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Publié le 09 jui 2009 à 15:51
Par noelkodia
 

  Sur ses quarante ans passés, Maguy posa toute sa chaire et sa graisse sur la chaise qui s’était présentée à elle dès qu’elle entra dans la maison. Elle avait un embonpoint des femmes de chez nous. Devant elle, la glace accrochée à l’un des quatre murs couverts de papier peint rose lui rendait son image. L’image d’une femme qui ne faisait pas son âge avec ces produits cosmétiques qu’elle achetait dans les boutiques africaines de « Château Rouge » et qui l’avaient rendue jeune, claire et belle comme le sont la plupart des femmes de chez nous. Son double que lui renvoyait le miroir l’imitait dans tous ses gestes. Voici presque deux ans qu’elle séjournait en France parce qu’elle avait rejoint Joseph son mari. Elle était maintenant dans Paris avec Joseph qui l’avait arrachée à Euloge, son véritable amour de jeunesse. Un amour du lycée, comme on aimait le dire pour les rencontres amoureuses qui se faisaient sur le chemin de l’école et dans les cours de récréation. Deux ans à Paris, la vie n’était pas celle qu’elle avait souhaitée en quittant le sol natal et malgré tout le bonheur matériel qui l’avait accueillie. A quarante ans, on ne vit pas comme à cinquante ans ? Joseph, après avoir fatigué son corps dans le bâtiment, s’était reconverti en vigile dans un grand magasin de Paris. Trois jours sur sept, plus précisément les nuits de vendredi à dimanche le privaient de sa femme. Ainsi va la vie dans ces pays où l’on peut exercer n’importe quel métier, surtout les plus pénibles qui n’intéressent pas les Français. Assise devant son bureau qui lui servait de lecture, elle ne put contenir les larmes qui commençaient à naître dans ses yeux, tant le silence et l’absence de Joseph lui étaient paradoxalement présents. Elle pensa à Elisa, son amie de jeunesse laissée au pays, avec qui, elle avait une correspondance on ne peut plus régulière. Comme entraînée par une force intérieure, elle sortit du tiroir de son bureau un bloc-notes et un stylo. L’horloge du mur indiquait vingt heures passées ? Elle n’avait pas encore sommeil. C’était un jour de samedi et la télévision diffusait un reportage sur l’ambiance des fêtes d’un pays africain. Elle se décida à écrire à Elisa car le sommeil tardait à venir et la télé l’avait fatiguée avec la poursuite d’un programme monotone diffusant des images en non-stop. Pour la première fois, Maguy avait décidé de révéler à son amie le désespoir et l’amertume dans lesquels elle vivait au près de Joseph depuis son arrivée en France. Son cœur se mit à battre et son corps frémit quand elle pensa que sa chère Elisa ne cessait de l’envier en lui parlant de la vie au pays. Une feuille sur le bureau et un stylo dans la main droite, et ayant pour seul témoin le silence de cette nuit du 31 décembre au 1er janvier, elle se mit à écrire :

 

  Ma chère Elisa, tu ne me croiras pas peut-être si je te dis que je t’écris quand les aiguilles de l’horloge s’approchent de minuit. Je n’ai pas encore sommeil. Je n’ai même plus la notion du temps tant qu’il passe monotone entre quatre murs. Joseph est souvent absent comme aujourd’hui. Samedi, un jour de plaisir à Brazzaville où la fête est toujours au rendez-vous. Surtout que nous sommes au dernier samedi de la dernière semaine du dernier mois de l’année après que les Congolais ont touché leur salaire ? Je t’imagine aux « Cataractes » dans les bras de Jean Claude en train de savourer les plaisirs de la vie. Te rappelles-tu ces vers de Ronsard : «Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain ; Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie » que nous avions étudiés en classe de seconde avec monsieur Jérôme Le Grand, ce professeur français qui nous avait initiées à la poésie ? Ma chère Elisa, je te revoie en pensées dans toutes nos promenades et sorties qui faisaient de nous des sœurs jumelles. Tu ne croiras pas si je te dis que la vie d’ici m’a fortement découragée et ébranlée. Tu dois être étonnée de ma réaction car  combien de fois ne souhaitions-nous pas de venir vivre cette expérience. « L’homme se découvre lorsqu’il se mesure à l’obstacle », a dit un grand penseur. Eh bien ! Moi, je te dis que j’ai découvert ce qui me semble inadmissible et invivable dans ce pays. Tout d’abord je serai une grande menteuse si je te disais que je suis totalement déçue en France. Dès que l’on arrive dans ce pays, on n’a plus envie de revenir aussitôt au Congo car ébloui par ses lumières et son gigantisme qui font penser à l’intelligence et à la réussite des Blancs. Dès que je suis arrivée à Paris, tout était presque à  ma disposition. Joseph avait déjà tout ce que peut avoir un homme dans sa maison. D’ailleurs j’ai remarqué que presque tous les compatriotes que j’ai visités possèdent tout ce qui se trouve chez nous : télévision, magnétoscope, chaîne musicale, lecteur de CD et DVD, ordinateur avec Internet, frigo, congélateur et autres fantaisies électroniques. La vie ici n’est plus comme au pays où tout le monde connaît tout le monde. Chez nous au Congo, malgré  l’arrivée du téléphone portable, on se plait quand même à se rendre visite pour causer. Ici, ce sont les coups de fil qui relient tout le monde. Tu seras encore surprise si je te dis que je n’ai pas encore rencontré notre amie Adelia depuis que je suis arrivée à Paris. Et cela juste bientôt deux ans dans quelques jours. Nous ne nous parlons qu’au téléphone car elle me rappelle souvent qu’elle travaille beaucoup et surtout de nuit. Mais quel travail ? Elle m’a confié, il y a quelques jours, sans fausses hontes, qu’elle regrettait son poste de secrétaire de direction à la Banque Agricole du Congo au métier qu’elle pratique ici. J’ai été étonnée quand elle m’a dit qu’elle s’occupait de vieilles personnes dans une maison de retraite, moi qui croyais la retrouver dans une banque française ou même étrangère. Faire manger, faire boire des vieilles personnes fatiguées et meurtries par l’âge et leur climat, changer leurs culottes à tout moment car souffrant presque d’incontinence  urinaire, leur torcher  les fesses et essuyer leurs vomissures,  voilà ce que fait notre amie du lundi à vendredi. Et le week end, elle est obligée de se reposer en essayant de chasser toutes ces images dégueulasses qui constituent son univers de travail. L’argent n’a pas d’odeur et de couleur. Dieu merci ! Et comme on ne réalise jamais le future, elle a été contrainte de s’y habituer. L’autre jour, nous avions presque passé une demi-heure au téléphone. Heureusement qu’ici, il existe ce que l’on appelle « forfait » au téléphone. Vous pouvez parler aussi longtemps que vous le voulez, la facture de la communication reste la même. Elle promet toujours de passer me voir quand elle vient faire ses courses à Paris. Mais jusque là, j’attends toujours. Ici, l’amie inséparable est la solitude. J’ai beaucoup regretté la chaleur humaine du quartier avec le bruit des véhicules, les pétarades des cyclomoteurs et les pleurs des enfants qui me rappellent toujours notre jeunesse. Au pays, on est pauvre mais heureux ; ici on a l’essentiel mais malheureux. Je crois t’avoir déjà dit que Joseph travaille comme vigile dans un grand magasin de Paris toutes les nuits de vendredi à dimanche. Et tu comprends que je passe des nuits, seule dans mon lit. Quelle nouvelle vie ? Quand je pense qu’avec Euloge, un homme qui savait ce que je voulais sans que je le lui dise ! Je te dirai franchement que Joseph m’a rendue frigide. Depuis un certain temps, je ne me sens plus. J’ai l’impression d’avoir été excisée. Tu vas encore rire si je te rappelle que j’aime que l’on me fasse l’amour à tout moment. J’ai toujours voulu qu’un homme m’appartienne à moi toute seule. Mes contradictions sentimentales avec Euloge et que tu réglais sont sûrement encore manifestes dans ta tête. Une année de vie commune avec lui, c’était le paradis que je voulais à moi toute seule. Te rappelles-tu ce que je te confiais ? Pour l’empêcher d’être convoité par d’autres femmes, chaque matin avant de sortir, je lui demandais de me faire l’amour. Et quand on se retrouvait le soir, pour voir s’il n’avait pas triché ailleurs, je lui demandais encore de me satisfaire. Et je le revois se débattant sur moi pour me faire plaisir ; cela devait être dur pour lui. Avec le temps, je réalise que ma jalousie était enfantine et mal placée et que je lui demandais un peu trop. Aujourd’hui, avec Joseph,  je subis le revers de la médaille. Fatigué par son boulot, qui a déréglé son horloge de sommeil et secoué par les coups de fil du pays des parents qui lui demandent  à tout moment de leur faire des Western Union, Joseph arrive parfois à passer trois ou quatre jours de la semaine sans me satisfaire sexuellement. Même quand je lui fais comprendre mon envie d’être chevauchée. Je ne sais même pas s’il profite de ses nuits de travail pour passer du côté de Pigalle. Il y a des moments où je pleure seule dans mon lit, surtout en hiver quand la solitude devient plus pénétrante et angoissante. Les quelques jours et nuits qu’il passe avec moi à la maison semblent monotones car il paraît toujours fatigué. Aussitôt au lit après s’être débarrassé de tous ses habits, il se jette sur moi comme un rapace affamé, ne me laissant même pas le temps de me préparer. Je pleure quand je pense à ce que nous faisions, Euloge et moi. Voilà un homme qui savait bien s’occuper de moi. Euloge pouvait te faire l’amour, rien qu’avec ses yeux, ses mains, son sourire et son silence. Quant à Joseph, après son passage éclair sur moi, comme un coq sur une poule, (comme ces spectacles qui nous faisaient rire dans le poulailler de l’oncle Emmanuel) il tombe dans un lourd et profond sommeil avec des ronflements qui m’empêchent de dormir à mon tour…

 

Elle fut surprise par la sonnerie de son téléphone portable à cette heure tardive. Le coup d’œil qu’elle jeta sur l’horloge murale lui indiqua qu’il était minuit passé de cinq minutes. Nous venions d’entamer la nouvelle année. Le téléphone portable continua de l’appeler. Elle hésita. Son regard s’arrêta un instant sur l’appareil avant de se décider. Il le prit dans sa main et décrocha en lançant un « Allô ! » timide comme sorti du fond de sa gorge. Une voix de femme répondit au bout du fil à son « Allô ! » dans un fond sonore musical. C’était de la musique de chez nous, la rumba enivrante et dansante de Koffi Olomidé Mopao ou d’un autre musicien qui devait jouer comme lui. Elle reconnut la voix d’Elisa malgré les continents et les mers qu’elle avait traversés avant de tomber son oreille. Une fois de plus, la sorcellerie des Blancs faisait ses preuves.

- Allô ! Maguy ? (grésillement au téléphone) Allô ! Maguiiiiiy ? Bonne Annéééééeeeee ! Allô ! Maguy ? Je suis au « Cabaret Le Zoo » avec mon chéri Jean Claude pour fêter la Nouvelle année. Nous avons profité du concert de Koffi Olomidé Mopao à Brazzaville pour danser. J’espère que toi aussi, tu fêtes bien cette nouvelle année avec Joseph. Il paraît que là-bas chez toi à Paris, les fêtes de la Bonne année, on les passe entre amis dans les maisons. Je t’embrasse très fort et je te souhaite beaucoup de bonheur avec ton mari. (Pause puis de nouveau la voix d’Elisa dans un rire de joie). Ce soir, c’est du coller-serrer avec Jean Claude. Il faut qu’il me montre que sa virilité est encore là. Est-ce que tu te rappelles l’expression que nous avions inventée… (rire d’Elisa) quand nous parlions de nos secrets ?  Nous parlions de « se laisser ouvrir la boîte à plaisirs »… (nouveau rire). Aujourd’hui, je vais demander à Jean Claude d’ouvrir largement ma boîte à plaisirs pour bien commencer la nouvelle année... (nouveau rire au bout du fil). Je te laisse et je te souhaite une Bonne année. Bisous !

Elle garda encore son téléphone collé à son oreille droite, ne s’apercevant pas que leur communication avait pris fin depuis quelques secondes. Elle se rappela maintenant que l’on se trouvait sur le pont qui va d’une fin d’année au début d’une autre. C’était la nuit du nouvel an et elle était seule dans sa maison. « J’avais une vie et un destin avant. Joseph me les a volés et détruits ensuite. Et je ne savais que c’était comme ça en France » se dit-elle en imaginant l’ambiance qui prévalait au pays en cette nuit du nouvel an. Elle maîtrisa son émotion et ses yeux fatigués par la nuit, tombèrent sur la dernière phrase de la lettre qu’elle était en train d’écrire : « Quant à Joseph, après son passage éclair sur moi comme un coq sur une poule, il tombe dans un lourd et profond sommeil avec des ronflements qui m’empêchent de dormir à mon tour ».

Des larmes se formèrent dans chaque coin des yeux. Des larmes ( de colère ou de dépit ?)  qui montrent que l’on a été peut-être trompé par le destin. La première larme coula sur sa joue droite, tandis que la seconde de l’œil gauche tomba dru sur la lettre et se transforma en une grande tache au contact de l’encre. Une tache en forme de cœur. Sur un coin du bureau, un roman d’un compatriote titré Des rires sur une larme avec une première de couverture marron et dont elle venait de terminer la lecture trois jours auparavant, attira de nouveau son attention. Elle sentit une secousse intérieure comme si ses viscères s’entremêlaient, s’entrechoquaient en bouillonnant. Peut-être l’annonce d’une diarrhée émotionnelle.


Noêl KODIA-RAMATA


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