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Publié le 04 jun 2005 à 13:30
Par noelkodia

 Mercredi 6 juin 2005, le denier Nobel de littérature1 de l’Hexagone  vient de s’éteindre : Claude Simon, l’un des précurseurs du Nouveau roman. Une grande figure de la littérature du XXè siècle qui, avec ses amis Alain Robbe-Grillet, Michel Butor et Nathalie Sarraute, pour ne citer que ces trois noms, ont bouleversé la conception du roman, qui, durant plusieurs siècles, s’est présenté comme une photocopie de la réalité vécue par l’homme. Avec le groupe de Claude Simon, se développe le travail du texte au niveau de l’écriture, donnant au roman sa place d’œuvre  d’art. Car une œuvre d’art est d’abord forme avant de percevoir le signifié du récit. Le flou du récit chez Claude Simon en nous appuyant sur deux points : les personnages dans quelques-uns uns de ses romans et l’étude de quelques spécificités formelles de son écriture, tels sont les deux points que nous avons remarqués chez ce grand écrivain qui a marqué la deuxième moitié du siècle passé.

 

I. Le flou dans le récit de Claude Simon

Le récit chez les nouveaux romanciers met en cause le texte narratif traditionnel. Ainsi, pour être compris, les textes de Claude Simon doivent se lire comme un tout cohérent, en mettant au premier plan la matérialité de l’écriture. Le récit de Claude Simon marque sa spécificité à travers le statut qu’il donne aux personnages et à la phrase en tant qu’élément « apte à respecter pour le [lecteur] l’énoncé complet d’une idée conçue par le sujet parlant ».

 

I.1. Les personnages

Contrairement aux personnages du roman traditionnel qui ont une vie chronologiquement définie et qui épousent la réalité du quotidien qui les entoure, les personnages chez Claude Simon vivent dans un monde occulte, difficile à saisir avec la logique par la conception du roman en général. Du point de vue de la receptabilité de la diégèse, on remarque la disparition du personnage comme centre organisateur du récit. Si dans les textes traditionnels les personnages se définissent toujours par leur patronyme (Charles Bovary dans Madame Bovary, Rastignac, Vautrin dans Le Père Goriot,…), la notion de personnage devient une notion aléatoire chez Claude Simon. Il apparaît parfois dans plusieurs textes sous la bénédiction du narrateur. Georges se remarque dans L’herbe et dans La route des Flandres.. L’oncle Charles est personnage central dans Histoire et Les Géorgiques.

Dans les romans de Claude Simon, certains personnages se définissent « vaguement » et ne portent pas de patronyme. Ainsi dans  Triptyque, nous avons le gamin, les deux garçons, l’homme, la femme, le clown qui « détiennent dans leurs mains » le fil conducteur du récit. Et cette situation se remarque aussi dans Les Géorgiques où nous rencontrons les personnages de l’homme-babouin, du visiteur, du mécanicien…

Si dans le roman traditionnel, les personnages participent à l’intrigue du récit selon le schéma de Henri Coulet : exposition                nœud              dénouement qui prend racine dans le vraisemblable, les personnages de Claude Simon n’existent que par la fonction de l’écriture en tant que matériau. Ils ne jouent aucun rôle dans le déroulement attractif des événements racontés. Leur présence on ne peut plus bizarre dans la diégèse, nous empêche de faire une lecture linéairement référentielle. Leçon de choses est par exemple constitué de plusieurs récits qui s’enchâssent les uns dans les autres : des soldats dans une maison, des pêcheurs et des ouvriers en plein travail, des scènes érotiques, voilà la matière qui constitue la toile de fond de ce livre.

D’une façon générale, les personnages de Claude Simon sont difficiles à cerner. Et les vrais personnages dans ses textes sont en principe les mots qui s’appellent les uns les autres et dirigent par leur attraction, le coulé narratif du récit.

 

I.2. La phrase chez Claude Simon

Elle est l’une des composantes du flou de l’écriture de l’auteur. Elle bafoue les principes élémentaires de la grammaticalité du texte. Si la ponctuation est un fait capital dans le récit traditionnel, elle ne définit plus le mètre conventionnel de la phrase simonienne. Ici, l’unité de la phrase est parfois mise en cause par sa longueur extraordinaire. Elle peut occuper une ou plusieurs pages comme on le remarque dans Les Géorgiques (pp. 297-300). Les phrases chez Clause Simon se détruisent et se contredisent souvent dans l’histoire dont le lecteur n’arrive plus à un certain moment de maîtriser le fil conducteur. Les phrases simonniennes fonctionnent dans un réseau flou et magique qui pulvérise l’ordre logique par la prolifération des histoires, la multiplication des parenthèses qui, sans cesse, provoque l’éclatement de la diégèse dont les morceaux doivent être récoltés pour essayer de percevoir le fil conducteur de l’histoire. L’incipit du Palace nous donne un bel exemple : les premières phrases de ce roman nous plongent dans une histoire « fantastique ». Elles ne nous apprennent rien sur les personnages et au fur et à mesure que nous avançons dans le récit, nous nous perdons logiquement au niveau du raconté.Avec l’éclatement de l’univers diégétique, les textes de Claude Simon s’écartent de la dimension référentielle pour épouser la littérale du texte. Et Françoise Van Rossum a peut-être raison quand elle affirme que « s’il est un écrivain qu’on peut étudier au niveau littéral, c’est bien Claude Simon ». 

II. Le littéral chez Claude Simon

En mettant en cause le vraisemblable dans ses textes, Claude Simon  privilégie implicitement la place du littéral dans ses romans, littéral qui se fonde principalement sur les trois instances qui sont les temps verbaux, la focalisation et l’intertextualité. 

II. 1. Les temps verbaux

Les romans de Claude Simon se caractérisent par le présent de l’indicatif appuyé par l’emploi excessif du participe présent. Le texte de Claude Simon se veut actuel et descriptif. Même quand il met en relief des événements passés, il utilise le présent dit historique. Et ce sont par exemple Les Géorgiques qui illustrent bien ce type de présent : « Il se marie pour la première fois en 1781 avec une femme hollandaise (…) ; En 1792, il est élu à la Convention… » (p.21) Guidés par le présent, les romans de Claude Simon épousent aussi d’autres temps du monde commenté comme le futur et le passé composé. Les temps narratifs y sont rares. Nous les rencontrons surtout lorsque la narration essaie de mettre en valeur le descriptif du récit. Si le roman traditionnel peut être vu sous l’angle de l’imparfait se mariant avec le passé simple et les plus que parfait, nous avons dans le roman de Claude Simon le règne du présent accompagné du passé composé et du futur comme on pourrait le remarquer aussi chez un autre Nouveau romancier, Michel Butor dans La Modification. On peut dire que le Nouveau roman est plus proche du commentaire et de l’actuel ; et comme le spécifie Weinrich, « dans le monde commenté avec le présent, le passé composé et le futur (…) nous avons une familiarité quotidienne ». Et l’on peut conclure que la prédominance des temps commentatifs dans les textes de Claude Simon met en évidence le caractère descriptif de ceux-ci dont la narrativité est négligeable dans l’ensemble du récit. 

II.2. La focalisation

Le comportement des personnages dans les textes de Claude Simon étant aléatoire vis –à- vis du narrateur, il est difficile de les « découvrir » à fond. Sont-ils des amis ? Sont-ils des parents ? Nous les découvrons en même temps que le narrateur qui ne décrit pas leur intérieur comme nous le constatons chez Flaubert ou Balzac. Voici l’exemple d’une présentation énigmatique d’un personnage des Géorgiques : « Il a cinquante ans. Il est général en chef de l’artillerie de l’armée d’Italie. Il réside à Milan. Il porte une tunique au col et au plastron brodés de dorures » (p.21) 

Dans Leçon de choses, les personnages ne sont pas désignés par leur nom. Nous avons le jeune homme, le maréchal des logis, le dormeur. Ne pouvant pas être maître du destin de ses personnages, le narrateur dans le récit de Claude Simon se trouve affaibli dans leur considération. Cette position du narrateur par rapport à ses personnages nous pousse à affirmer que les récits simoniens sont en majorité focalisés de l’extérieur car « le narrateur en dit moins que n’en sait le personnage ».

 

II.3. L’intertextualité

On remarque chez Claude Simon, e retour régulier de certains thèmes qui pose le problème de l’intertextualité. Des romans tels Les Corps conducteurs, Triptyque, Leçon de choses et Les Géorgiques n’échappent pas aux scènes érotiques. En plus de l’érotisme, il y a aussi chez Claude Simon l’image de la guerre est qui se montre obsédante comme dans La Route des Flandres, La Bataille de Pharsale, Les Géorgiques. On peut dire que la majorité des romans de Claude Simon s’interpellent. Et comme le constate Philippe Sollers, « [le récit simonien] se situe à la jonction de plusieurs textes dont il est à la fois la relecture, l’accentuation, la condensation, le déplacement et la profondeur… ».

S’il y a flou et « découragement » lorsque l’on s’introduit dans les textes de Claude Simon, c’est que l’on veut les découvrir avec  le dogmatisme référentiel et émotionnel hérité de la vision traditionnelle du roman d’avant les années 50. Ne peut comprendre les textes de Claude Simon et de certains de ses adeptes du Nouveau roman que le lecteur qui aurait constaté les métamorphoses du texte narratif depuis la deuxième moitié du siècle passé et en se référant aussi à ces propos de Jean Ricardou devenus célèbres : « l’entreprise romanesque aujourd’hui se définit moins comme l’écriture d’une aventure que comme l’aventure d’une écriture ».

On doit à ce célèbre écrivain qui a eu une carrière littéraire bien remplie (1913-2005) plus d’une dizaine d’ouvrages tous presque publiés aux éditions de Minuit : Le Vent (1957), L’Herbe (1958), La Route des Flandres (1960), Le Palace (1964), Histoire (1967), Les Corps conducteurs (1971), Triptyque (1973), Leçon de choses (1975), Les Géorgiques (1981), L’Acacia (1989) …  Claude Simon laisse derrière lui une immense œuvre littéraire. Avec d’autres écrivains comme Sarraute Robbe-Grillet, il a participé à la révolution du texte romanesque qui privilégie maintenant le « comment dire et écrire ». Et ces métamorphoses ont aussi bousculé la conception du roman francophone africain comme on peut le constater dans certaines œuvres de Sony Labou Tansi, Henri Lopes, Williams Sassine dont les textes, à partir des années 80, ont eu à privilégier le travail du signifiant dans l’élaboration du roman. 


1 Prix Nobel de littéraure en 1985


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