Quand le président Jacques Chirac affirme quelque temps après l’avènement de la démocratie sur le continent que celle-ci était un luxe pour les Africains, des voix s’étaient élevées au sud du Sahara pour clamer tout haut que le président français n’était pas réaliste. Plus de dix ans après, on remarque que les dirigeants africains se conduisent comme des véritables hypocrites en ce qui concerne l’acceptation du multipartisme.
Multipartisme en Afrique après les indépendances Déjà dans les années 60 après les indépendances, les dirigeants africains de l’époque essaient de conduire la politique de leurs états à l’image de celle de leurs ex-colonies. Des partis de gauche et de droite se fondent sur le continent. Au niveau de l’Afrique du Centre comme celle de l’Ouest, une multitude de partis politiques se remarquent ; la plupart des dirigeants africains gèrent leur pays selon le modèle occidental. Dans certains gouvernements, on trouve encore des ministres et des conseillers blancs, surtout dans les ex-colonies françaises. Et les partis politiques ainsi que les syndicats qui vont survivre après les indépendances sont plus ou moins des copies conformes de ceux de la métropole. Au Congo-Brazzaville par exemple, Réné Bouthey remarque que «La CGTA (Confédération Générale des Travailleurs Africains) vient d’une transformation de la CGT métropolitaine dont elle est à l’origine la section locale». Du côté de l’Afrique occidentale, le multipartisme est spécifié par Léopold Sédar Senghor dans son étude «Nation et voie africaine du socialisme», en prenant l’exemple de la Fédération du Mali à travers une suggestion de son Secrétaire général: «La Fédération du Mali sera, comme les Etats fédérés, une démocratie. La loi électorale continuera d’y être une loi impartiale, ce qui est la propre de la loi, non une loi de circonstance, taillée à la mesure du Gouvernement ou du Parti majoritaire. Les libertés d’opinion, de parole, de presse, de réunion, d’association sont garanties par la Constitution du Mali et celle des Etats fédérés». A peine trois ans d’indépendance pour commencer à poser les bases d’une véritable souveraineté que les secousses provoquées par l’éthnicité et le tribalisme empêchent les nouveaux dirigeants de s’affirmer. Débutent alors quelques conflits au sein de la classe politique de chaque pays, conflits qui aiguisent l’appétit des coups d’Etat militaires. Au Togo, le président Sylvanus Olympio est évincé mortellement du pouvoir par l’armée en 1963. Quelque temps après, au Congo Brazzaville, l’abbé Fulbert Youlou est confronté aux syndicalistes pendant trois jours avant que les militaires le forcent de démissionner le 15 août 1963. Et dans les décennies 60-70, presque tous les pays africains, (surtout au sud du Sahara) sont secoués par des coups d’Etat qui portent les militaires au pouvoir, emmenant avec eux la dictature. La plupart de ces nouveaux chefs d’Etat ne sont que des petits sous-officiers ayant appartenu à l’armée coloniale avant les indépendances et n’ayant pas la capacité politique convenable pour gérer leur pays. L’Afrique des coups d’Etat Avec cette nouvelle race de présidents militaires, le continent connaît la dictature, la gabegie, le marasme économique, les assassinats politiques et l’exil des opposants vers d’autres pays. Les nouveaux présidents justifient leur coup de force par l’imbroglio provoqué, paraît-il, par le multipartisme hérité du système politique colonial. Il faut dissoudre tous les partis et associations politiques et les regrouper en un seul pour éviter les antagonismes ethniques et tribaux. En dehors du Sénégal de Léopold Sédar Senghor qui n’a pas supprimé le multipartisme, presque tous les pays africains, en particulier les ex-colonies françaises ont opter pour le parti unique. L’arrivée au pouvoir des militaires donne un nouveau visage à la politique africaine. Les intellectuels et ceux qui ont lutté depuis les indépendances et parfois même avant pour le développement et la «liberté» du continent sont écartés de force de la véritable lutte politique. Avec les militaires, s’installe l’absence de débats d’idées, l’absence de l’information avec la censure et l’absence de la liberté d’expression. Quelque temps après les indépendances, Patrice Lumumba au Congo démocratique et Sylvanus Opympio au Togo sont écartés tragiquement du pouvoir respectivement par Mobutu et Eyadéma. S’en suit alors une cascade de putsch sur le continent rendant difficile l’installation de la démocratie qui avait pourtant commencé à y germer avec le multipartisme hérité des pouvoirs coloniaux. Avec l’Afrique des coups d’Etat, le continent fabrique ses propres monstres politiques tels Mobutu en République démocratique du Congo, Bokassa en Centrafrique, Amin Dada en Ouganda ; ceux-ci se caractérisent par le burlesque politique et une dictature sanguinaire. Avec les coups d’Etat militaires, est mise en pratique une nouvelle façon de s’approprier le pouvoir ; l’assassinat des chefs d’Etat. Inauguré tristement par les Togolais avec la mort de leur premier président, et suivi plus tard par celle du président Diori Hamani en 1974, le phénomène fait tache d’huile dans la plupart des pays au sud du Sahara. Quelques exemples : le 13 avril 1975, le président Garta Tombalbaye est tué avec toute sa famille dans son palais, le 18 mars 1977, le Congolais Marien Ngouabi tombe «l’arme à ma main» en plein jour dans son état major au moment où l’armée est paradoxalement consignée, le capitaine Thomas Sankara du Burkina Faso est tué par ses proches ; il n’y a pas longtemps, le Niger a récidivé avec la mort tragique du président Maïnassara. Et dans cette Afrique des coups d’Etat, arrestations arbitraires, conflits tribaux, fuite des cerveaux, gabegies sont les maux que vont développer les militaires au pouvoir. Il faut attendre le vent de la Perestroïka qui souffle en Europe de l’Est et la chute du mur de Berlin pour vivre, contre toute attente, un renouveau démocratique en Afrique. A la rencontre de la Baule initiée par le président Mitterrand, celui-ci demande aux présidents africains d’ouvrir leur pays au multipartisme, plus précisément à la démocratie pour prétendre l’aide des pays développés. Sassou Nguesso, président d’un pays où le multipartisme s’est installé dans le sang, se rappelle très bien ce fameux discours de la Baule: «Il faut parler démocratie, c’est un principe universel (...) C’est la seule façon de parvenir à un état d’équilibre au moment où apparaît la nécessité d’une plus grande liberté. J’ai naturellement un schéma tout prêt : système représentatif, élections libres, multipartisme, refus de la censure (...)». Malheureusement, le président Mitterrand ne sait pas qu’il s’adresse à des «analphabètes» politiques s’étant, pour la plupart, autoproclamés présidents avec la complicité de l’armée, de l’ethnicité et du tribalisme. Et ce discours de La Baule va préparer l’époque des transitions au multipartisme. Les conférences nationales L’aide économique étant maintenant subordonnée à l’acceptation du multipartisme, et devant la colère et la paupérisation des peuples, les dictateurs africains ne peuvent plus utiliser la force pour contenir d’éventuelles révoltes. Il faut dialoguer avec les syndicats, l’armée et le peuple profond. Commence alors sur le continent, particulièrement en Afrique francophone, une série de conférences dites nationales dont les marquantes sont celles du Bénin et du Congo Brazzaville. Presque toutes les conclusions de ces «retrouvailles» politiques demandent aux Africains de s’ouvrir au multipartisme, à la démocratie qui devraient être concrétisées par des élections libres et transparentes. Dans l’ensemble des conférences, se délient les langues et les hommes politiques font de plus en plus attention à leur comportement social et acceptent le combat d’idées. Au Congo Brazzaville, Monseigneur Ernest Kombo faisant le bilan de la Transition imposée par la Conférence nationale constate : «Ce fut une crise totale, généralisée et profonde. Pour la résoudre, il y eut une conférence, que le peuple a voulu souveraine, tellement les maux étaient radicaux et multiformes. Elle avait pour rôle d’instaurer un dialogue démocratique». Mais hélas! Des querelles intestines ayant pour fondement les antagonismes ethniques et tribaux se remarquent en Afrique. Déjà, ceux qui s’intéressent aux politiques africaines sont perplexes, quant à l’avènement franc et réel du multipartisme et à la démocratie. Cette démocratie ne serait-elle pas un luxe pour les Africains longtemps marqués par le tribalisme, le régionalisme et la pauvreté? Nous savons que la pauvreté ne se marie pas avec la liberté au sens noble du terme. Malgré la naissance du multipartisme et de la démocratie pendant les transitions, les dirigeants politiques ayant «perdu le pouvoir», ont du mal à se départir de leurs habitudes héritées du monopartisme. Se forment dans la plupart des pays ouverts à la démocratie des partis et associations politiques fondés sur l’ethnie. On adhère à un parti non pas par conviction politique, mais par affinités tribales. Et cela aura pour conséquence des conflits entre partis, annihilant ainsi la liberté d’opinion. Quand arrivent les élections à la fin de ces transitions pour confirmer la démocratie, les Africains se remarquent par leur goût à la contestation des résultats en s’accusant mutuellement de s’être donnés à la fraude, phénomène admirablement pratiqué sur le continent. Et du coup, naissent d’autres confrontations qui se métamorphosent en affrontements armés entre différents groupements politiques. Dans cette pagaille créée par la venue du multipartisme, le partage du pouvoir devient difficile et aléatoire. La politique en Afrique étant source de bien être et d’enrichissement, on s’agrippe au pouvoir en s’intéressant au parti au pouvoir ou censé d’y accéder pour «se servir et non pour servir». Les confrontations sanglantes en Côte d’Ivoire, les guerres fratricides dans les deux Congo n’ont-elles pas été provoquées ou entretenues par le goût du pouvoir mettant ainsi en cause l’avènement de la démocratie? Démocratie en Afrique: des solutions possibles La démocratie est universelle et il faut l’appliquer normalement en Afrique en respectant ses principes élémentaires en corrélation avec le vécu quotidien de chaque peuple. La démocratie, un luxe pour les Africains? Discutable. Et si les dirigeants africains pouvaient se désolidariser de la politique politicienne pour se consacrer au social de leurs pays en améliorant par exemple les conditions de vie des populations? Une possibilité plausible dans certains pays riches comme l’Angola, et les deux Congo où les richesses seraient dilapidées par les gouvernants et utilisées pour entretenir les guerres qui s’y déroulent. Et s’ils pouvaient développer les secteurs culturel et sanitaire et revaloriser le SMIC des travailleurs qui, dans la plupart des pays africains, ne respecte même pas le coût de la vie; l’Africain ne vit pas mais survit. A cela on pourrait ajouter la révision du code électoral de chaque pays qu’il faudrait adapter aux réalités du terrain pour éviter le moins possible, les constations des résultats des urnes. L’Africain n’a pas en général une culture politique à cause du taux élevé de l’analphabétisme qui est un handicap pour le multipartisme, celui-ci ne vote pas en général pour le programme d’un candidat, mais le fait plutôt en fonction de son appartenance tribale. Du coup, la démocratie n’est plus respectée et cela a souvent défavorisé sa bonne marche. Des urnes sont aussi sortis des dictateurs. Pourquoi, en attendant que la culture de la démocratie s’installe très bien sur le continent, on ne pourrait faire voter uniquement que les intellectuels qui comprennent mieux «ce qu’on leur demande de choisir»? Il sied de dire que 80% des électeurs en Afrique sont des illettrés naïfs que les hommes politiques peuvent facilement manipuler et corrompre en se servant souvent du tribalisme et du régionalisme pour assouvir leur dessein. Et l’on remarque le contraire dans les pays de grande démocratie où les électeurs ont une éducation civique commencée depuis les bancs de l’école et soutenue par la culture du livre et des médias. Le civisme n’est pas encore bien développé en Afrique et cette situation fait que le vote qui est un devoir civique ne soit pas pris au sérieux. On vote par fanatisme ou par affinité tribale sans pour autant mesurer les conséquences de ces pratiques au niveau de la cohésions des «peuples» d’une même nation. Quelle éducation civique ont, par exemple, les vendeuses de beignets ou les batteurs de tam-tam africains à qui l’on demande d’aller aux urnes pour choisir un candidat selon son programme de campagne? Il faut développer les secteurs culturel, sanitaire et social Une nation se développe en fonction de sa capacité culturelle. Paradoxalement, les pays en voie de développement ont leur système éducatif qui tombe en ruine. Finie la grande école que l’on a connue en AOF (Afrique Occidentale Française) et en AEF (Afrique Equatoriale Française). Après les indépendances, les nouveaux dirigeants ont tué le système éducatif en le nationalisant dans certaines régions, comme l’avait fait par exemple le Congo Brazzaville en 1965 pour des raisons politiques. Les diplômes ne payent plus en Afrique par rapport à la politique qui souvent attire les arrivistes et les aigris de l’école. Et comme l’école n’honore plus, ceux qui étudient dans les grandes écoles d’Amérique et d’Europe ne veulent plus rentrer dans leur pays où aucune structure de travail confortable n’existe pour eux. Les universitaires et chercheurs vivant en Afrique et n’ayant pas plus les conditions de travail adéquates, cherchent à aller dans les pays développés dans le but de pouvoir travailler convenablement. Dans son article intitulé «L’exode des cerveaux en Afrique», Emmanuel Wongibe est très catégorique et explicite à ce sujet quand il affirme que «beaucoup de têtes pensantes africaines pourraient néanmoins résister à ces incitations [d’immigration ] si les gouvernements africains étaient prêts à faire, ne serait - ce que le strict minimum, pour offrir des conditions de travail corrects à leurs ressortissants. L’indigence des conditions de travail en Afrique, le manque de ressources pour financer la recherche, la montée d’une certaine culture de favoritisme, le comportement dictatorial de la plupart des gouvernements africains et le très bas niveau des salaires sont autant de facteurs responsables de l’exode des cerveaux en Afrique». De la santé, les maladies endémiques comme le paludisme et le sida empêchent les Africains de vivre «librement». Les dirigeants africains se remarquent par des dépenses de prestige. A cela, il faut ajouter l’absence d’une politique sociale. Résultat : on s’intéresse à la politique pour pouvoir mieux vivre ; on milite dans un parti par intérêt. Quel Africain pourrait respecter les résultats des urnes si son parti perdait (même logiquement) les élections? Quel Africain pourrait accepter la déchéance de son leader? Les Africains doivent se ressaisir et travailler au lieu de se «chamailler» et de naviguer dans la folklore politique. Ils doivent mettre en exergue la science et la technologie pour affronter les défis de la mondialisation comme cela se remarque dans les pays du Maghreb et en Afrique du Sud. Au Congo Brazzaville par exemple, le pays qui a, pour la première fois en 1992, un éminent scientifique à la tête du pays, s’ouvre à la science et la technologie comme le souligne Ndaki quand il constate que «Lissouba brandit la science et la technologie comme objectif (...) en faisant des admirateurs passionnés, y compris les jeunes intellectuels». Mais incompris parce que, en avance sur ses compatriotes ; il sera, comme la plupart des scientifiques, la risée des Congolais en retard sur l’évolution de la science et la technologie au niveau mondial. Si les dirigeants africains continuent à se comporter comme des véritables rois, gagnés par l’obscurantisme et obnubilés par leur pouvoir, ils vont provoquer un séisme dans le monde des jeunes et la déchéance de tout un continent. Et dans un avenir proche, il faut craindre que les Africains ne ressemblent à des animaux parqués sur le continent que les sujets des pays développés viendraient contempler par curiosité. Triste éventualité. Lishan Adam, dans sa réflexion «Donner à l’Internet une voix africaine» remarque au niveau de l’informatique que «L’information disponible sur l’internet est dominée presque exclusivement par le matériel produit aux Etats Unis, en Europe et en Asie, tandis que l’Afrique ne représente qu’environ 0,4% du contenu mondial selon une enquête de juillet 1993 conduite par Network Wizards (...). Si l’on met l’Afrique du Sud à part, l’Afrique ne produit que 0,02% du contenu mondial de l’internet». Avec le retard dû aux mesures économiques du FMI en ce qui concerne l’endettement de l’Afrique, mesures qui ont provoqué inéluctablement la paupérisation sur le continent, avec le retard de la jeunesse africaine sur l’outil informatique (environ 80% des jeunes Africains ne seraient pas encore initiés à l’informatique mais paradoxalement se seraient familiarisés aux armes de guerre) et avec les conflits armés qui se répètent dans certains pays, L’Afrique paraît comme marginalisée et délaissée de la compétition vers l’universel. Seule une réelle politique au niveau de l’éducation et de la santé devrait conduire les pays africains vers la véritable démocratie. Un peuple dont les problèmes éducatifs et sanitaires sont résolus est un peuple libre, prêt à accepter la démocratie. Multipartisme et démocratie en Afrique? Possible si les Africains pouvaient manger à leur faim pour éviter «la politique du ventre». Or les statistiques ont souvent montré que le SMIC en Afrique est insignifiant et aléatoire n’atteignant même pas le minimum vital. Et pour sa survie, l’Africain est obligé de se prostituer politiquement, hypothéquant de surcroît sa liberté d’opinion, de pensée et de choix. La démocratie ne serait-elle pas un luxe pour les Africains si l’on considérait tous les déboires et bouleversements qui ont accompagné l’ouverture au multipartisme? Les dirigeants africains qui, pour la plupart, seraient encore «accrochés au pouvoir pour le pouvoir», devraient s’efforcer à mettre l’intérêt de la nation au dessus des leurs. Bien gérer les ressources humaines et les richesses nationales en limitant les dépenses de prestige, lutter contre l’ethnicité, la peur, l’exclusion et l’impunité, développer le civisme, plus particulièrement au niveau des jeunes, futurs citoyens électeurs de demain et reconnaître le mérite du travail, voilà des comportements qui feraient que la politique ne soit plus une carrière alléchante pour s’enrichir. Conclusion Quand les Africains auront le minimum vital sur les plans éducatif et sanitaire, quand la sécurité sociale pourra fonctionner comme dans les pays développés qui nous ont légué ce mode d’assistance mutuelle, lorsque l’on pourra vaincre l’interrogation, la précarité et la peur d’un futur incertain chez les jeunes, la démocratie ne sera plus considérée comme un luxe. Disparaîtront alors la majorité des maux qui minent encore nos sociétés et qui nous empêchent de vivre convenablement à travers un multipartisme respectueux. Et l’Afrique, même tardivement, doit prendre conscience de l’enjeu car les nations qui s’y adaptent sont celles qui connaissent la croissance la plus rapide, gage fondamental de la démocratie; les exemples donnés par le Sénégal et le Mali avec des élections respectables devraient interpeller la classe politique africaine. Références bibliographiques | |

> Lire le commentaire