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Publié le 09 fév 2008 à 13:55
Par noelkodia

 Publié en 2005, Le roman « Les Enfants de la guerre. Eteindre le feu par le feu ? » de notre collaborateur  Noël Kodia-Ramata a retenu l’attention du professeur Martin Lemotieu, spécialiste de littérature congolaise à l’Université de Yaoundé 1 (Cameroun). Pendant son séjour d’études à Paris, il a rencontré l’auteur.  
Afrique Education  : - Vous dédiez votre roman « Les Enfants de la guerre. Eteindre le feu par le feu ? » (1) à  vos proches, ainsi qu’à trois romanciers congolais qui vous ont précédé : Lopes, Dongala et Tati Loutard. Bien plus, votre épître dédicatoire se clôt, à l’attention de ces trois écrivains, par cette assertion : « Ce livre est aussi le leur ». Quelle parallèle établissez-vous entre leurs romans et le vôtre ? Quelles influences ont-ils exercées sur vous ? Vous semblez vous situer à la confluence de ces trois auteurs. En quoi ?
Réponse : - Les écrivains congolais ont toujours formé une « phratrie », surtout au cours des décennies 70 et 80  quand les grandes figures de la littérature congolaise étaient toujours au service de la jeune génération. Henri Lopes, Emmanuel Dongala et Jean Baptiste Tati Loutard sont des écrivains que j’ai côtoyés quand j’ai commencé à écrire. Mes premiers poèmes ont été lus par Tati Loutard dans les années 70, alors que j’étais son étudiant en littérature africaine à l’université de Brazzaville aujourd’hui université Marien Ngouabi. Dongala était mon président dans les années 90 à l’ANEC (Association nationale des écrivains congolais) avant que la guerre juin 1997 le force d’immigrer aux Etats unis. Malheureusement la dite association n’avait pas fait long feu, laissant la primauté à l’UNEAC, l’Union nationale des écrivains et artistes du Congo dont je fais membre actuellement et dont le président est toujours Jean Baptiste  Tati Loutard. « Les Enfants de la guerre », je l’ai dédié à ces trois grands écrivains car ils m’ont marqué par leur « style » que l’on peut retrouver dans mon livre. Henri Lopes m’a beaucoup marqué car, en dehors de ses deux premiers romans (« La Nouvelle romance » et « Sans tam-tam ») qui restent encore accrochés à l’idéologie dominante de la référentialité, ses textes ont mis en exergue le travail de l’écriture en tant que signifiant dans ses textes. Et cette spécificité, je l’avais déjà réalisée en découvrant la critique moderne et le Nouveau roman français au cours de mon troisième cycle avec l’étude de l’oeuvre de Claude Simon. Ainsi j’ai essayé de travailler mon premier roman dans ce sens. Avec Emmanuel Dongala, j’ai appris à jouer avec les mots pour théâtraliser le texte romanesque sur fond de comédie. C’est lui qui m’a donné le goût d’écrire du « pleurer-rire » qui caractérise certains textes de « Jazz et vin de palme ». Ses textes sont des rires perpétuels, et ce pleure-rire atteint la perfection dans « Les petits garçons naissent aussi des étoiles » avec le tonitruant Matapari. On s’y croirait dans les textes de Molière. Chez Dongala, il y a sobriété dans le style et satire de certains milieux sociopolitiques se fondant souvent sur l’humour qui s’associe parfois au cynisme. D’ailleurs Dongala est aussi un grand homme de théâtre. Il a dirigé la troupe de l’Eclair à Brazzaville. Quant à mon « maître » Tati Loutard, c’est du côté de la poésie qu’il m’a impressionné. Ses textes en prose ont une peinture poétique dont lui seul a le secret. Et je peux dire que mon premier roman est aussi le leur sans oublier les grands écrivains de mon pays qui se reflètent dans une mise en abyme que j’ai créée aux pages 105 et 106 où je fabrique un segment textuel à partir des titres de certains ouvrages congolais. On peut lire : « Dans les normes du temps, le commencement des douleurs s’était déclaré un certain mercredi de juin 199. On avait parlé d’une affaire de tipoye doré que les initiés n’avaient pas pu régler quelques semaines avant que l’homme aux pataugas n’explose… » . Dans ce segment narratif, on voit que je fais référence à Tati Loutard, Sony Labou Tansi, Placide Nzala-Backa et Jean Pierre Makouta Mboukou. Le parallèle entre leurs romans et le mien, c’est que nous partons toujours des réalités sociopolitiques pour créer nos fictions. Vous remarquez par exemple l’influence du plus grand roman de Lopes, « Le Pleurer-Rire » qui m’a donné l’envie de rappeler le tribalisme à travers le retour des Djabotanais et des Djassikinis qui ne sont que des inventions de Lopes. Je me sens au confluent de ces trois auteurs car leurs textes vivent implicitement en moi. Vous remarquerez par exemple que le héros de mon roman a lu « Un fusil dans la main un poème dans la poche » Dongala et «  Le Récit de la mort » de Tati Loutard.      
Q
 : -Entre les différentes générations de romanciers congolais, existent-ils des liens? A quels niveaux ? Et d’abord, selon vous, de 1954 à 2006, combien de générations de romanciers  décelez-vous au Congo Brazzaville ?
: - Tous les romanciers congolais ont eu toujours des liens de convivialité car les écrivains de la nouvelle génération a eu un grand soutien de la part de leurs doyens. Des écrivains comme Sylvain Bemba, Jean Baptiste Tati Loutard, Emmanuel Dongala et surtout Sony Labou  Tansi m’ont étonné par leur simplicité. On pouvait leur faire lire des manuscrits et les commentaires qu’ils y faisaient étaient constructifs. Quand Sony Labou Tansi recevait les jeunes écrivains chez lui, c’était en famille autour d’une dame jeanne de nsamba (vin de palme). Il vous mettait tout de suite à l’aise. Même ministre, Tati Loutard avait toujours son bureau à l’UNEAC où il recevait ses confrères écrivains et artistes.En lisant la majorité des romans congolais, on pourrait parler de trois générations, mais il n y a que deux qui se concrétisent car étant l’une proche de l’autre et parfois créant un pont entre elles. La première génération est celle du doyen Jean Malonga dans les années 50. D’ailleurs il sera le seul écrivain de son époque à publier le roman dans sa forme conventionnelle. « La légende de Mpfoumou Ma Mazono » est publié en 1954 et il faudra attendre 1968 pour lire de nouveau le roman avec Placide Nzala Backa avec « Le Tipoye doré » qu’il publie par le biais de l’Imprimerie nationale avant d’être repris quelques années plus tard par PJ Oswald. Et le roman se découvre quantitativement et qualitativement avec la deuxième génération dont le timonier est Guy Menga avec son emblématique « Palabre stérile » en 1969 qui le fait entrer par la grande porte dans la famille des grands écrivains francophones avec le premier Grand prix littéraire de l’Afrique noire au Congo. Avec lui se découvre la deuxième génération des romanciers congolais avec d’autres noms célèbres comme Henri Lopes, Sylvain Bemba, Jean Pierre Makouta Mboukou, Sony Labou Tansi, Tchichelle Tchivela…. La troisième génération est constituée par les jeunes écrivains qui ont commencé à publier à partir des années 70 et surtout 80 avec parfois l’appui des « anciens ». De la nouvelle génération, on peut citer Daniel Biyaoula qui semble être sur les traces d’Emmanuel Dongala. Car ces deux écrivains pourraient être considérés comme les meilleurs de 1954 à 2006 : ils écrivent peu et très bien. Et dans cette nouvelle génération, il ne faut pas oublier Alain Mabanckou qui n’est plus à présenter. Lorsque l’on considère Jean Malonga comme doyen des écrivains congolais déjà célèbre avant les indépendances, on peut se permettre d’accepter en général deux générations au niveau des romanciers du Congo : celle des Guy Menga, Sylvain Bemba, Henri Lopes, Sony Labou Tansi, Emmanuel Dongala… et celle d’Alain Mabanckou,  Daniel Biyaoula, Caya Makhele…  
: - Vous avez fait une entrée tardive dans l’espace romanesque congolais et de prime abord vous semblez dans votre inspiration privilégier l’événementiel, en l’occurrence les guerres fratricides congolaises. Comment expliquez-vous le grand penchant des romanciers congolais pour des sujets se rattachant à l’actualité brûlante de leur pays, surtout celle politique ?
R : - J’ai d’abord pratiqué l’écriture poétique et théâtrale. Mon entrée tardive dans l’espace romanesque s’explique par les difficultés de l’édition dans nos pays. Je porte en moi l’écriture depuis les bancs du lycée où nous nous échangions les manuscrits des cahiers scolaires avec les poètes Jean Blaise Bilombo et André Matondo aujourd’hui Matondo Kubu Ture. Ma première œuvre qui date de 1981 est une pièce de théâtre intitulé « La voix de Lumumba » publiée grâce à un homme de culture qui a eu à « prendre soin » des jeunes écrivains, j’ai cité Léopold Pindy Mamansono, directeur des éditions Héros dans l’Ombre à Brazzaville et auteur de « La Nouvelle génération de poètes congolais » en 1984. Ce livre avait donné un autre souffle à la littérature congolaise après la première Anthologie de notre littérature publiée en 1977 par Jean Baptiste Tati Loutard. Enseignant de littératures française et congolaise à l’ENS de Brazzaville pendant plus de deux décennies, des étudiantes et étudiants  m’ont fait lire des textes de roman d’une qualité indéniable. Malheureusement, certains d’entre eux verront peut-être leurs textes publiés avec un grand retard. Dommage ! Peut-être que si je n’avais pas rencontré mon ami Yves Amaizo (2), peut-être que le texte « Les Enfants de la guerre » dormirait encore dans mes tiroirs avec d’autres manuscrits. Je l’ai écrit en 2000. C’est le séjour de Paris qui m’a aidé à l’accoucher « publiquement ». En 2006, j’ai eu à publier une étude critique de l’œuvre poétique et narrative de Jean Baptiste Tati Loutard intitulée « Mer et écriture chez Tati Loutard : de la poésie à la prose » (3). Aujourd’hui mon troisième livre qui m’a pris plusieurs années de recherche, le « Dictionnaire des œuvres littéraires congolaises » est presque prêt et n’attend que l’acceptation d’un éditeur. C’est pour vous dire que l’édition est une question de chance, surtout de l’espace qui vous accepte en tant qu’écrivain. Quant à l’inspiration, le roman se nourrit en général du vécu quotidien. J’ai connu la guerre de Brazzaville et c’est un film qui trottinait en moi une fois la paix retrouvée au Congo. Et il fallait que je me libère de cette angoisse par l’écriture. D’ailleurs, en spécialiste de la littérature congolaise, vous vous êtes sûrement rendu compte qu’il y a plus d’une dizaine de romans et de recueils de nouvelles qui se fondent sur la thématique de la guerre de Brazzaville et dont le plus célèbre est « Johnny Chien méchant » du grand Dongala. Quant au thème de la politique, je vous dirais que les Congolais s’intéressent à la politique depuis André Matsoua dont ils ont fait leur héros national. Les Congolais s’intéressent tellement à la politique active et passive que celle-ci fait partie de leur quotidien. Et comme je l’ai dit, le roman se nourrit du vécu quotidien, Vous pouvez alors comprendre pourquoi ce mariage agréable entre les romanciers et la politique.   
Q : - Le regard du romancier congolais est très caustique à l’égard de la classe politique, même chez les politiques romanciers du sérail (H Djombo, T. Tchivéla, Mambou A. Gnali, H. Lopes, Tati Loutard …). Comment expliquer cette convergence ?
R : - Tout artiste a toujours un regard caustique à l’égard de la classe politique et cela depuis la nuit des temps. Quand nos hommes politiques qui sont des écrivains, donnent leur point de vue sur la politique de leur pays ou du continent, il faut d’abord les considérer comme des artistes qui vivent avec le peuple comme tout le monde. Leur regard caustique envers la classe politique est d’abord un regard d’artiste. Quand ils écrivent, ils ne pensent pas en homme politique au pouvoir, mais se mettent à la place du citoyen lambda pour « critiquer » le négatif de l’homme politique. Et c’est la chance qu’ils ont, d’être à la fois homme politique et homme des masses populaires. Ils sont nombreux, les écrivains hommes politiques au Congo. En dehors de ceux que vous m’avez rappelés, on peut citer Henri Lopes, Jean Pierre Makouta Mboukou, Sylvain Bemba, Guy Menga, Sony Labou  Tansi, Maxime Ndébéka qui ont eu à exercer quelques activités politiques. Il y en a qui ont été directement aux affaires en membres du gouvernement pendant un certain temps. Et quand on lit leurs œuvres, on devrait séparer l’homme politique de l’homme écrivain, sinon on tomberait dans le piège de la référentialité que nous impose la lecture dogmatique qui croit que ce qui est raconté dans les romans est vrai. Erreur car ces mêmes personnages qui n’existent que par la pensée et l’imagination de l’auteur, par l’encre et le papier, se moqueraient de nous si nous les considérons comme nous, alors qu’ils n’existent que par la fiction. Il y a convergence entre tous les écrivains hommes ou femmes politiques parce qu’ils ont la chance d’avoir été (ou sont encore des cadres politiques) créateurs d’oeuvres de l’esprit avant d’embrasser la carrière politique.     
: - Existe-t-il cependant une limite que les politiques romanciers n’oseraient franchir ? Laquelle et à quels niveaux de l’écriture ?
R : - Au Congo, il n y a de pas de limite que les romanciers ne devraient pas franchir. D’ailleurs Henri Lopes l’avait bien dit qu’aucune œuvre d’art n’a fait la révolution. C’est pour vous dire que la censure n’existe pas au niveau de la création artistique quand elle respecte les principes élémentaires de l’art. Car une œuvre d’art doit avant tout être considérée par son côté esthétique. Depuis que le monde est monde, nous naviguons toujours dans les mêmes thématiques. Le romancier n’a de compte à rendre à personne car il ne dépend que de son scriptural, de ses fictions. C’est quand il se transforme en essayiste ou en journaliste qu’il se retrouve devant certaines limites à ne pas franchir. Dans le domaine de l’écriture, vous verrez que les journalistes sont plus « inquiétés » que les romanciers. Car il y a une limite entre le réalisme qu’impose le journalisme et le mentir vrai que s’impose le romancier.    : - Jusqu’aux années 90, S. Bemba parlait d’une « phratrie » liant les écrivains congolais tous genres confondus . Le multipartisme l’a-t-elle fait voler en éclats ?
R : - Oui et non ! Oui : La phratrie dont parlait Sylvain Bemba existe encore car les écrivains congolais sont unis par ce qui leur est chère, le domaine de la culture et de la création. Malgré le multipartisme et malgré tout ce qu’a connu le pays, les écrivains vivent toujours en phratrie, surtout au niveau du pays. L’UNEAC regroupe en son sein tous les écrivains qui pensent d’abord création et culture avant de penser politique. La phratrie de Sylvain Bemba commence malheureusement à subir le coup de la jeune génération où des jeunes écrivains ayant eu la chance de se faire publier se bombent le torse, au lieu de se tenir la main dans la main, le monde des arts étant en perpétuel mouvement. De jours, se voir publier est une « question de chance ». Dans mes recherches sur le roman congolais, j’ai découvert des chefs d’œuvre qui mériteraient des prix littéraires et qui devraient même intéresser les grandes maisons. Hélas ! Encore une fois la réalité du monde impitoyable de l’édition. Comme ils étaient aimables et conscients de l’ambition littéraire des jeunes, nos doyens tels Sylvain Bemba, Sony Labou Tansi, pour ne citer que ces deux noms qui m’ont beaucoup marqué car ils ont aidé beaucoup de jeunes à se faire connaître dans le domaine de la littérature. Non : Parce qu’il y a certains qui se disent intellectuels et qui ont lié l’imbécillité au tribalisme pour se forger une personnalité ô combien honteuse. D’ailleurs de ce genre d’intellectuels m’a permis de créer un personnage grotesque que vous pourrez découvrir dans mon roman.      
Q : - Entre Platon et Machiavel, les personnages politiques de l’espace romanesque congolais jettent leur dévolu sur le dernier. Reflet des réalités congolaises ou simple exagération ?
R : - Dans la création artistique, l’homme politique est toujours vu du côté machiavélique pour essayer de changer la société. Est-ce que l’art peut vraiment changer la société ? Je ne crois pas. C’est l’affaire du politique et du droit. Il peut contribuer à ce changement. Soit. Mais l’homme politique est surtout malmené dans les romans congolais, et même dans la littérature africaine, pour faire plaisir aux lecteurs qui trouvent en ces lieux la vengeance car ils prennent du plaisir à rire avec le texte quand le politique est pris à partie dans le récit. On peut dire, comme on le constate dans toute la littérature africaine que les réalités politiques sont souvent exagérées pour rendre agréable l’oeuvre d’art. Cette exagération apparaît comme du piment pour l’œuvre d’art.   
Q : - La vision de la politique est très négative dans les romans, et le sort des intellectuels honnêtes et lucides qui s’aventurent dans cette arène à très hauts risques est très piteux. Une façon de décourager les jeunes d’en tenter l’expérience ?
R : - La vision de la politique est négative dans les romans parce que les romanciers le veulent. Cette vision n’existe que par la volonté du romancier qui le veut ainsi pour « faire plaisir » aux lecteurs. Si le roman est un monde idéel, celui de la politique est un monde vrai. C’est comme la réalité vécue physiquement et la réalité transposée au cinéma. La politique du roman ne découragera jamais les intellectuels honnêtes et même lucides de s’aventurer en politique. Des écrivains comme Alphonse de Lamartine au XIXè siècle et plus près de nous André Malraux n’ont pas eu peur de la politique. Mongo Béti n’a pas eu peur de la politique. Et si on lui avait donné l’occasion de l’exercer, il le ferait. La vision de la politique est très négative dans les romans pour les besoins de l’art. S’il y avait vraiment grand risque, ce monde de la politique n’intéresserait pas les intellectuels et même les écrivains. 
Q : - Un roman de Henri Djombo, « Lumières des temps perdus », se démarque de cette perspective. Un président, Vrezzo, refuse de s’aligner dans le camp des exploiteurs de son peuple, que ce soit ceux de l’extérieur ou de l’intérieur. Il instaure avec toutes les couches sociales une démocratie participative et engage une véritable guerre pour la renaissance du Kinango, son cher pays. L’autogestion, la responsabilité de chacun envers tous et vice-versa, ainsi que l’engagement des citoyens éclairés dans la construction de l’œuvre commune provoquent un vrai miracle, une prospérité générale du pays dans tous les domaines. Même si les pays occidentaux, jaloux de cette vraie indépendance d’un pays du Sud qui a osé les défier et s’en est bien sorti, bombardent Vrezzo dans sa bibliothèque (tout un symbole !), le peuple ne retombera plus dans la servitude impérialiste. A preuve le monument érigé par les Kinangois à la gloire de Vrezzo. Simple politique-fiction ou nouvelle vision de la chose politique ?
: - Je vous dirais là : « simple politique-fiction » pour ne pas tomber dans la tautologie car le président Vrezzo et le peuple kinangois ne sont que des inventions de Henri Djombo en tant de créateur d’oeuvre de l’esprit. Cherchez sur la carte de l’Afrique et même dans l’histoire contemporaine du continent, vous ne trouverez jamais un pays qui se nomme Kinango et vous ne trouverez jamais un président au nom de Vrezzo. « Lumières des temps perdus » est une simple politique fiction. Reflet d’une nouvelle vision de la chose politique ? Peut-être quand on considère tout ce qui se passe sur le contient. Je dis bien « reflet » et non « réalité ». Et sur la notion de reflet, je vous demanderais de vous retourner vers Stendhal qui disait que le roman est un miroir que l’on promène le long de la route. J’ai toujours eu pitié des lecteurs qui croient naïvement (et ils sont vraiment nombreux) à ce que leur racontent les romans. Comme au cinéma ceux qui croient aux trucages et aux autres effets cinématographiques. D’autres s’en prennent même aux pauvres écrivains, les confondant aux personnages qu’il a crée, surtout dans les récits homodiégétiques (histoires à la première personne où le je-narrant se confond avec le je-narré.
: - S’il fallait donner une définition à  la politique, laquelle lui donneriez-vous ?
R : - Les politologues sont mieux placés que nous autres romanciers à parler de politique dans sa définition exacte. Je dirais qu’il serait dangereux quand on commence à croire que la politique des romans peut être pratiquée dans le monde réel où nous vivons en tant qu’êtres de chair et d’os. L’écrivain doit avoir sa politique, celle de l’écriture. N’en plaise à la vieille critique qui nous faisait croire que les romans racontaient des histoires vraies.      
: - Comment se présente l’homme politique type des romans congolais ?
R : - L’homme politique dans le roman congolais est toujours vu au niveau de la caricature. Et cela pour mettre en exergue certains problèmes que vit la société. Même s’il y a des hommes intègres au niveau politique, dans le roman, ils sont plutôt caricaturés pour aider le Congolais lambda à prendre conscience de la réalité politique que lui impose ses hommes politiques. 

Propos recueillis par Martin LEMOTIEU      
 
(1) Les Enfants de la guerre. Eteindre le feu par le feu ? », Editions Menaibuc, 2005, Paris. Ce roman a été aussi présenté par Paul Tedga dans « Afrique Education » n° 217 du 1er au15 décembre 2006.
(2) Il est le directeur de la collection « Interdépendances africaines » aux éditions Menaibuc et un des responsables du site www.afrology.com qui traite aussi de littérature
(3) « Mer et écriture chez Tati Loutard : de la poésie à la prose », Editions Connaissances et Savoirs, Paris, 2006.

Publié le 09 fév 2008 à 13:48
Par noelkodia

 Publié en 2005, Le roman « Les Enfants de la guerre. Eteindre le feu par le feu ? » de notre collaborateur  Noël Kodia-Ramata a retenu l’attention du professeur Martin Lemotieu, spécialiste de littérature congolaise à l’Université de Yaoundé 1 (Cameroun). Pendant son séjour d’études à Paris, il a rencontré l’auteur.  

Afrique Education  
: - Vous dédiez votre roman « Les Enfants de la guerre. Eteindre le feu par le feu ? » (1) à  vos proches, ainsi qu’à trois romanciers congolais qui vous ont précédé : Lopes, Dongala et Tati Loutard. Bien plus, votre épître dédicatoire se clôt, à l’attention de ces trois écrivains, par cette assertion : « Ce livre est aussi le leur ». Quelle parallèle établissez-vous entre leurs romans et le vôtre ? Quelles influences ont-ils exercées sur vous ? Vous semblez vous situer à la confluence de ces trois auteurs. En quoi ?
Réponse : - Les écrivains congolais ont toujours formé une « phratrie », surtout au cours des décennies 70 et 80  quand les grandes figures de la littérature congolaise étaient toujours au service de la jeune génération. Henri Lopes, Emmanuel Dongala et Jean Baptiste Tati Loutard sont des écrivains que j’ai côtoyés quand j’ai commencé à écrire. Mes premiers poèmes ont été lus par Tati Loutard dans les années 70, alors que j’étais son étudiant en littérature africaine à l’université de Brazzaville aujourd’hui université Marien Ngouabi. Dongala était mon président dans les années 90 à l’ANEC (Association nationale des écrivains congolais) avant que la guerre juin 1997 le force d’immigrer aux Etats unis. Malheureusement la dite association n’avait pas fait long feu, laissant la primauté à l’UNEAC, l’Union nationale des écrivains et artistes du Congo dont je fais membre actuellement et dont le président est toujours Jean Baptiste  Tati Loutard. « Les Enfants de la guerre », je l’ai dédié à ces trois grands écrivains car ils m’ont marqué par leur « style » que l’on peut retrouver dans mon livre. Henri Lopes m’a beaucoup marqué car, en dehors de ses deux premiers romans (« La Nouvelle romance » et « Sans tam-tam ») qui restent encore accrochés à l’idéologie dominante de la référentialité, ses textes ont mis en exergue le travail de l’écriture en tant que signifiant dans ses textes. Et cette spécificité, je l’avais déjà réalisée en découvrant la critique moderne et le Nouveau roman français au cours de mon troisième cycle avec l’étude de l’oeuvre de Claude Simon. Ainsi j’ai essayé de travailler mon premier roman dans ce sens. Avec Emmanuel Dongala, j’ai appris à jouer avec les mots pour théâtraliser le texte romanesque sur fond de comédie. C’est lui qui m’a donné le goût d’écrire du « pleurer-rire » qui caractérise certains textes de « Jazz et vin de palme ». Ses textes sont des rires perpétuels, et ce pleure-rire atteint la perfection dans « Les petits garçons naissent aussi des étoiles » avec le tonitruant Matapari. On s’y croirait dans les textes de Molière. Chez Dongala, il y a sobriété dans le style et satire de certains milieux sociopolitiques se fondant souvent sur l’humour qui s’associe parfois au cynisme. D’ailleurs Dongala est aussi un grand homme de théâtre. Il a dirigé la troupe de l’Eclair à Brazzaville. Quant à mon « maître » Tati Loutard, c’est du côté de la poésie qu’il m’a impressionné. Ses textes en prose ont une peinture poétique dont lui seul a le secret. Et je peux dire que mon premier roman est aussi le leur sans oublier les grands écrivains de mon pays qui se reflètent dans une mise en abyme que j’ai créée aux pages 105 et 106 où je fabrique un segment textuel à partir des titres de certains ouvrages congolais. On peut lire : « Dans les normes du temps, le commencement des douleurs s’était déclaré un certain mercredi de juin 199. On avait parlé d’une affaire de tipoye doré que les initiés n’avaient pas pu régler quelques semaines avant que l’homme aux pataugas n’explose… » . Dans ce segment narratif, on voit que je fais référence à Tati Loutard, Sony Labou Tansi, Placide Nzala-Backa et Jean Pierre Makouta Mboukou. Le parallèle entre leurs romans et le mien, c’est que nous partons toujours des réalités sociopolitiques pour créer nos fictions. Vous remarquez par exemple l’influence du plus grand roman de Lopes, « Le Pleurer-Rire » qui m’a donné l’envie de rappeler le tribalisme à travers le retour des Djabotanais et des Djassikinis qui ne sont que des inventions de Lopes. Je me sens au confluent de ces trois auteurs car leurs textes vivent implicitement en moi. Vous remarquerez par exemple que le héros de mon roman a lu « Un fusil dans la main un poème dans la poche » Dongala et «  Le Récit de la mort » de Tati Loutard.      
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 : -Entre les différentes générations de romanciers congolais, existent-ils des liens? A quels niveaux ? Et d’abord, selon vous, de 1954 à 2006, combien de générations de romanciers  décelez-vous au Congo Brazzaville ?
: - Tous les romanciers congolais ont eu toujours des liens de convivialité car les écrivains de la nouvelle génération a eu un grand soutien de la part de leurs doyens. Des écrivains comme Sylvain Bemba, Jean Baptiste Tati Loutard, Emmanuel Dongala et surtout Sony Labou  Tansi m’ont étonné par leur simplicité. On pouvait leur faire lire des manuscrits et les commentaires qu’ils y faisaient étaient constructifs. Quand Sony Labou Tansi recevait les jeunes écrivains chez lui, c’était en famille autour d’une dame jeanne de nsamba (vin de palme). Il vous mettait tout de suite à l’aise. Même ministre, Tati Loutard avait toujours son bureau à l’UNEAC où il recevait ses confrères écrivains et artistes.En lisant la majorité des romans congolais, on pourrait parler de trois générations, mais il n y a que deux qui se concrétisent car étant l’une proche de l’autre et parfois créant un pont entre elles. La première génération est celle du doyen Jean Malonga dans les années 50. D’ailleurs il sera le seul écrivain de son époque à publier le roman dans sa forme conventionnelle. « La légende de Mpfoumou Ma Mazono » est publié en 1954 et il faudra attendre 1968 pour lire de nouveau le roman avec Placide Nzala Backa avec « Le Tipoye doré » qu’il publie par le biais de l’Imprimerie nationale avant d’être repris quelques années plus tard par PJ Oswald. Et le roman se découvre quantitativement et qualitativement avec la deuxième génération dont le timonier est Guy Menga avec son emblématique « Palabre stérile » en 1969 qui le fait entrer par la grande porte dans la famille des grands écrivains francophones avec le premier Grand prix littéraire de l’Afrique noire au Congo. Avec lui se découvre la deuxième génération des romanciers congolais avec d’autres noms célèbres comme Henri Lopes, Sylvain Bemba, Jean Pierre Makouta Mboukou, Sony Labou Tansi, Tchichelle Tchivela…. La troisième génération est constituée par les jeunes écrivains qui ont commencé à publier à partir des années 70 et surtout 80 avec parfois l’appui des « anciens ». De la nouvelle génération, on peut citer Daniel Biyaoula qui semble être sur les traces d’Emmanuel Dongala. Car ces deux écrivains pourraient être considérés comme les meilleurs de 1954 à 2006 : ils écrivent peu et très bien. Et dans cette nouvelle génération, il ne faut pas oublier Alain Mabanckou qui n’est plus à présenter. Lorsque l’on considère Jean Malonga comme doyen des écrivains congolais déjà célèbre avant les indépendances, on peut se permettre d’accepter en général deux générations au niveau des romanciers du Congo : celle des Guy Menga, Sylvain Bemba, Henri Lopes, Sony Labou Tansi, Emmanuel Dongala… et celle d’Alain Mabanckou,  Daniel Biyaoula, Caya Makhele…  
: - Vous avez fait une entrée tardive dans l’espace romanesque congolais et de prime abord vous semblez dans votre inspiration privilégier l’événementiel, en l’occurrence les guerres fratricides congolaises. Comment expliquez-vous le grand penchant des romanciers congolais pour des sujets se rattachant à l’actualité brûlante de leur pays, surtout celle politique ?
R : - J’ai d’abord pratiqué l’écriture poétique et théâtrale. Mon entrée tardive dans l’espace romanesque s’explique par les difficultés de l’édition dans nos pays. Je porte en moi l’écriture depuis les bancs du lycée où nous nous échangions les manuscrits des cahiers scolaires avec les poètes Jean Blaise Bilombo et André Matondo aujourd’hui Matondo Kubu Ture. Ma première œuvre qui date de 1981 est une pièce de théâtre intitulé « La voix de Lumumba » publiée grâce à un homme de culture qui a eu à « prendre soin » des jeunes écrivains, j’ai cité Léopold Pindy Mamansono, directeur des éditions Héros dans l’Ombre à Brazzaville et auteur de « La Nouvelle génération de poètes congolais » en 1984. Ce livre avait donné un autre souffle à la littérature congolaise après la première Anthologie de notre littérature publiée en 1977 par Jean Baptiste Tati Loutard. Enseignant de littératures française et congolaise à l’ENS de Brazzaville pendant plus de deux décennies, des étudiantes et étudiants  m’ont fait lire des textes de roman d’une qualité indéniable. Malheureusement, certains d’entre eux verront peut-être leurs textes publiés avec un grand retard. Dommage ! Peut-être que si je n’avais pas rencontré mon ami Yves Amaizo (2), peut-être que le texte « Les Enfants de la guerre » dormirait encore dans mes tiroirs avec d’autres manuscrits. Je l’ai écrit en 2000. C’est le séjour de Paris qui m’a aidé à l’accoucher « publiquement ». En 2006, j’ai eu à publier une étude critique de l’œuvre poétique et narrative de Jean Baptiste Tati Loutard intitulée « Mer et écriture chez Tati Loutard : de la poésie à la prose » (3). Aujourd’hui mon troisième livre qui m’a pris plusieurs années de recherche, le « Dictionnaire des œuvres littéraires congolaises » est presque prêt et n’attend que l’acceptation d’un éditeur. C’est pour vous dire que l’édition est une question de chance, surtout de l’espace qui vous accepte en tant qu’écrivain. Quant à l’inspiration, le roman se nourrit en général du vécu quotidien. J’ai connu la guerre de Brazzaville et c’est un film qui trottinait en moi une fois la paix retrouvée au Congo. Et il fallait que je me libère de cette angoisse par l’écriture. D’ailleurs, en spécialiste de la littérature congolaise, vous vous êtes sûrement rendu compte qu’il y a plus d’une dizaine de romans et de recueils de nouvelles qui se fondent sur la thématique de la guerre de Brazzaville et dont le plus célèbre est « Johnny Chien méchant » du grand Dongala. Quant au thème de la politique, je vous dirais que les Congolais s’intéressent à la politique depuis André Matsoua dont ils ont fait leur héros national. Les Congolais s’intéressent tellement à la politique active et passive que celle-ci fait partie de leur quotidien. Et comme je l’ai dit, le roman se nourrit du vécu quotidien, Vous pouvez alors comprendre pourquoi ce mariage agréable entre les romanciers et la politique.   
Q : - Le regard du romancier congolais est très caustique à l’égard de la classe politique, même chez les politiques romanciers du sérail (H Djombo, T. Tchivéla, Mambou A. Gnali, H. Lopes, Tati Loutard …). Comment expliquer cette convergence ?
R : - Tout artiste a toujours un regard caustique à l’égard de la classe politique et cela depuis la nuit des temps. Quand nos hommes politiques qui sont des écrivains, donnent leur point de vue sur la politique de leur pays ou du continent, il faut d’abord les considérer comme des artistes qui vivent avec le peuple comme tout le monde. Leur regard caustique envers la classe politique est d’abord un regard d’artiste. Quand ils écrivent, ils ne pensent pas en homme politique au pouvoir, mais se mettent à la place du citoyen lambda pour « critiquer » le négatif de l’homme politique. Et c’est la chance qu’ils ont, d’être à la fois homme politique et homme des masses populaires. Ils sont nombreux, les écrivains hommes politiques au Congo. En dehors de ceux que vous m’avez rappelés, on peut citer Henri Lopes, Jean Pierre Makouta Mboukou, Sylvain Bemba, Guy Menga, Sony Labou  Tansi, Maxime Ndébéka qui ont eu à exercer quelques activités politiques. Il y en a qui ont été directement aux affaires en membres du gouvernement pendant un certain temps. Et quand on lit leurs œuvres, on devrait séparer l’homme politique de l’homme écrivain, sinon on tomberait dans le piège de la référentialité que nous impose la lecture dogmatique qui croit que ce qui est raconté dans les romans est vrai. Erreur car ces mêmes personnages qui n’existent que par la pensée et l’imagination de l’auteur, par l’encre et le papier, se moqueraient de nous si nous les considérons comme nous, alors qu’ils n’existent que par la fiction. Il y a convergence entre tous les écrivains hommes ou femmes politiques parce qu’ils ont la chance d’avoir été (ou sont encore des cadres politiques) créateurs d’oeuvres de l’esprit avant d’embrasser la carrière politique.     
: - Existe-t-il cependant une limite que les politiques romanciers n’oseraient franchir ? Laquelle et à quels niveaux de l’écriture ?
R : - Au Congo, il n y a de pas de limite que les romanciers ne devraient pas franchir. D’ailleurs Henri Lopes l’avait bien dit qu’aucune œuvre d’art n’a fait la révolution. C’est pour vous dire que la censure n’existe pas au niveau de la création artistique quand elle respecte les principes élémentaires de l’art. Car une œuvre d’art doit avant tout être considérée par son côté esthétique. Depuis que le monde est monde, nous naviguons toujours dans les mêmes thématiques. Le romancier n’a de compte à rendre à personne car il ne dépend que de son scriptural, de ses fictions. C’est quand il se transforme en essayiste ou en journaliste qu’il se retrouve devant certaines limites à ne pas franchir. Dans le domaine de l’écriture, vous verrez que les journalistes sont plus « inquiétés » que les romanciers. Car il y a une limite entre le réalisme qu’impose le journalisme et le mentir vrai que s’impose le romancier.    : - Jusqu’aux années 90, S. Bemba parlait d’une « phratrie » liant les écrivains congolais tous genres confondus . Le multipartisme l’a-t-elle fait voler en éclats ?
R : - Oui et non ! Oui : La phratrie dont parlait Sylvain Bemba existe encore car les écrivains congolais sont unis par ce qui leur est chère, le domaine de la culture et de la création. Malgré le multipartisme et malgré tout ce qu’a connu le pays, les écrivains vivent toujours en phratrie, surtout au niveau du pays. L’UNEAC regroupe en son sein tous les écrivains qui pensent d’abord création et culture avant de penser politique. La phratrie de Sylvain Bemba commence malheureusement à subir le coup de la jeune génération où des jeunes écrivains ayant eu la chance de se faire publier se bombent le torse, au lieu de se tenir la main dans la main, le monde des arts étant en perpétuel mouvement. De jours, se voir publier est une « question de chance ». Dans mes recherches sur le roman congolais, j’ai découvert des chefs d’œuvre qui mériteraient des prix littéraires et qui devraient même intéresser les grandes maisons. Hélas ! Encore une fois la réalité du monde impitoyable de l’édition. Comme ils étaient aimables et conscients de l’ambition littéraire des jeunes, nos doyens tels Sylvain Bemba, Sony Labou Tansi, pour ne citer que ces deux noms qui m’ont beaucoup marqué car ils ont aidé beaucoup de jeunes à se faire connaître dans le domaine de la littérature. Non : Parce qu’il y a certains qui se disent intellectuels et qui ont lié l’imbécillité au tribalisme pour se forger une personnalité ô combien honteuse. D’ailleurs de ce genre d’intellectuels m’a permis de créer un personnage grotesque que vous pourrez découvrir dans mon roman.      
Q : - Entre Platon et Machiavel, les personnages politiques de l’espace romanesque congolais jettent leur dévolu sur le dernier. Reflet des réalités congolaises ou simple exagération ?
R : - Dans la création artistique, l’homme politique est toujours vu du côté machiavélique pour essayer de changer la société. Est-ce que l’art peut vraiment changer la société ? Je ne crois pas. C’est l’affaire du politique et du droit. Il peut contribuer à ce changement. Soit. Mais l’homme politique est surtout malmené dans les romans congolais, et même dans la littérature africaine, pour faire plaisir aux lecteurs qui trouvent en ces lieux la vengeance car ils prennent du plaisir à rire avec le texte quand le politique est pris à partie dans le récit. On peut dire, comme on le constate dans toute la littérature africaine que les réalités politiques sont souvent exagérées pour rendre agréable l’oeuvre d’art. Cette exagération apparaît comme du piment pour l’œuvre d’art.   
Q : - La vision de la politique est très négative dans les romans, et le sort des intellectuels honnêtes et lucides qui s’aventurent dans cette arène à très hauts risques est très piteux. Une façon de décourager les jeunes d’en tenter l’expérience ?
R : - La vision de la politique est négative dans les romans parce que les romanciers le veulent. Cette vision n’existe que par la volonté du romancier qui le veut ainsi pour « faire plaisir » aux lecteurs. Si le roman est un monde idéel, celui de la politique est un monde vrai. C’est comme la réalité vécue physiquement et la réalité transposée au cinéma. La politique du roman ne découragera jamais les intellectuels honnêtes et même lucides de s’aventurer en politique. Des écrivains comme Alphonse de Lamartine au XIXè siècle et plus près de nous André Malraux n’ont pas eu peur de la politique. Mongo Béti n’a pas eu peur de la politique. Et si on lui avait donné l’occasion de l’exercer, il le ferait. La vision de la politique est très négative dans les romans pour les besoins de l’art. S’il y avait vraiment grand risque, ce monde de la politique n’intéresserait pas les intellectuels et même les écrivains. 
Q : - Un roman de Henri Djombo, « Lumières des temps perdus », se démarque de cette perspective. Un président, Vrezzo, refuse de s’aligner dans le camp des exploiteurs de son peuple, que ce soit ceux de l’extérieur ou de l’intérieur. Il instaure avec toutes les couches sociales une démocratie participative et engage une véritable guerre pour la renaissance du Kinango, son cher pays. L’autogestion, la responsabilité de chacun envers tous et vice-versa, ainsi que l’engagement des citoyens éclairés dans la construction de l’œuvre commune provoquent un vrai miracle, une prospérité générale du pays dans tous les domaines. Même si les pays occidentaux, jaloux de cette vraie indépendance d’un pays du Sud qui a osé les défier et s’en est bien sorti, bombardent Vrezzo dans sa bibliothèque (tout un symbole !), le peuple ne retombera plus dans la servitude impérialiste. A preuve le monument érigé par les Kinangois à la gloire de Vrezzo. Simple politique-fiction ou nouvelle vision de la chose politique ?
: - Je vous dirais là : « simple politique-fiction » pour ne pas tomber dans la tautologie car le président Vrezzo et le peuple kinangois ne sont que des inventions de Henri Djombo en tant de créateur d’oeuvre de l’esprit. Cherchez sur la carte de l’Afrique et même dans l’histoire contemporaine du continent, vous ne trouverez jamais un pays qui se nomme Kinango et vous ne trouverez jamais un président au nom de Vrezzo. « Lumières des temps perdus » est une simple politique fiction. Reflet d’une nouvelle vision de la chose politique ? Peut-être quand on considère tout ce qui se passe sur le contient. Je dis bien « reflet » et non « réalité ». Et sur la notion de reflet, je vous demanderais de vous retourner vers Stendhal qui disait que le roman est un miroir que l’on promène le long de la route. J’ai toujours eu pitié des lecteurs qui croient naïvement (et ils sont vraiment nombreux) à ce que leur racontent les romans. Comme au cinéma ceux qui croient aux trucages et aux autres effets cinématographiques. D’autres s’en prennent même aux pauvres écrivains, les confondant aux personnages qu’il a crée, surtout dans les récits homodiégétiques (histoires à la première personne où le je-narrant se confond avec le je-narré.
: - S’il fallait donner une définition à  la politique, laquelle lui donneriez-vous ?
R : - Les politologues sont mieux placés que nous autres romanciers à parler de politique dans sa définition exacte. Je dirais qu’il serait dangereux quand on commence à croire que la politique des romans peut être pratiquée dans le monde réel où nous vivons en tant qu’êtres de chair et d’os. L’écrivain doit avoir sa politique, celle de l’écriture. N’en plaise à la vieille critique qui nous faisait croire que les romans racontaient des histoires vraies.      
: - Comment se présente l’homme politique type des romans congolais ?
R : - L’homme politique dans le roman congolais est toujours vu au niveau de la caricature. Et cela pour mettre en exergue certains problèmes que vit la société. Même s’il y a des hommes intègres au niveau politique, dans le roman, ils sont plutôt caricaturés pour aider le Congolais lambda à prendre conscience de la réalité politique que lui impose ses hommes politiques. 

Propos recueillis par Martin LEMOTIEU      
 
(1) Les Enfants de la guerre. Eteindre le feu par le feu ? », Editions Menaibuc, 2005, Paris. Ce roman a été aussi présenté par Paul Tedga dans « Afrique Education » n° 217 du 1er au15 décembre 2006.
(2) Il est le directeur de la collection « Interdépendances africaines » aux éditions Menaibuc et un des responsables du site www.afrology.com qui traite aussi de littérature
(3) « Mer et écriture chez Tati Loutard : de la poésie à la prose », Editions Connaissances et Savoirs, Paris, 2006.

Publié le 04 déc 2007 à 12:49
Par noelkodia

Des récits sur l’Afrique des guerres « démocratiques » ont constitué une large page de l’histoire du continent de ces dernières années. Une fois de plus, « Détonations et folie » de Liss met en relief, à travers dix nouvelles pleines de douleur et de déplacement vers l’inconnu, l’Afrique des guerres interethniques telle que nous l’avions vu en Sierra Leone, au Congo, en Côte d’Ivoire…et que nous retrouvons actuellement au Soudan, en République démocratique du Congo et en Somalie. Et ces nouvelles se reliant thématiquement les unes les autres, contrairement à la plupart des recueils, peuvent se résumer par un segment narratif du dernier texte : « La guerre, ce n’est pas bon, ce n’est bon » a chanté ZAO, musicien congolais. On l’a amèrement expérimenté. Plus d’activités. Plus d’argent. Plus de nourriture. On a faim. On est malade. On n’est plus libre. » (p.123). 

Du début à la fin, les héros et héroïnes de toutes les nouvelles se confrontent à la peur des armes et des hommes en treillis ainsi  qu’à l’incertitude du lendemain. Aussi l’incipit du premier texte «Exilé chez soi » pose déjà le domaine de définition de la thématique du livre : « Une lointaine détonation… Des regards qui s’affolent, des angoisses qui se croisent. Hésitations… Incompréhension » (p.11). Aussi les héros et héroïnes de tous les textes se remarquent dans leur attitude en quête de la liberté pour fuir les méfaits des hommes en armes.  L’ensemble des récits apparaît alors comme un recueil de nouvelles prenant la forme d’un roman au fur et à mesure que se réalise la lecture. Ainsi Détonations et folie peut se définir comme une écriture de guerres civiles en Afrique avec ses corollaires tels la mort, le viol, le pillage qui se produisent dans l’errance des hommes, femmes et enfants que leur imposent les belligérants. Tous ces éléments reviennent sans cesse dans tous les textes et créent une sorte d’intertextualité qui diminue la puissance de la nouvelle car les textes se confondant à des chapitres de roman avec le personnage-je qui fonctionne presque dans tous les textes. Détonations et folie, une autre façon de concevoir un recueil de nouvelles qui rappelle la technique scripturale des écrivains Tchichelle Tchivéla (Longue est la nuit, L’Exil ou la tombe) et de Auguy Makey (Brazzaville, Capitale de la Force libre).
 


« Détonations et folie » : une écriture de guerre

Presque dans tous les textes, les principaux personnages de Liss se confrontent à la guerre et ses méfaits. Ils n’y participent pas mais la subissent. Ils sont victimes des représailles des hommes en armes qui violent, tuent et pillent. Et ceci se révèle « matériellement » par leurs « instruments » de travail : « Des véhicules de marque Hilux étaient stationnés devant nous. Sur ces véhicules, on pouvait lire : TUER.VIOLER.BRULER » (pp.125-126). Et au fur et à mesure que se dévoilent les histoires rapportées, les hommes en treillis se livrent, à l’exception des soldats angolais qui se remarquent dans la diégèse, au meurtre, au viol et la destruction matérielle. La mort à laquelle échappe le héros de « Muchikimbila » que les miliciens ne tuent pas par pitié car n’ayant pas le « physique » d’un homme, se réalise dans   « On m’a assassinée » quand l’héroïne voit son père menacé de mort par les miliciens : « Enervé, le milicien-chef avait étendu mon père par terre d’un coup de crosse sur la tempe, le menaçant de le « faire voyager » [le tuer] s’il continuait à les agacer » (pp.45-46). Mais le côté ouvertement sadique des hommes en armes atteint son point culminant dans la dernière nouvelle où le héros, un jeune garçon de onze ans, assiste impuissant à l’assassinat de ses père et grand-père  par les militaires : « S’adressant à mon père, un soldat dit ! « Lâche ton fils, sinon je vous abats tous les deux » Papa eut juste le temps de poser mon cadet par terre. Alors qu’il se redressait, une balle troua son front. Elle ressortit par la nuque. (…). Il baignait dans un flot de sang » (p. 128). Souvent ces scènes de tuerie s’accompagnent de viol quand l’élémént-femme se présente devant les militaires et miliciens. Dans « On m’a assassinée », l’héroïne vit déjà dans l’angoisse d’être violée par les militaires qui ont menacé son père de mort : « Malgré tout je hurlai, appelant papa au secours. Je fus arrachée du sol, jetée sur l’épaule. Tu vas voir ça ! » dit celui qui me transportait en ouvrant la porte » (p.46). Et cette idée de viol réapparaît dans « L’ombre de la mort » quand les militaires veulent se satisfaire sur les tantes du héros : « On ordonna à mes tantes de rentrer dans la maison. Des hommes en uniforme les suivirent » (p.126). Les guerres civiles, dans la distribution de la mort et du viol, donnent naissance à un autre genre d’acteurs : les pilleurs. Les guerres de Détonations et folie ne font pas exception. Les pilleurs se dévoilent dans « L’ombre de la mort » comme il est écrit ci-après ; « Avant de rejoindre [mes tantes], ils s’intéressèrent  d’abord à piller la maison » (p.126). Le pillage est bien mis en exergue dans « Bien mal acquis » où apparaît aussi le côté burlesque et comique sur fond d’un surnaturel  que définit l’un des personnages pilleurs du texte. Shaolin se fait interpeller par une voix étrange et anonyme quand il est en train de vendre les objets pillés au marché. Ainsi cette voix étrange l’emmène à la démence : « Ramène-moi chez mon propriétaire » entendit-il dès qu’il posa sa main sur l’appareil [pillé] (…) Shaolin criait tout en se tenant la tête. Les gens commençaient à s’attrouper autour de lui, il ne s’en occupait pas » (p.57). 


Les errances et déplacements dans « Détonations et folie »

« Encore partir ? Quand est ce que cela s’arrêtera ? (…) A quand la fin de l’errance ? » (p. 73) se demande l’héroïne de « Choix de femme ». Des questions que pourraient se poser bon nombre de personnages du livre. Les textes de Liss peuvent se définir comme des récits d’errance où hommes, femmes et enfants traumatisés par la guerre, sont à la quête de la liberté en se déplaçant vers l’inconnu. L’errance est plus explicite dans « L’ombre de la mort » où les personnages en fuyant la mort sont paradoxalement poursuivis par celle-ci. Les villes de Brazzaville, Dolisie, les villages de Manfoumbou et Mvoungouti signifient l’errance du narrateur avec sa famille avant d’atteindre Pointe Noire. Mais dans cette fuite vers l’inconnu, se révèle une catégorie de femmes qui se découvrent courageuses à l’instar des hommes. Dans la sixième nouvelle, on remarque l’attitude on ne peut plus désagréable de l’homme vis-à-vis de la femme qui veut vivre son indépendance, sa liberté. Aussi l’ascension  de l’héroïne devenue femme d’affaire à partir d’un petit commerce et sans être attachée à la puissance financière et matérielle de l’homme, pousse à la réflexion. L’homme devrait comprendre que la femme est son égal malgré la différence de sexe. Et cette mauvaise suprématie de l’homme pousse la femme à la révolte comme le déclare l’héroïne : « A cette vie [de femme sous l’autorité de l’homme], j’ai dit : stop ! Je ne veux pas passer ma vie à rester à la maison au service d’un maître à qui je devrai obéissance » (p.74).Riche en thèmes qui souvent sont en rapport avec la condition humaine quand le destin de l’homme se trouve confronté aux difficultés, les récits de Liss révèlent l’omniprésence de Dieu devant la violence des hommes. Tandis que certaines personnes qui sont en difficultés « demandent » l’aide de Dieu à travers la prière, il y a celles qui se croient puissantes grâce aux armes qu’elles ont dans leurs mains et se moquent des miracles de Dieu. On le constate dans la septième nouvelle intitulée « Pastonnade » à travers la « confrontation » entre un homme d’église et des miliciens : « Regardez, je suis pasteur. Pasteur ? de mon cul oui ! (…) Demande-lui de te sauver. S’il le fait nous abandonnons tout de suite les armes (…) Allez que Dieu fasse un miracle, parce que dans trente secondes, tu vas voir ce que tu vas voir. » (pp. 94-95).Un côté didactique se dégage aussi de l’analyse de ce livre car il pousse le lecteur à réfléchir sur certains problèmes sociaux tels les conflits interethniques souvent à l’origine des affrontements,  la condition féminine que l’homme devrait reconsidérer. Aussi la punition de Shaolin, à lui imposée mystiquement et mystérieusement par les objets pillés, devrait réveiller lea conscience des jeunes habitués à la vie facile. 


Du style dans « Détonations et folie »

Se fondant sur une intertextualité qui s’étend presque dans toutes les nouvelles, le livre s’impose une lecture transversale et peut se lire comme un roman. En dehors de « Bien mal acquis » et « Chroniques » qui se racontent par le pronom impersonnel « on », les récits de Liss semblent subjectifs à cause de la position du narrateur/narratrice « je ». Les héros et héroïnes se présentent toujours de l’intérieur et ne racontent qu’en véritables témoins de ce qu’ils subissent et de ce qui se passe devant eux, en dehors de quelques souvenirs qui explicitent quelques analepses des récits. L’héroïne de « Choix de femme » se souvient du pillage dont elle a été victime lors d’un précédent trouble. Se rencontrent aussi certains mots du terroir de l’écrivaine qui donnent une dimension « tropicale »  à l’ouvrage sans pour autant empêcher le lecteur de comprendre les aventures rapportées. Détonations et folie, des messages autobiographiques fondés aussi sur l’ « existence » de l’Eternel. 


Conclusion

La littérature narrative congolaise du côté des femmes s’est déjà affirmée en dix huit ans d’existence avec des noms telles Jeannette Balou Tchichelle, Francine Laurens, Aimée Gnali Mambou, Aleth Félix Tchicaya, Nelly Huguette Sathoud pour ne citer que ces figures (2) . Et cette année se sont remarquées Doris Kélanou et Liss avec, respectivement, le roman L’Hôte indésirable (3) et le recueil de nouvelles Détonations et folie, un livre qu’il faut lire et faire relire car posant des problèmes qui font « souffrir » le continent. Ce continent que doivent revaloriser les Africains devant l’arrogance de l’Europe. 

 

Notes

(1) Liss, « Détonations et folie », Editions L’Harmattan, Collection Encres noires, Paris, octobre 2007, 138 pages, 13 euros. (2) cf. l’article « Les romancières du Congo » in www.afrology.com
(3) roman publié à Paris et présenté dans « Afrique Education » n°233 du 1er au 15 août 2007. 


L’auteure

Ancienne étudiante de l’Université Marien Ngouabi de Brazzaville et vivant actuellement dans la région parisienne, Liss est titulaire d’une maîtrise et d’un DEA de Lettres modernes de l’Université Paris X Nanterre. Après la publication de plusieurs textes poétiques dans la revue Ngouvou de Brazzaville, elle publie en 2005 son premier recueil de nouvelles intitulé J’espère aux éditions Amalthée. Détonations et folie est son deuxième recueil qui lui a ouvert les portes des éditions L’Harmattan. En dehors de l’écriture de fiction, elle s’intéresse aussi à la critique littéraire. 
Publié le 21 nov 2007 à 17:14
Par noelkodia
L’année 2007 se termine d’une façon méchante pour la littérature congolaise. La plus jeune écrivaine congolaise vient de nous quitter le 11 novembre 2007  à la suite d’une maladie. Et la nouvelle nous est tombée comme un couperet. Ma pensée va tout droit à mon ami Jean Jacques son père quand, de passage à Paris, il me remettait Le Triomphe de Magalie de la petite Calissa  pour un travail de recherche sur le roman congolais. Et nous ne pouvons que rendre  hommage à cette belle plume qui vient de s’éteindre précocement en faisant découvrir au public son premier livre. 

Le Triomphe de Magalie
, un récit écrit par une adolescente qui met en relief le monde des jeunes à l’orée de l’âge adulte. Flirts, turbulences sentimentales avec ses corollaires tels l’intimité, la jalousie et le mariage constituent la toile de fond  des aventures de Magalie.
Magalie, vivant encore sous le toit parental, tombe amoureuse de Sébastien dans des conditions idylliques. Et cet amour est tout de suite connu de leurs parents. Elle a une amie de confiance, Michaëlina à qui elle annonce son amour pour Sébastien. Mais il y a aussi une certaine Judith qui veut aussi convoiter le jeune Sébastien et qui manifeste sa jalousie vis-à-vis de Magalie. Au cours d’une rencontre des trois amies, elle est étonnée quand Michaëlina lui apprend  le futur mariage de Magalie avec Sébastien. Judith se passe même pour la femme de Sébastien  quand elle le manque à son bureau. Elle meurt par accident après qu’on l’ait dénoncé à Magalie pour avoir attenté à la vie de ces derniers. Et sa mort afflige presque tous ses amis. Entre temps, une fugue de Magalie inquiète ses parents. Lors d’une visite de Sébastien chez Magalie, le jeune homme est mal reçu par les parents de son amie. De retour chez lui, il fait un accident qui le conduit à l’hôpital. Interpellée par Julie la sœur de Sébastien qui lui apprend la nouvelle, Magalie ne peut supporter ce qui vient de se passer. Elle s’évanouit et est aussitôt conduite à l’hôpital. Quand elle reprend connaissance, elle s’en prend à ses parents qui seraient responsables de l’accident de Sébastien. A l’hôpital, les deux amis manifestent ouvertement leur amour. Après une semaine, Sébastien va se faire soigner en Californie avec ses parents. Magalie, de son côté, regagne la maison où il reçoit quelque temps après un colis de Sébastien qui lui confirme son amour en lui annonçant aussi son retour imminent. Elle est même l’objet de provocation de la part de plusieurs filles qui veulent la séparer de Sébastien par jalousie. Entre temps, Julie est allée s’excuser au près de Magalie pour l’avoir accusée d’être à l’origine de l’accident de son frère. Dans ce milieu des jeunes où les deux amis se peuvent contrôler leurs passions, leur amour évolue en dents de scie. Sébastien est jaloux d’un certain Matt. Et pour s’être mal comporté, il est chassé du domicile de Magalie. Mais celui-ci écrit à cette dernière pour lui confirmer ses sentiments en lui demandant pardon pour son mauvais comportement. Séduite par Serge, Magalie résiste aux avances du jeune homme. Les deux prétendants se rencontrent chez Magalie qui préfère Sébastien à la grande joie de ses parents. A partir de ce moment, les deux amants pensent à leur mariage. Magalie annonce la bonne nouvelle à son amie Michaëlina qui, elle aussi est tombée amoureuse d’un jeune homme. Se déroulent alors la cérémonie de la dot, le mariage puis le voyage de noces en Italie. De son côté, Michaëlina est sauvée de l’amertume par Jacques qui l’aime et l’épouse par la suite. Et les deux amies connaissent le bonheur conjugal quand elles sont mères. Avec une multitude de personnages qui se découvrent au fur et à mesure que s’ouvrent les pages du livre constitué par une succession de tableaux, Le Triomphe de Magalie se montre plus proche du théâtre que de la narration. Un texte où les personnages sont plus scéniques que descriptifs, un texte facile à monter sur les planches. 

Cette belle écriture qui a défini une autre façon de produire le romanesque sur fond de théâtralité par une jeune élève, montre à suffisance qu’ « aux âmes bien nées, la valeur n’attend pas le nombre d’années ». Aussi, les jeunes filles de son âge devraient trouver à travers ce livre-héritage un exemple pour marquer le future de notre littérature. L’artiste ne meurt jamais. Et à nous de préserver Le Triomphe de Magalie et pourquoi pas le mettre au programme dans le cycle secondaire des collèges ou lycées pour immortaliser à jamais celle qui a été pour nous un phénomène de la littérature en bousculant trop précocement la porte de l’univers de l’écriture.
  


Notes

(1) Calissa Ikama, « Le Triomphe de Magalie », Editions Lemba, Brazzaville, 2005, 117pages.

L'auteure
Elle se découvre écrivaine sur les bancs de l’école quand elle est atteinte par le virus de l’écriture. Née en 1992 à Brazzaville et encore élève dans un collège de Brazzaville quand elle surprend le monde des lettres congolaises, particulièrement le professeur Kadima Nzuji de l’université Marien Ngouabi en publiant sa première œuvre en classe de 4è. « Le Triomphe de Magalie », un roman qui se trouve au confluent du roman et du théâtre. Avec ce livre elle apparaît comme la plus jeune des écrivaines congolaises et une figure prometteuse de la littérature du XXIè siècle avec plusieurs manuscrits dans ses tiroirs. Malheureusement le destin a dit son mot, le 11 novembre 2007. Calissa Ikama nous a quittés en nous laissant un héritage précoce et précieux qu’il faudra préserver
Publié le 25 oct 2007 à 19:49
Par noelkodia

Sixième œuvre de fiction de Michelle Fitoussi, « Victor » apparaît comme un roman multidimensionnel se fondant sur un récit polyphonique. Et celui-ci peut se résumer par les phrases suivantes du texte : « Si Guillaume et elle [[Sylvie sa femme] n’avaient pas commis l’erreur de l’accueillir [Victor] chez eux, elle n’aurait pas rencontré Courcelle. Ils n’en seraient pas là aujourd’hui » (p.320). Guillaume, Sylvie, Victor et Courcelle, quatre des principaux personnages qui marquent l’histoire rapportée. 

Un récit à rebondissements psychologiques, avec une foultitude de personnages, voilà comment se présente ce roman de Michelle Fitoussi dans une écriture qui épouse la modernité de la société dans laquelle évoluent ses personnages.  « Vieux monsieur solitaire, cherche foyer aimant et chaleureux pour vivre heureux. Ecrire au journal Global qui transmettra », telle est l’annonce qui va produire tout un roman captivant. Sauvé du froid et de la solitude de Paris par la famille Saillard, le vieux Victor, ancien truand ayant jeté derrière lui son macabre passé qui sera plus tard découvert par un détective privé, se voit rattrapé par son passé. Il joue le jeu avec le journal Global qui réalise un reportage sur son adoption par la famille Saillard. Un reportage a succès qui lui fait gagner beaucoup d’argent ainsi qu’au journal et à la famille Saillard. S’étant fait remarquer par sa culture, Victor gagne la confiance de toute la famille ainsi  des journalistes Olivier Courcelle et Alice, avant de retomber dans son passé de truand. Ainsi avec l’alcool et la cigarette, il ne peut que récidiver : les deux enfants de Guillaume et Sylvie se dépravent en voulant imiter le vieux Victor. Le journaliste Olivier Courcelle qui a connu la famille Saillard par l’intermédiaire du reportage sur Victor, tombe amoureux de Sylvie qui fait cocu son mari. Ce dernier tombe naïvement dans le piège de Victor qui l’entraîne dans une affaire de mines de diamant quelque part en Afrique qui devrait lui rapporter beaucoup d’argent en misant ses économies. Marquée par le comportement de Victor qui a changé brusquement, Sylvie décide de le mettre dehors. Mais elle change d’avis quand le vieux truand le fait chanter : il les avait filmés, elle et Courcelle en pleins ébats sexuels au cours d’un dîner en famille. A partir de ce moment, le vieux Victor se croit permis de tout et devient le maître de la maison car Guillaume voit encore en lui l’image paternelle et que Sylvie ne peut rien contre lui à cause du secret qu’il détient. Mais le récit prend une autre tournure quand la femme de Guillaume, dans l’exercice de mon métier, rencontre un détective privé qui doit va l’aider à prendre le dessus sur Victor. Le travail de celui-ci met à nu le passé sordide, machiavélique et  exécrable de Victor qui va terminer ses derniers jours dans une maison de retraite médicalisée à la grande surprise de Guillaume ; il vient de découvrir la face cachée du vieux truand. Au sortir de la maison de retraite où il s’est pris au vieux Victor mourant ou peut-être déjà mort, Guillaume redécouvre Paris qui a failli accepter son suicide consécutif à l’infidélité de sa femme. Guillaume, un autre homme qui vient de découvrir la naïveté de la vie à travers le triptyque Courcelle – Sylvie et Victor. Dehors, à l’extérieur de la maison de retraite, il pourrait dire, comme le jeune Rastignac dans un roman de Balzac après l’enterrement de Goriot à Père Lachaise : « Paris à nous deux ! ». Roman dont le récit avance  par rebondissements évoquant plusieurs destins, il se découvre certains personnages qui participent à la (re) découverte du héros principal qui n’est autre que le vieux Victor dans son passé qui rattrape son présent. Et c’est avec la technique du portrait que l’auteure fait entrer le lecteur dans chaque personnage dont le destin influence l’ensemble de la diégèse. 

Guillaume : un « Bovary » du XXIè siècle
A l’image d’Emma Bovary de Flaubert, Sylvie trompe son mari en se laissant séduire par Courcelle. La puissance du sexe prend le dessus sur la volonté de sauvegarder la fidélité dans le mariage. Sylvie se donne à Courcelle comme l’avait fait Emma en se livrant à Rodolphe et autres. Elle cocufie son mari au cours d’une soirée, profitant du sommeil des enfants et de l’effet de l’alcool sur les autres convives. Et devant le bonheur que lui fait miroiter Courcelle, elle arrive même à penser au divorce. Quand Guillaume découvre l’immoralité de sa femme par l’intermédiaire du vieux Victor, il pète un câble. Il ne comprend pas que lui, le fidèle mari soit trompé par sa femme : «Pourtant il n’avait pas démérité. Il ne l’avait jamais trompée. Il l’avait aimée. Il l’aimait. Il l’avait choyée, entourée, gâtée. » (p.339). Devant cette triste réalité, il pense que le meilleur moyen d’oublier cet affront serait le suicide. Mais cette idée sort de ses pensées quand il réalise l’avenir de ses enfants. Sylvie l’aurait-t-elle réellement trompé, comme l’ont prétendu Victor et son acolyte Bruno ? Il décide de rencontrer sa femme pour voir clair dans ce problème qui le tracasse. Et il ne sera pas étonné quand il va se rappeler sa conversation au téléphone avec Courcelle à propos de Sylvie qui est partie du domicile conjugal sans laisser de traces : « Allô, Guillaume ? (…) Vous savez, vieux, je vais vous dire. Je crois que vous avez faux. C’est votre faute si elle est partie. Vous êtes beaucoup trop mou. Les femmes ont beau revendiquer leur féminisme, l’égalité avec les hommes et tout le toutim, c’est du pipeau. Elles aiment être dominées. Elles veulent des maîtres, pas des serpillières. Allez, zou, sortez- moi le Tarzan en vous. Faut lui montrer que vous êtes le chef. » (p. 328). Guillaume, un homme bien assis socialement, n’ayant aucun souci financier, qui comprendra après le passage de Victor dans sa maison que « l’homme est un loup pour l’homme » à travers le comportement imprévisible de ce dernier. Réalisera-t-il vraiment qu’il s’est fait cocu ? La triste réalité du passé de Victor ainsi que son comportement désagréable découvert avant son admission dans la maison de retraite médicalisée va reléguer au second plan l’infidélité de sa femme qu’il n’arrive pas à accepter : « Il fallait qu’il voie Sylvie, qu’il lui parle. Qu’il entende la vérité de sa bouche. Peut-être les autres s’étaient trompés ? Peut-être avaient-ils menti pour le déstabiliser ? (…) Et si Sylvie était innocente ? » (p.342). 

Sylvie : l’image de la femme insatisfaite sexuellement
Puisque son mari ne « s’occupe » pas d’elle, Sylvie se laisse séduire par Courcelle car celui-ci, dans l’exercice de son métier, est entré sans problème dans la famille des Saillard. Brûlée par les feux de l’amour allumés par Courcelle qui l’emmène à l’orgasme, elle se laisse baiser  dans la maison conjugale, se croyant hors de portée d’un quelconque regard. Mais dans sa précipitation amoureuse, son amant va oublier de prendre des précautions : « Courcelle ressortit (..). La dernière porte était ouverte. Il entra sans la fermer tout à fait et se précipita sur Sylvie, la prit dans ses bras et la renversa sur le lit (…) Courcelle se colla contre elle, déboutonna son chemisier, empoigna ses seins sous le soutien-gorge à balconnet. Ses mains écartaient son string, ses doigts s’insinuèrent dans son sexe » (pp.207-209). Mais cet acte qu’elle croyait secret va bousculer son destin quand elle voudra se débarrasser du vieux Victor qui serait à l’origine de la débâcle de sa famille. Celui-ci avait filmé ses ébats sexuels avec Courcelle avec son portable. Mais le chantage de Victor sera de courte durée car Sylvie, contre toute attente, renversera la situation avec l’aide d’un de ses patients, détective privé qui va s’occuper de Victor en révélant au couple Saillard au bord de l’éclatement, la face cachée et inimaginable de l’ancien SDF. 

Victor, « v » comme victoire, Victor, « v » comme voyou
Victor, c’est le Vautrin du « Père Goriot » qui s’est réveillé au XXIè siècle. Un homme qui s’est joué des journalistes ainsi que de la société dont un échantillon est représenté par la famille Saillard qui a accepté de l’adopter. L’homme qui se montre aimable et adepte de Victor Hugo dont il récite les textes sans difficultés n’arrive pas à jouer jusqu’au bout le personnage qu’il incarne dans le reportage qui lui a été proposé. Chasser le naturel, il revient au galop, Guillaume qui croit à des humeurs provoquées par l’état sénile de Victor sera surpris quand il découvrira sa véritable personnalité par l’intermédiaire du travail du détective privé de Sylvie. Ainsi, on peut dire que ce dernier se découvre au début du récit comme une victoire sur son passé de truand car il arrive à se faire adopter en se découvrant aux yeux de la presse et de la société comme un véritable pauvre SDF, un véritable clochard abandonné à lui-même dans le froid de Paris. Et la proposition de la jeune journaliste Alice de réaliser un reportage sur sa situation sociale pour son stage, le replace dans la société des hommes où il retrouve sa dignité. Mais cette victoire sur la société ne dure pas longtemps car l’homme se voit rattrapé par son passé de voyou. 

L’image de l’Afrique dans « Victor »
Elle est représentée de façon anodine dans le texte où la majorité des personnages sont des Blancs. Et c’est à travers le reportage d’Alice en compagnie de Courcelle que l’auteure nous fait découvrir une des réalités africaines qui définit le respect des personnes âgées dans la société et qui ne sont jamais abandonnées à elles-mêmes. Dans  ce roman de Michelle Fitoussi, le lecteur découvre une dimension de l’humanisme africain à travers le personnage du Malien Mamadou que les journalistes rencontrent, à la recherche d’une famille adoptive pour Victor. Ils sont surpris de la réaction de l’Africain en ce qui concerne l’adoption du vieux, malgré la situation précaire de sa famille nombreuse : « Chez nous, expliqua Mamadou, les jeunes s’occupent des anciens, nous nous connaissons tous. Ce n’est pas bien que Victor vive seul. On ne peut pas s’en sortir sans la solidarité de la famille » (p.104). 

« Victor » : un roman qui épouse la modernité du temps
Le roman de Fitoussi se définit moderne à travers la société dans laquelle évoluent ses personnages gagnés par les nouvelles technologies. Ils connaissent le téléphone portable (cf. les textos des pages 169 et 170) et l’ordinateur avec son corollaire tel l’Internet. La modernité du temps se remarque aussi dans Paris où se côtoient tous les vices du monde actuel comme la désinvolture et le sadisme chez Victor, l’immoralité des hommes et des femmes à travers l’infidélité de Sylvie et Courcelle.Si le roman se voit moderne au niveau du signifié, il exhibe aussi quelques aspects propres à l’auteure dans le dé-roulement du récit. On voit par exemple au 2 de la troisième partie (pp. 275-279) comment Sylvie se dédouble quand elle se présente, tantôt dans son monologue intérieur qui fait suite au chantage de Victor avec son portable, tantôt dans ses remarques dialogiques avec ses patients. Et ces récits enchâssés donnent une autre dimension esthétique au scriptural du roman. 

Pour conclure
« Victor », un roman qui dévoile pour l’auteure une autre façon de créer une fiction qui dénonce dans son déroulement un apport implicite du style journalistique qui vient à certains moments se greffer sur la technique du polar à travers le personnage du détective privé. « Victor », un texte plein de rebondissements événementiels  et qui montre que l’auteure est plus qu’une romancière.   

(1)
Fitoussi (Michelle) Victor, Editions Grasset, Paris, 2007, 373 pages.
 

L’auteure
Michelle Fitoussi est née en 1954 à Tunis. Elle est actuellement éditorialiste au magazine Elle.  On lui doit plusieurs romans publiés chez Grasset dont Cinquante centimètres de tissu propre et sec (1993), Un Bonheur effroyable (1995), Le Dernier qui part ferme la maison (2004), et d’un recueil de nouvelles, Des Gens qui s’aiment (1997).Avec Malika Oufkir, elle a réalisé un témoignage intitulé La Prisonnière, traduit dans plusieurs pays.

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