfance de Léki, c’est aussi le retour de l’image de sa tante Muboté maltraitée par son mari. Encore élève, elle vit les tribulations conjugales de cette dernière et constate que la femme n’a pas les mêmes droits que l’homme. Elle ne comprend pas la réaction de son père devant les souffrances conjugales de sa sœur qui vient chercher protection au près de lui. Il lui demande de rejoindre le foyer pour la dignité de la famille, même quand elle préfère se suicider que de repartir de souffrir dans la maison de son homme. Et la jeune Léki de découvrir l’enfer du monde des adultes pour les femmes quand sa tante se confie à elle, un enfer qu’elle vivra elle-même quand elle va se marier plus tard. Sa tante a vécu un mariage forcé, sans amour. Elle se révèle comme une femme révoltée à qui on a imposé un homme sans scrupule et plus âgée qu’elle. Cette femme dont les études ont été arrêtées par le mariage se rappelle un parent humilié après sa mort par une autre femme se disant intellectuelle. Aussi, profitant de la maturité scolaire de sa nièce, elle se propose de venger le parent défunt humilié. Ce que va accepter la jeune Léki avec courage pour l’honneur de la famille. Cette tante qui meurt à la suite d’un accouchement dans un mariage éprouvant, va bouleverser le destin de l’héroïne. Quelle ne sera pas sa peine quand plus tard elle va, elle aussi, se confronter aux vicissitudes du mariage !

Quand Léki parle de son séjour à l’étranger avec son mari

N’ayant pas d’enfant dans son foyer, un conseil de famille tente de trouver une solution à ce problème. Et l’héroïne d’accepter de suivre son mari à l’étranger dans l’espoir d’y "soigner" sa stérilité, la médecine étant perfectionnée en Occident. Commencent alors pour elle d’autres tribulations quand son homme n’accepte pas sa stérilité tout en la déstabilisant moralement et socialement. Mais le récit prend une autre tournure quand la femme se voit enceinte. Et le texte de nous rappeler le passage de Léki dans un foyer. Pour ne pas se rendre responsable de la séparation de Léki avec son ex mari, Nari son nouvel homme, opte pour l’avortement par le biais duquel elle perd son droit à la féminité tant attendue : "J’aurai bien voulu cet enfant, surtout quand je pense à ton problème. Mais tu connais ton mari. Je crains qu’il ne rejette même toute la responsabilité de l’échec de votre mariage sur moi alors que je ne te connais que depuis votre séparation" (p.106). Et comme une grossesse qui se déclare avant le divorce devient un dilemme pour le couple, Léki est contrainte de respecter les lois de la coutume : elle se fait avorter alors que son ex-mari est encore convaincu de sa stérilité, cet homme qui n’a pas pu la satisfaire dans leur vie de couple : "Comment dire au grand jour que je n’étais pas satisfaite sexuellement sans courir le risque de se faire passer pour une pute ? Lui-même déjà était conscient de la difficulté d’une femme d’avouer publiquement ce problème. Il en était conscient et en profitait pour me narguer" (p.122)

La place de la femme dans le roman

Elles sont souvent martyrisées par l’homme qui profite de la situation sociale que lui procure le pouvoir de la coutume et de la tradition africaines.

En dehors de l’intellectuelle qui s’est servie de sa situation de femme ayant étudié pour dénigrer paradoxalement un parent de l’héroïne, toutes les femmes du roman subissent le poids de la tradition à travers le mariage. Léki se voit martyrisée par son mari à l’étranger. Sa tante Muboté et son amie Matambi vivent des mariages "pénibles" avec leurs époux. Pendant que la première ne comprend pas la réaction affichée par son frère, le père de l’héroïne, quand elle vient se plaindre pour maltraitance de la part de son homme, la seconde, quant à elle, se voit tromper par son époux qui se donne une maîtresse avec laquelle il aura un enfant. Vil comportement de l’homme qui a été aidé et soutenu par sa femme quand il avait perdu son emploi. La femme dans L’Amour et migration, c’est aussi l’image de la mère de Léki qui avec ses enfants, sont maltraités par la belle-famille à la mort de leur mari et père. Et cette situation est bien mise en exergue par l’auteure dans son théâtre et ses essais (3) où elle se dévoile comme fervente militante pour l’émancipation féminine en condamnant les coutumes rétrogrades africaines qui "mettent l’homme au-dessus de la femme". Se dégage aussi dans ce roman l e destin des enfants orphelins en Afrique avec leurs réalités socioéconomiques telle la sorcellerie dont ils sont accusés et la puissance des églises de réveil qui puisent ses adeptes dans la gente féminine et orpheline. Et la place de la femme dans ce livre se résume agréablement dans le chapitre 15 intitulé "Réflexion de femmes" où la conversation entre l’héroïne et ses amies d’enfance se focalise sur son mari et sa belle-famille qui semblent être à l’origine de ses malheurs. Désespérée et trahie, elle croit trouver la solution dans le suicide que lui déconseillent ses amies.

La signification du mariage dans "L’Amour en migration"

Le mariage nous révèle ici les "liaisons dangereuses" entre les deux époux sur fond de la réalité africaine confrontée parfois à la vie occidentale pour les immigrés. Et de cette situation, se réalise l’ "amour en migration" pour les couples. Dans ce genre de mariage, l’homme est en général vu sous l’angle infernal de sa "méchanceté" vis-à-vis de la femme.

En dehors du père de Léki qui est pour l’émancipation de la femme africaine à travers l’éducation qu’il donne à ses filles, malgré son penchant à la tradition afin de sauvegarder la virginité de celles-ci, tous les hommes de L’Amour en migration paraissent grotesques. Le mari de Léki et ceux de sa tante Muboti et son amie Matambi sont des hommes de paille qui lient l’imbécillité au pouvoir que leur donne la puissance de la dot selon les réalités africaines pour humilier leur conjointe. Mais devant ce négationnisme en ce qui concerne les libertés primaires d’une femme au foyer et dans la vie civile, s’élève le cri de révolte de l’héroïne qui se remarque dans la clausule du récit : "Pourquoi vivre en couple alors qu’en réalité je vivais comme une femme seule ? Pour le regard des autres ? Il fallait mettre fin à cette comédie" (p.175)

Du style dans le roman

Comme la plupart des romans écrits par les écrivaines congolaises, le texte de Ghislaine Sathoud épouse la narration à la première personne où parfois le "je-narrant" se confond avec le "je-narré". De l’incipit du texte au chapitre 4, la narratrice évolue de l’extérieur sans "se montrer" au lecteur et ce n’est qu’à la page 25, quand sa mère l’appelle par son nom, qu’elle se rapproche du lecteur. A partir de ce moment, le récit évolue par l’intérieur de l’héroïne qui raconte ses aventures. Tout au long du texte, Léki se montre dubitative et sceptique car ne pouvant pas résister à la société des hommes qu’elle rencontre. Et ses propos avancent souvent par une série d’interrogations qui poussent le lecteur à la réflexion comme on peut le constater dans son attitude à propos du comportement on ne peut plus désagréable de son mari : "Etait-ce un moyen de marquer son incapacité ? Etait-ce de l’intimidation pour me faire taire ? (…) Pourquoi était-il aussi cruel envers une femme qui partageait sa vie ?" (p.122). Du style, on remarque aussi la théâtralisation du texte dans les dialogues de certains personnages où la narratrice n’intervient pas. Deux personnages peuvent parler sans aiguillages narratifs comme on peut le constater aux pages 112 et 113 dans la longue discussion entre Léki et son père. Peut-être une réminiscence de la dramaturgie qu’a pratiquée l’auteure.

Conclusion

L’Amour en migration, un roman qui pose les véritables problèmes que rencontre la femme africaine dans la société. La lutte des femmes pour briser certains pratiques néfastes de l’homme "traditionnel", les coutumes du mariage et le réveil de la femme à travers l’école sont des thèmes qui reviennent souvent dans le roman féminin. Et des textes tels Bienvenus au royaume du sida de Marie-Louise Abia, L’Hôte indésirable Doris Kélanou et Détonations et folie de Liss pour ne citer que ces œuvres de ces dernières années, se définissent comme des instruments de lutte pour les femmes contre le népotisme de l’homme africain qui reste encore accroché au traditionalisme quand il s’agit de considérer la femme comme lui. Les problèmes posés par les couples dont les femmes semblent se révolter contre le comportement "impérialiste" de l’homme, sont souvent au centre des "dénonciations" de ces écrivaines. Une façon de s’attaquer à l’hégémonie de l’homme sur la femme. Et la lutte des femmes pour leur émancipation s’avère explicite à travers les héroïnes de ces œuvres.


Notes
(1) Ghislaine Nelly H. Sathoud, L’Amour en migration, Ed. Menaibuc, Collection Interdépendance africaine, Paris, décembre 2007, 176 p.
(2) Ghislaine Nelly. H. Sathoud, Hymne à la tolérance, Ed. Ménolic, Québec, 2005, 75 p.
(3) lire ses deux essais Les Femmes d’Afrique centrale au Québec et Le Combat des femmes au Congo Brazzaville, publiés respectivement en 2006 et 2008 aux éditions l’Harmattan, et présentés dans le magazine Afrique Education nos 212 et 246.
 



 

Début de page
Publié le 21 avr 2008 à 17:25
Par noelkodia
 

25 juin 1913 - 17 avril 2008, Aimé Césaire, l’un des piliers de la littérature négro-africaine n’est plus. Condisciple de Léopold Sédar Senghor et de Léon-Gontran Damas, il peut être considéré comme l’un des précurseurs de la Négritude. Ecrivain célèbre, il nous laisse un héritage qui nous pousse à réfléchir sur le devenir de l’homme nègre ainsi que sa place dans l’histoire culturelle et politique au moment où les Noirs ont décidé de réviser l’historiographie de leur continent longtemps réalisée par les africanistes européens avec quelques maladresses qui souvent dépassent l’entendement africain.

Après avoir découvert les lettres en Martinique au lycée de Fort de France et à Louis-le-Grand à Paris, il fonde avec Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontran Damas en 1939 "L’Etudiant noir" qui se présente comme une suite logique d’une autre revue de l’époque intitulée "Légitime défense". A la même année apparaît son "Cahier d’un retour au pays natal" comme pour annoncer son retour au bercail dans une langue volcanique et pleine d’agressivité et qui va s’approfondir avec une colère légitime dans "Discours sur le colonialisme". Le texte met en relief l’itinéraire du poète nègre devant son destin de colonisé dont la thématique sera le nerf directeur de l’emblématique "Discours sur le colonialisme". Dans ce cri de douleur, il ne se voit pas fils de certains royaumes africains comme le Dahomey et le Ghana. Il se veut enfant de ce pays calme et merveilleux qui était l’Afrique : "Non, nous n’avons jamais été amazones du roi du Dahomey, ni princes de Ghana (…) ni docteurs de Tombouctou (…). Nous sommes un fumier ambulant hideusement prometteur de cannes tendres et de coton soyeux (…) et ce pays l’Afrique était calme, disant que l’esprit de Dieu était dans ses actes". Et Jacques Chevrier de faire la remarque suivante sur l’auteur en relation avec son œuvre : "A la différence de l’Africain également victime de la colonisation occidentale, mais dont la culture submergée n’a jamais totalement cessé d’exister, l’Antillais a été coupé de ses racines et sonné d’adhérer à la politique pratiquée par le maître blanc qui prétendait pouvoir l’assimiler dans le temps même il refusait l’égalité la plus élémentaire. Aussi privé de contre de gravité puisque voulant être Nègre, il constate qu’il est Blanc. L’Antillais fait-il figure de bâtard de l’Europe et de l’Afrique partagé entre le père qui le renie et cette mère qu’il a reniée".

Une œuvre engagée et engageante

Déjà dans ses textes qui apparaissent comme un mélange de l’expression personnelle du poète avec le déchirement de la symbiose de plusieurs cultures, s’élabore une poétique de la Négritude sur fond d’une revendication de l’identité noire. Et dans ces textes revendicatifs, se dégage un surréalisme qui empêche le message de s’ouvrir sans difficulté comme les poètes classiques. Ce qui a poussé certains critiques à dire que les textes de Césaire sont hermétiques et difficiles à "soutenir". Mais il faut plutôt voir dans ce langage fermé du poète sa capacité de jouer avec les mots dans l’univers des images qui rappellent le monde noir : "Sang Sang ! tout notre sang ému par le cœur mâle du soleil / ceux qui savent la féminité de la lune au corps d’huile / l’exaltation réconciliée de l’antilope et de l’étoile / ceux dont la survie chemine en la germination de l’herbe". Aussi dans un poème dédié à Césaire, le Congolais Théophile Obenga remarque à juste titre que "les mots sont les leurs / mais le chant est nôtre". La révolte poétique de Césaire définit le futur homme politique de la Martinique. Elu député de Fort-de-France, il se fait, d’après Henri Lemaître, "porte-parole de la revendication d’indépendance avec un extrémisme qui trouve son expression la plus complète dans "Discours sur le colonialisme". Ses idées politiques le poussent à frapper à la porte du parti communiste auquel il adhère. Dans l’effervescence des idées de la Négritude et du Communisme qui se télescopent, il se sépare du parti communiste en justifiant sa décision dans sa "Lettre à Maurice Torez". Ayant compris que le langage poétique n’est pas accessible à la masse populaire, il embrasse le théâtre pour divulguer ses idées de "libéralisation et d’indépendance" du peuple noir.

En 1961, il écrit "La Tragédie du roi Christophe" inspirée par l’aventure historique d’un roi noir d’Haïti. Cinq après, il récidive dans la relation politique/théâtre avec "Une saison au Congo" qui se présente comme l’une des grandes fresques de l’histoire post-coloniale de l’Afrique. La trame de la pièce se situe en République démocratique du Congo, une année après son indépendance, et met en relief la disparition tragique de Patrice Emery Lumumba. On peut dire, qu’après analyse de sa dramaturgie, Césaire révèle une multitude de thèmes telle la révolte sur fond de cri de douleur qui fait penser à la revendication de la Négritude pour la libération du peuple noir. Une œuvre fournie, souvent "gardée dans l’ombre" à cause de sa violence et son agressivité fondée sur une colère légitime vis-à-vis du pouvoir (néo)colonial qu’elle a traversé. En poésie on peut citer "Cahier d’un retour au pays natal" (1939), "Les Armes miraculeuses" (1946), "Soleil cou coupé" (1950), "Ferrements" (1960), "Cadastre" (1961), "Moi, laminaire" (1982). Son théâtre se définit par quatre pièces : "Et les chiens se taisaient" (1956), "La Tragédie du roi Christophe" (1963), "Une Saison au Congo" (1967), "Une Tempête" (1969). Il a aussi élucidé sa pensée politique avec "Discours sur le colonialisme", (1956), "Lettre à Maurice Thorez" (1956), lettre dans laquelle il explique sa rupture avec le Parti communiste avant de fonder le Parti progressiste martiniquais en adoptant le programme aux besoins de ses militants, "Toussaint Louverture : la Révolution française et le problème colonial" (1960). On peut remarquer que son œuvre couvre la période (néo)coloniale, d’où son "rejet" de la part des Eurocentristes malgré sa richesse esthétique et la véracité de ses idées. Des textes qui anticipent la décolonisation de l’Afrique par la puissance de leur dimension politique. En 1981, il pense trouver l’acceptation de ses idées quand la gauche revient au pouvoir en France avec François Mitterrand. Peine perdue ! Il n’aura pas gain de cause, d’où son dernier recueil de poésie "Moi, laminaire" publié en 1982. Comme le souligne Henri Lemaître ; "Césaire apparaît non seulement comme un de grands porte-parole de la Négritude, mais aussi et peut-être surtout comme l’un de ceux qui ont su situer l’expression de l’âme noire dans des perspectives non point particularistes, mais largement humanistes".

Un héritage à fructifier

Jusqu’à la fin de sa vie, Aimé Césaire n’a pas trahi son esprit combatif pour la liberté et le respect du peuple noir. Fidèle à ses idées avant-gardistes, il a eu même à s’opposer à l’aspect positif de la colonisation que voulait "faire valoir" la France et la conception migratoire du président Nicolas Sarkozy dont la maîtrise de l’historiographie du peuple noir laisse malheureusement à désirer.
Après la disparition de tous les précurseurs de la Négritude, se ferme une page qui n’a pas séduit beaucoup d’écrivains négro-africains du XXè siècle. De la Négritude, sommes-nous peut-être passés à la Tigritude du Nobel Wolé Soyinka quand on remarque les contre-vérités ainsi que la falsification de certaines pages de l’histoire des peuples noirs par des africanistes eurocentristes. Longtemps allergiques à l’œuvre de Césaire car agressive et attaquant l’immoralité du Blanc vis-à-vis du Noir, certains Eurocentristes se dévoilent maintenant tolérants et conciliants alors qu’ils n’osaient accepter, il y a quelques années, les vérités du "Discours sur le colonialisme". Les Noirs doivent garder en eux un point positif de la Négritude, même si elle fut décriée par certains intellectuels, celui d’avoir lancé le débat sur la véritable indépendance de l’homme noir. Et Aimé Césaire est de ceux qui ont participé au mouvement malgré la connaissance on ne peut aléatoire qu’il avait sur la terre de ses ancêtres, comme il l’affirmait à Lilyan Kesteloot : "Ma connaissance de l’Afrique était livresque ; j’étais tributaire de ce qu’écrivaient les Blancs ; (…) la littérature[ sur l’Afrique] n’était pas fort abondante, et même quand elle existait, elle était certainement partiale" (Cf. Lilyan Kesteloot, Bernard Kotchy, "Aimé Césaire, l’homme et l’œuvre", Présence africaine, 1993).

Pour conclure

Aimé Césaire est un chantre de la "dignité nègre" que l’élite intellectuelle et politique du continent doit immortaliser en récrivant notre histoire longtemps déformée et falsifiée à des fins impérialistes ; et cela pour décourager les Africains dans la prise de conscience d’une partie de la responsabilité du Blanc dans leurs souffrances actuelles à travers la traite négrière qui écuma une grande partie du continent. Aimé Césaire, un alchimiste de la langue française qui devrait rappeler les tenants de la Francophonie que l’agressivité et la colère qui se traduisent en langue française du côté des Noirs n’est autre qu’une façon d’assumer leur identité longtemps malmenée et falsifiée par le (néo)colonialisme. Aussi "Cahier d’un retour au pays natal" et "Discours sur le colonialisme" peuvent être considérés comme deux armes miraculeuses qui doivent être des livres de chevet pour la jeunesse africain qui se cherchent encore. Une jeunesse qui doit les brandir comme des boucliers et des lances au moment où l’on constate l’émergence de certains réflexes néocoloniaux du côté de certains Blancs. "Anti raciste, anticolonial, altermondialiste avant l’heure, Aimé Césaire est le témoin téméraire du XXIè siècle" constate agréablement Yves Ekoué Amaïzo dans son éditorial sur www.afrology.com. Aujourd’hui la Négritude césairienne est un héritage qui n’appartient plus à la seule Martinique mais à tous les Nègres quel que soit le lieu où ils se trouvent en se confrontant paradoxalement à l’inhumanisme de la mondialisation prônée par les Eurocentristes. Aimé Césaire, un prototype de la dignité humaine qui doit servir d’exemple à la nouvelle classe politique africaine qui lutte contre la "désinvolture" eurocentriste.


Publié le 19 avr 2008 à 12:15
Par noelkodia
Publié le 14 mar 2008 à 12:43
Par noelkodia
 Fervente militante pour les droits humains en général et des droits de la femme en particulier, Ghislaine Nelly Huguette Sathoud ne cesse de lutter, depuis son adolescence, contre la suprématie de l’homme vis-à-vis de la femme dans la société contemporaine où ce dernier a de la peine à se faire violence pour accepter la femme comme une « égalité » dans l’évolution de la société. Après « Les Femmes d’Afrique centrale au Québec » (1) qui met en exergue les difficultés des immigrantes dans leur pays d’adoption,  le Canada, l’auteure revient, une année après, sur la condition des femmes dans le monde en la percevant  aussi sous le prisme de son pays d’origine, le Congo-Brazzaville. 

Des « Femmes d’Afrique centrale au Québec » au « Combat des femmes du Congo-Brazzaville », une seule préoccupation pour l’auteure : montrer et dénoncer les affres que subit la femme africaine en général et la Congolaise en particulier dans cette société des hommes où le masochisme semble se révéler dans la plupart des nations, surtout dans les pays du Sud. « Le Combat des femmes du Congo-Brazzaville », une réflexion qui peut se lire sur fond d’autobiographie et d’expériences sociales personnelles.
 

« Le Combat des femmes au Congo-Brazzaville » : chronique d’une révolte sur fond d’autobiographie ?
La lutte pour l’émancipation de la femme se dessine déjà chez Ghislaine Sathoud au sein de sa famille quand elle encore enfant et quand les parents donnent une autre dimension à la fille par rapport à la conception générale qui privilégie la venue du garçon. Aussi dans sa famille,  la soumission et l’infériorité de l’enfant-fille vis-à-vis de l’enfant-garçon comme le révèle la coutume africaine est battue en brèche. Son père que l’intellectualisme conduit à la politique de son pays,  s’oppose déjà à certaines coutumes rétrogrades qui freinent l’émancipation de la femme, en particulier dans le mariage. Et Sathoud de se positionner dans le temps : « Je me souviens de la position de [papa] sur la dot. Il disait toujours qu’il ne voulait pas demander une somme importante pour que même après sa mort, sa fille puisse rembourser la dot si elle se faisait maltraiter par son mari » (p.20). Aussi dégage-t-elle à travers l’image paternelle l’importance de l’école pour l’indépendance de la     fille dans la société. Et ce sont les études qui vont l’emmener  vers les « pays des Blancs » où elle va se confronter à d’autres réalités en ce qui concerne le combat de la femme au niveau universel.

 

Le combat des femmes à l’extérieur et à l’intérieur du continent

Déjà dans « Les Femmes d’Afrique centrale au Québec »,  l’auteure dresse un tableau sombre de la vie des immigrantes au Canada prises entre les difficultés de s’intégrer dans la nouvelle société et les violences morales et physiques de l’homme. Ici, elle essaie de mettre en relief « La Charte mondiale des femmes pour l’humanité » comme une bouée de sauvetage au secours de la femme africaine qui se voit martyrisée par la gent masculine. Elle révèle que « la Charte dénonce (…) le capitalisme sauvage avec sa cohorte de conséquences : le racisme, le sexisme, la misogynie, la xénophobie, l’homophobie, le colonialisme, l’impérialisme, l’esclavagisme. La Charte prône l’égalité de liberté, la solidarité, la justice » (p.37). Mais cette Charte paraît chimérique quand les réalités sociales s’avèrent pénibles à vivre. 


Femmes et guerres dans la réflexion de Ghislaine Sathoud

Les guerres étant des périodes de « dérèglement » mental pour les hommes, il n’est pas étonnant qu’ils manifestent une violence cynique sur les femmes et les filles qui sont des « grandes victimes des guerres qui ont besoin d’une assistance pour sortir du traumatisme de la guerre » (p.40). Aussi assiste-t-on à des viols « organisés ». Et c’est avec énergie que Sathoud condamne ce non-respect de l’homme envers la femme. Elle rappelle que le viol a été un malaise international en rappelant les guerres de la Bosnie, du Kosovo, de la Colombie, du Timor, de la Tchétchénie, du Daguestan, du Rwanda, de l’Ouganda, du Mozambique où les femmes ont subi des viols considérables, viols qui rappellent à l’auteure d’autres violences, à l’instar de la violence conjugale. 


Violence conjugale : un complexe de l’homme à condamner

Cette violence conjugale occupe une place considérable dans « Les Femmes d’Afrique centrale au Québec » où l’auteure condamne le comportement « bestial » de l’homme africain à l’étranger où il reste encore accroché aux coutumes négatives de son pays d’origine. Et le réveil de la femme entre en collusion avec la situation du mariage coutumier qui est un élément très important dans la vie d’un couple. Aussi l’Africain à l’étranger subit la loi d’une vie pénible à deux car, comme le constate Marie-France Horigoyen, « la plupart du temps, la violence physique n’intervient que si la femme résiste à la violence psychologique » (2). Et c’est dans cette résistance psychologique de la femme que la majorité des immigrantes trouvent refuge avant que leurs hommes « pètent les plombs ». Et cette violence au niveau du couple ajoutée à l’expérience de l’auteur dans l’exercice de ses fonctions à l’Alliance des Communautés culturelles pour l’Egalité dans la santé et les Services sociaux (ACCESSS) de Montréal sera à l’origine d’une pièce de théâtre didactique intitulée « Ici, ce n’est pas pareil chérie ! » pour dénoncer cette violence masculine.

 

Et les Congolaises dans leur combat pour l’émancipation féminine ?

Dans le combat que mènent les femmes pour leur émancipation, Sathoud n’oublie pas ses compatriotes dont la devise est « Seule la lutte libère ». Et de nous rappeler que la Congolaise qui a commencé à lutter depuis l’indépendance, n’a cessé jusqu’aujourd’hui de faire comprendre à l’homme que les « temps ont changé ». Et de préciser que « le combat des femmes congolaises pour leur émancipation ne date pas d’hier. Depuis toujours, elles se battent bec et ongles pour améliorer leur condition ». Elle rappelle quelques points positifs dégagés par le Code de la famille congolaise en ce qui concerne l’abolition de quelques éléments socioculturels qui gardaient encore la femme dans l’esclavagisme coutumier. Et la meilleure démonstration de cet esclavagisme coutumier est marquée par les conditions on ne peut plus insupportables du veuvage quand l’auteure rapporte par exemple le tragique subi par une journaliste congolaise « sauvagement assassinée en [2002] par un neveu de son mari. (…) [Celle-ci] selon lui, serait responsable de la maladie qui a coûté la vie à son oncle » (p.74). Triste réalité de certaines croyances rétrogrades.Aujourd’hui on remarque dans la société congolaise  de grandes victoires à mettre au compte des femmes quand on se réfère au respect explicite de leurs droits dans « la réalisation des activités relatives à la promotion de l’égalité entre les sexes et la démarginalisation des femmes [qui] sont entre autres l’Association des Femmes Juristes du Congo (AFJC, l’Association des Femmes Notaires du Congo, le club Réalités et Perspectives, le Comité national des Droits de la Femme CONADEF, l’Association Congolaise pour le Bien être Familial ACBEF, le Réseau National des Femmes Ministres et Parlementaires, l’Association Congo Assistance, le centre National des femmes en politique, le Centre d’Appui au Développement de la Fille-mère, les professionnelles de l’Education, le mouvement des mères pour le Développement » (p.64).« Le Combat des femmes au Congo-Brazzaville », une réflexion qui avance souvent par des interrogations que se fait de temps en temps l’auteure sur la condition sociale des Congolaises marquée par l’égoïsme, la méchanceté, ainsi que la malhonnêteté de l’homme et des beaux-parents dans la vie des couples : « Que reproche-t-on à ces femmes, si ce n’est le fait de fonder une famille avec un homme ? » (p.74). « Veut-on priver les Congolaises du droit légitime, inaliénable et sacré de faire des choix ? » (p.75). « Qui sera la prochaine veuve à subir des violences de la part de sa belle-faille ? » (p.76). Une succession d’interrogations pour toucher sûrement le mental des Congolais. Afin que ces derniers puissent changer dans le bon sens. 


Pour conclure

« Le Combat des femmes au Congo-Brazzaville », un livre qui montre à suffisance que Ghislaine Sathoud est engagée depuis plusieurs années dans la lutte pour la « libération » de la femme du sociétal masculin africain qui essaie de faire perdurer le négationnisme des coutumes africaines. Aussi, tout pourrait se résumer dans une phrase de la quatrième de couverture quand l’éditeur révèle que « les femmes continuent vaillamment et efficacement de mener une lutte acharnée contre les injustices afin d’obtenir d’autres gains. (…) Elles luttent contre des coutumes draconiennes et encouragent vivement l’émancipation des femmes ». On peut affirmer sans ambages que le livre de Sathoud apparaît comme une arme pour cette lutte féminine. Un livre qu’il faut absolument lire pour comprendre le chemin parcouru par l’ « Afrique-femme » qui se réveille.  «Le Combat des femmes au Congo-Brazzaville », l’Harmattan, Paris, décembre 2007, 90p. 11 euros.  

Notes
(1) Ghislaine N.H. Sathoud, « Les Femmes d’Afrique centrale », Paris, l’Harmattan, 2006, présenté dans « Afrique Education » n° 212 du 16 au 30 septembre 2006.
(2) Marie France Hirigoyen, « Femmes sous emprise : les ressorts de la violence dans le couple », Oh ! Editions, 2005. 
L’auteure
Née au Congo-Brazzaville, Ghislaine Nelly Huguette Sathoud est plus connue comme poétesse, nouvelliste et romancier. Fervente militante pour les droits humains, elle lutte pour l’émancipation de la femme. Et c’est un sujet qui occupe presque toutes ses œuvres littéraires ainsi que ses essais. Elle vit actuellement au Canada.
Publié le 09 fév 2008 à 13:55
Par noelkodia

 Publié en 2005, Le roman « Les Enfants de la guerre. Eteindre le feu par le feu ? » de notre collaborateur  Noël Kodia-Ramata a retenu l’attention du professeur Martin Lemotieu, spécialiste de littérature congolaise à l’Université de Yaoundé 1 (Cameroun). Pendant son séjour d’études à Paris, il a rencontré l’auteur.  
Afrique Education  : - Vous dédiez votre roman « Les Enfants de la guerre. Eteindre le feu par le feu ? » (1) à  vos proches, ainsi qu’à trois romanciers congolais qui vous ont précédé : Lopes, Dongala et Tati Loutard. Bien plus, votre épître dédicatoire se clôt, à l’attention de ces trois écrivains, par cette assertion : « Ce livre est aussi le leur ». Quelle parallèle établissez-vous entre leurs romans et le vôtre ? Quelles influences ont-ils exercées sur vous ? Vous semblez vous situer à la confluence de ces trois auteurs. En quoi ?
Réponse : - Les écrivains congolais ont toujours formé une « phratrie », surtout au cours des décennies 70 et 80  quand les grandes figures de la littérature congolaise étaient toujours au service de la jeune génération. Henri Lopes, Emmanuel Dongala et Jean Baptiste Tati Loutard sont des écrivains que j’ai côtoyés quand j’ai commencé à écrire. Mes premiers poèmes ont été lus par Tati Loutard dans les années 70, alors que j’étais son étudiant en littérature africaine à l’université de Brazzaville aujourd’hui université Marien Ngouabi. Dongala était mon président dans les années 90 à l’ANEC (Association nationale des écrivains congolais) avant que la guerre juin 1997 le force d’immigrer aux Etats unis. Malheureusement la dite association n’avait pas fait long feu, laissant la primauté à l’UNEAC, l’Union nationale des écrivains et artistes du Congo dont je fais membre actuellement et dont le président est toujours Jean Baptiste  Tati Loutard. « Les Enfants de la guerre », je l’ai dédié à ces trois grands écrivains car ils m’ont marqué par leur « style » que l’on peut retrouver dans mon livre. Henri Lopes m’a beaucoup marqué car, en dehors de ses deux premiers romans (« La Nouvelle romance » et « Sans tam-tam ») qui restent encore accrochés à l’idéologie dominante de la référentialité, ses textes ont mis en exergue le travail de l’écriture en tant que signifiant dans ses textes. Et cette spécificité, je l’avais déjà réalisée en découvrant la critique moderne et le Nouveau roman français au cours de mon troisième cycle avec l’étude de l’oeuvre de Claude Simon. Ainsi j’ai essayé de travailler mon premier roman dans ce sens. Avec Emmanuel Dongala, j’ai appris à jouer avec les mots pour théâtraliser le texte romanesque sur fond de comédie. C’est lui qui m’a donné le goût d’écrire du « pleurer-rire » qui caractérise certains textes de « Jazz et vin de palme ». Ses textes sont des rires perpétuels, et ce pleure-rire atteint la perfection dans « Les petits garçons naissent aussi des étoiles » avec le tonitruant Matapari. On s’y croirait dans les textes de Molière. Chez Dongala, il y a sobriété dans le style et satire de certains milieux sociopolitiques se fondant souvent sur l’humour qui s’associe parfois au cynisme. D’ailleurs Dongala est aussi un grand homme de théâtre. Il a dirigé la troupe de l’Eclair à Brazzaville. Quant à mon « maître » Tati Loutard, c’est du côté de la poésie qu’il m’a impressionné. Ses textes en prose ont une peinture poétique dont lui seul a le secret. Et je peux dire que mon premier roman est aussi le leur sans oublier les grands écrivains de mon pays qui se reflètent dans une mise en abyme que j’ai créée aux pages 105 et 106 où je fabrique un segment textuel à partir des titres de certains ouvrages congolais. On peut lire : « Dans les normes du temps, le commencement des douleurs s’était déclaré un certain mercredi de juin 199. On avait parlé d’une affaire de tipoye doré que les initiés n’avaient pas pu régler quelques semaines avant que l’homme aux pataugas n’explose… » . Dans ce segment narratif, on voit que je fais référence à Tati Loutard, Sony Labou Tansi, Placide Nzala-Backa et Jean Pierre Makouta Mboukou. Le parallèle entre leurs romans et le mien, c’est que nous partons toujours des réalités sociopolitiques pour créer nos fictions. Vous remarquez par exemple l’influence du plus grand roman de Lopes, « Le Pleurer-Rire » qui m’a donné l’envie de rappeler le tribalisme à travers le retour des Djabotanais et des Djassikinis qui ne sont que des inventions de Lopes. Je me sens au confluent de ces trois auteurs car leurs textes vivent implicitement en moi. Vous remarquerez par exemple que le héros de mon roman a lu « Un fusil dans la main un poème dans la poche » Dongala et «  Le Récit de la mort » de Tati Loutard.      
Q
 : -Entre les différentes générations de romanciers congolais, existent-ils des liens? A quels niveaux ? Et d’abord, selon vous, de 1954 à 2006, combien de générations de romanciers  décelez-vous au Congo Brazzaville ?
: - Tous les romanciers congolais ont eu toujours des liens de convivialité car les écrivains de la nouvelle génération a eu un grand soutien de la part de leurs doyens. Des écrivains comme Sylvain Bemba, Jean Baptiste Tati Loutard, Emmanuel Dongala et surtout Sony Labou  Tansi m’ont étonné par leur simplicité. On pouvait leur faire lire des manuscrits et les commentaires qu’ils y faisaient étaient constructifs. Quand Sony Labou Tansi recevait les jeunes écrivains chez lui, c’était en famille autour d’une dame jeanne de nsamba (vin de palme). Il vous mettait tout de suite à l’aise. Même ministre, Tati Loutard avait toujours son bureau à l’UNEAC où il recevait ses confrères écrivains et artistes.En lisant la majorité des romans congolais, on pourrait parler de trois générations, mais il n y a que deux qui se concrétisent car étant l’une proche de l’autre et parfois créant un pont entre elles. La première génération est celle du doyen Jean Malonga dans les années 50. D’ailleurs il sera le seul écrivain de son époque à publier le roman dans sa forme conventionnelle. « La légende de Mpfoumou Ma Mazono » est publié en 1954 et il faudra attendre 1968 pour lire de nouveau le roman avec Placide Nzala Backa avec « Le Tipoye doré » qu’il publie par le biais de l’Imprimerie nationale avant d’être repris quelques années plus tard par PJ Oswald. Et le roman se découvre quantitativement et qualitativement avec la deuxième génération dont le timonier est Guy Menga avec son emblématique « Palabre stérile » en 1969 qui le fait entrer par la grande porte dans la famille des grands écrivains francophones avec le premier Grand prix littéraire de l’Afrique noire au Congo. Avec lui se découvre la deuxième génération des romanciers congolais avec d’autres noms célèbres comme Henri Lopes, Sylvain Bemba, Jean Pierre Makouta Mboukou, Sony Labou Tansi, Tchichelle Tchivela…. La troisième génération est constituée par les jeunes écrivains qui ont commencé à publier à partir des années 70 et surtout 80 avec parfois l’appui des « anciens ». De la nouvelle génération, on peut citer Daniel Biyaoula qui semble être sur les traces d’Emmanuel Dongala. Car ces deux écrivains pourraient être considérés comme les meilleurs de 1954 à 2006 : ils écrivent peu et très bien. Et dans cette nouvelle génération, il ne faut pas oublier Alain Mabanckou qui n’est plus à présenter. Lorsque l’on considère Jean Malonga comme doyen des écrivains congolais déjà célèbre avant les indépendances, on peut se permettre d’accepter en général deux générations au niveau des romanciers du Congo : celle des Guy Menga, Sylvain Bemba, Henri Lopes, Sony Labou Tansi, Emmanuel Dongala… et celle d’Alain Mabanckou,  Daniel Biyaoula, Caya Makhele…  
: - Vous avez fait une entrée tardive dans l’espace romanesque congolais et de prime abord vous semblez dans votre inspiration privilégier l’événementiel, en l’occurrence les guerres fratricides congolaises. Comment expliquez-vous le grand penchant des romanciers congolais pour des sujets se rattachant à l’actualité brûlante de leur pays, surtout celle politique ?
R : - J’ai d’abord pratiqué l’écriture poétique et théâtrale. Mon entrée tardive dans l’espace romanesque s’explique par les difficultés de l’édition dans nos pays. Je porte en moi l’écriture depuis les bancs du lycée où nous nous échangions les manuscrits des cahiers scolaires avec les poètes Jean Blaise Bilombo et André Matondo aujourd’hui Matondo Kubu Ture. Ma première œuvre qui date de 1981 est une pièce de théâtre intitulé « La voix de Lumumba » publiée grâce à un homme de culture qui a eu à « prendre soin » des jeunes écrivains, j’ai cité Léopold Pindy Mamansono, directeur des éditions Héros dans l’Ombre à Brazzaville et auteur de « La Nouvelle génération de poètes congolais » en 1984. Ce livre avait donné un autre souffle à la littérature congolaise après la première Anthologie de notre littérature publiée en 1977 par Jean Baptiste Tati Loutard. Enseignant de littératures française et congolaise à l’ENS de Brazzaville pendant plus de deux décennies, des étudiantes et étudiants  m’ont fait lire des textes de roman d’une qualité indéniable. Malheureusement, certains d’entre eux verront peut-être leurs textes publiés avec un grand retard. Dommage ! Peut-être que si je n’avais pas rencontré mon ami Yves Amaizo (2), peut-être que le texte « Les Enfants de la guerre » dormirait encore dans mes tiroirs avec d’autres manuscrits. Je l’ai écrit en 2000. C’est le séjour de Paris qui m’a aidé à l’accoucher « publiquement ». En 2006, j’ai eu à publier une étude critique de l’œuvre poétique et narrative de Jean Baptiste Tati Loutard intitulée « Mer et écriture chez Tati Loutard : de la poésie à la prose » (3). Aujourd’hui mon troisième livre qui m’a pris plusieurs années de recherche, le « Dictionnaire des œuvres littéraires congolaises » est presque prêt et n’attend que l’acceptation d’un éditeur. C’est pour vous dire que l’édition est une question de chance, surtout de l’espace qui vous accepte en tant qu’écrivain. Quant à l’inspiration, le roman se nourrit en général du vécu quotidien. J’ai connu la guerre de Brazzaville et c’est un film qui trottinait en moi une fois la paix retrouvée au Congo. Et il fallait que je me libère de cette angoisse par l’écriture. D’ailleurs, en spécialiste de la littérature congolaise, vous vous êtes sûrement rendu compte qu’il y a plus d’une dizaine de romans et de recueils de nouvelles qui se fondent sur la thématique de la guerre de Brazzaville et dont le plus célèbre est « Johnny Chien méchant » du grand Dongala. Quant au thème de la politique, je vous dirais que les Congolais s’intéressent à la politique depuis André Matsoua dont ils ont fait leur héros national. Les Congolais s’intéressent tellement à la politique active et passive que celle-ci fait partie de leur quotidien. Et comme je l’ai dit, le roman se nourrit du vécu quotidien, Vous pouvez alors comprendre pourquoi ce mariage agréable entre les romanciers et la politique.   
Q : - Le regard du romancier congolais est très caustique à l’égard de la classe politique, même chez les politiques romanciers du sérail (H Djombo, T. Tchivéla, Mambou A. Gnali, H. Lopes, Tati Loutard …). Comment expliquer cette convergence ?
R : - Tout artiste a toujours un regard caustique à l’égard de la classe politique et cela depuis la nuit des temps. Quand nos hommes politiques qui sont des écrivains, donnent leur point de vue sur la politique de leur pays ou du continent, il faut d’abord les considérer comme des artistes qui vivent avec le peuple comme tout le monde. Leur regard caustique envers la classe politique est d’abord un regard d’artiste. Quand ils écrivent, ils ne pensent pas en homme politique au pouvoir, mais se mettent à la place du citoyen lambda pour « critiquer » le négatif de l’homme politique. Et c’est la chance qu’ils ont, d’être à la fois homme politique et homme des masses populaires. Ils sont nombreux, les écrivains hommes politiques au Congo. En dehors de ceux que vous m’avez rappelés, on peut citer Henri Lopes, Jean Pierre Makouta Mboukou, Sylvain Bemba, Guy Menga, Sony Labou  Tansi, Maxime Ndébéka qui ont eu à exercer quelques activités politiques. Il y en a qui ont été directement aux affaires en membres du gouvernement pendant un certain temps. Et quand on lit leurs œuvres, on devrait séparer l’homme politique de l’homme écrivain, sinon on tomberait dans le piège de la référentialité que nous impose la lecture dogmatique qui croit que ce qui est raconté dans les romans est vrai. Erreur car ces mêmes personnages qui n’existent que par la pensée et l’imagination de l’auteur, par l’encre et le papier, se moqueraient de nous si nous les considérons comme nous, alors qu’ils n’existent que par la fiction. Il y a convergence entre tous les écrivains hommes ou femmes politiques parce qu’ils ont la chance d’avoir été (ou sont encore des cadres politiques) créateurs d’oeuvres de l’esprit avant d’embrasser la carrière politique.     
: - Existe-t-il cependant une limite que les politiques romanciers n’oseraient franchir ? Laquelle et à quels niveaux de l’écriture ?
R : - Au Congo, il n y a de pas de limite que les romanciers ne devraient pas franchir. D’ailleurs Henri Lopes l’avait bien dit qu’aucune œuvre d’art n’a fait la révolution. C’est pour vous dire que la censure n’existe pas au niveau de la création artistique quand elle respecte les principes élémentaires de l’art. Car une œuvre d’art doit avant tout être considérée par son côté esthétique. Depuis que le monde est monde, nous naviguons toujours dans les mêmes thématiques. Le romancier n’a de compte à rendre à personne car il ne dépend que de son scriptural, de ses fictions. C’est quand il se transforme en essayiste ou en journaliste qu’il se retrouve devant certaines limites à ne pas franchir. Dans le domaine de l’écriture, vous verrez que les journalistes sont plus « inquiétés » que les romanciers. Car il y a une limite entre le réalisme qu’impose le journalisme et le mentir vrai que s’impose le romancier.    : - Jusqu’aux années 90, S. Bemba parlait d’une « phratrie » liant les écrivains congolais tous genres confondus . Le multipartisme l’a-t-elle fait voler en éclats ?
R : - Oui et non ! Oui : La phratrie dont parlait Sylvain Bemba existe encore car les écrivains congolais sont unis par ce qui leur est chère, le domaine de la culture et de la création. Malgré le multipartisme et malgré tout ce qu’a connu le pays, les écrivains vivent toujours en phratrie, surtout au niveau du pays. L’UNEAC regroupe en son sein tous les écrivains qui pensent d’abord création et culture avant de penser politique. La phratrie de Sylvain Bemba commence malheureusement à subir le coup de la jeune génération où des jeunes écrivains ayant eu la chance de se faire publier se bombent le torse, au lieu de se tenir la main dans la main, le monde des arts étant en perpétuel mouvement. De jours, se voir publier est une « question de chance ». Dans mes recherches sur le roman congolais, j’ai découvert des chefs d’œuvre qui mériteraient des prix littéraires et qui devraient même intéresser les grandes maisons. Hélas ! Encore une fois la réalité du monde impitoyable de l’édition. Comme ils étaient aimables et conscients de l’ambition littéraire des jeunes, nos doyens tels Sylvain Bemba, Sony Labou Tansi, pour ne citer que ces deux noms qui m’ont beaucoup marqué car ils ont aidé beaucoup de jeunes à se faire connaître dans le domaine de la littérature. Non : Parce qu’il y a certains qui se disent intellectuels et qui ont lié l’imbécillité au tribalisme pour se forger une personnalité ô combien honteuse. D’ailleurs de ce genre d’intellectuels m’a permis de créer un personnage grotesque que vous pourrez découvrir dans mon roman.      
Q : - Entre Platon et Machiavel, les personnages politiques de l’espace romanesque congolais jettent leur dévolu sur le dernier. Reflet des réalités congolaises ou simple exagération ?
R : - Dans la création artistique, l’homme politique est toujours vu du côté machiavélique pour essayer de changer la société. Est-ce que l’art peut vraiment changer la société ? Je ne crois pas. C’est l’affaire du politique et du droit. Il peut contribuer à ce changement. Soit. Mais l’homme politique est surtout malmené dans les romans congolais, et même dans la littérature africaine, pour faire plaisir aux lecteurs qui trouvent en ces lieux la vengeance car ils prennent du plaisir à rire avec le texte quand le politique est pris à partie dans le récit. On peut dire, comme on le constate dans toute la littérature africaine que les réalités politiques sont souvent exagérées pour rendre agréable l’oeuvre d’art. Cette exagération apparaît comme du piment pour l’œuvre d’art.   
Q : - La vision de la politique est très négative dans les romans, et le sort des intellectuels honnêtes et lucides qui s’aventurent dans cette arène à très hauts risques est très piteux. Une façon de décourager les jeunes d’en tenter l’expérience ?
R : - La vision de la politique est négative dans les romans parce que les romanciers le veulent. Cette vision n’existe que par la volonté du romancier qui le veut ainsi pour « faire plaisir » aux lecteurs. Si le roman est un monde idéel, celui de la politique est un monde vrai. C’est comme la réalité vécue physiquement et la réalité transposée au cinéma. La politique du roman ne découragera jamais les intellectuels honnêtes et même lucides de s’aventurer en politique. Des écrivains comme Alphonse de Lamartine au XIXè siècle et plus près de nous André Malraux n’ont pas eu peur de la politique. Mongo Béti n’a pas eu peur de la politique. Et si on lui avait donné l’occasion de l’exercer, il le ferait. La vision de la politique est très négative dans les romans pour les besoins de l’art. S’il y avait vraiment grand risque, ce monde de la politique n’intéresserait pas les intellectuels et même les écrivains. 
Q : - Un roman de Henri Djombo, « Lumières des temps perdus », se démarque de cette perspective. Un président, Vrezzo, refuse de s’aligner dans le camp des exploiteurs de son peuple, que ce soit ceux de l’extérieur ou de l’intérieur. Il instaure avec toutes les couches sociales une démocratie participative et engage une véritable guerre pour la renaissance du Kinango, son cher pays. L’autogestion, la responsabilité de chacun envers tous et vice-versa, ainsi que l’engagement des citoyens éclairés dans la construction de l’œuvre commune provoquent un vrai miracle, une prospérité générale du pays dans tous les domaines. Même si les pays occidentaux, jaloux de cette vraie indépendance d’un pays du Sud qui a osé les défier et s’en est bien sorti, bombardent Vrezzo dans sa bibliothèque (tout un symbole !), le peuple ne retombera plus dans la servitude impérialiste. A preuve le monument érigé par les Kinangois à la gloire de Vrezzo. Simple politique-fiction ou nouvelle vision de la chose politique ?
: - Je vous dirais là : « simple politique-fiction » pour ne pas tomber dans la tautologie car le président Vrezzo et le peuple kinangois ne sont que des inventions de Henri Djombo en tant de créateur d’oeuvre de l’esprit. Cherchez sur la carte de l’Afrique et même dans l’histoire contemporaine du continent, vous ne trouverez jamais un pays qui se nomme Kinango et vous ne trouverez jamais un président au nom de Vrezzo. « Lumières des temps perdus » est une simple politique fiction. Reflet d’une nouvelle vision de la chose politique ? Peut-être quand on considère tout ce qui se passe sur le contient. Je dis bien « reflet » et non « réalité ». Et sur la notion de reflet, je vous demanderais de vous retourner vers Stendhal qui disait que le roman est un miroir que l’on promène le long de la route. J’ai toujours eu pitié des lecteurs qui croient naïvement (et ils sont vraiment nombreux) à ce que leur racontent les romans. Comme au cinéma ceux qui croient aux trucages et aux autres effets cinématographiques. D’autres s’en prennent même aux pauvres écrivains, les confondant aux personnages qu’il a crée, surtout dans les récits homodiégétiques (histoires à la première personne où le je-narrant se confond avec le je-narré.
: - S’il fallait donner une définition à  la politique, laquelle lui donneriez-vous ?
R : - Les politologues sont mieux placés que nous autres romanciers à parler de politique dans sa définition exacte. Je dirais qu’il serait dangereux quand on commence à croire que la politique des romans peut être pratiquée dans le monde réel où nous vivons en tant qu’êtres de chair et d’os. L’écrivain doit avoir sa politique, celle de l’écriture. N’en plaise à la vieille critique qui nous faisait croire que les romans racontaient des histoires vraies.      
: - Comment se présente l’homme politique type des romans congolais ?
R : - L’homme politique dans le roman congolais est toujours vu au niveau de la caricature. Et cela pour mettre en exergue certains problèmes que vit la société. Même s’il y a des hommes intègres au niveau politique, dans le roman, ils sont plutôt caricaturés pour aider le Congolais lambda à prendre conscience de la réalité politique que lui impose ses hommes politiques. 

Propos recueillis par Martin LEMOTIEU      
 
(1) Les Enfants de la guerre. Eteindre le feu par le feu ? », Editions Menaibuc, 2005, Paris. Ce roman a été aussi présenté par Paul Tedga dans « Afrique Education » n° 217 du 1er au15 décembre 2006.
(2) Il est le directeur de la collection « Interdépendances africaines » aux éditions Menaibuc et un des responsables du site www.afrology.com qui traite aussi de littérature
(3) « Mer et écriture chez Tati Loutard : de la poésie à la prose », Editions Connaissances et Savoirs, Paris, 2006.


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