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Publié le 13 avr 2007 à 18:46
Par noelkodia
 

Parmi les romans publiés au cours de ces deux dernières années, il y a aussi "Cœurs en papier"* qui a retenu notre attention par sa qualité indéniable. L’auteur, qui fait partie de la nouvelle génération des écrivains francophones, vient de prouver une fois de plus que sa place parmi les romanciers congolais, devient incontestable après son premier récit "La Gazelle et les exciseuses". Et si on pouvait lire et peut-être relire même son deuxième roman ?.


Cœurs en papier nous présente l’Afrique et l’Europe avec leurs réalités contemporaines à travers l’histoire d’un jeune étudiant noir en France et sa fiancée restée au pays. Leur amour, né dans la fougue de leur jeunesse pour aboutir aux fiançailles avant que le jeune homme s’envole pour ses études, se brise contre le mur du désespoir que construisent l’Afrique des coups d’Etat et l’immigration avec son corollaire le racisme en Europe. L’Afrique des militaires, du népotisme et du tribalisme, les problèmes de l’immigration et du racisme qui se posent à certains moments aux étrangers en France et l’amour inachevé des deux fiancés séparés par le voyage, tels sont les trois principales branches de ce récit émouvant.


L’Afrique des coups d’Etat et le tribalisme

Lorsque le jeune Polhit, à la fin de ses études en France, se prépare pour retourner dans son pays où il avait laissé sa fiancée Faty, s’y produit un coup d’Etat qui marque sa famille ; son oncle Moussa est arrêté puis incarcéré car n’étant pas de la tribu du nouveau Général-président. Et dans cette Afrique des coups d’Etat, se révèle toujours l’inacceptable avec la désorganisation de la société où mort, violence, viol, vol et pillage deviennent des réalités. Et bien que loin du pays, le héros vit ces faits par la « magie » de la télévision : « (…) l’étudiant scrutait les visages quand le cameraman faisait des plans rapprochés, (…) la violence et la soudaineté des combats ne leur permettaient que de sauver leur vie. Les biens restaient dans les habitations, sous la protection des soldats pilleurs. Ils servaient de butin aux vainqueurs » (p. 5). Sur place au pays, le coup d’Etat du général Kouli remet le tribalisme à la surface des événements car si dans certains pays l’on constate l’opposition Nord/Sud, ici dans Cœurs en papier, le tribalisme se définit par l’opposition entre les peuples de l’Ouest et ceux de l’Est. Le pouvoir étant revenu dans la région du Akebou à l’Ouest, l’oncle du héros, originaire de l’Est, est arrêté et incarcéré avant de mourir, suite à la vengeance tribale. Et le jeune Polhit s’en aperçoit par le cri de détresse que lui lance son oncle depuis la prison : « Nos geôliers ne nous permettent pas un bel avenir (…) ne reviens pas au pays. (…) Avec ton niveau en France, tu trouveras un travail » p. 40). Et avec l’Afrique des coups d’Etat et du tribalisme, Christian Mambou met en exergue le roman du désenchantement dont parle Jacques Chevrier dans Littérature nègre. Aussi, devant cette nouvelle situation on ne peut plus tragique qui vient de se produire dans son pays, et devant l’invite de son oncle, le héros est obligé de vivre l’exil forcé, période pendant laquelle il va affronter les problèmes de l’immigration car la validité de sa carte de séjour prenant fin inéluctablement. Commence alors une autre vie pour l’étudiant où se bousculent l’image du pays marqué par la situation pénible de sa famille après le coup d’Etat, son amour (véritable) pour Faty et (de raison) pour Céline, les conseils que lui prodiguent son ami Fidèle et le vieux Charlie, promotionnaire de son oncle Moussa, marié à une Française.


Immigration et racisme dans « Cœurs en papier »

Quand le jeune Polhit fait la connaissance de la Française Céline à l’université, il ne sait pas qu’elle va jouer un rôle révélateur dans sa vie. Et, dans l’impossibilité de proroger la validité de sa carte de séjour, c’est Céline qui lui propose un mariage blanc pour le « sauver » de la clandestinité. Entre l’ amour sincère pour sa fiancée et l’amour de raison pour Céline, le héros vit des cauchemars de l’exil. Après avoir lutté contre les avances implicites de Céline, Polhit tombe dans le piège de la chaire : « Les regards se croisaient chargés de désir (…) Elle [Céline] sentit le souffle chaud et enfin des lèvres pulpeuses. Le long baiser mit fin au massage. Il s’en suivit un autre. Puis les désirs et les pulsions jusque-là contenus déchaînèrent la danse des corps » (p.102). Et quand la jeune Française annonce naïvement à ses parents son intention de se marier avec son ami noir, se dévoile le racisme des ses parents vis-à-vis de l’autre. Ils ne peuvent accepter que leur fille unique se perde dans l’ « obscurantisme » des Noirs : « Jean-Paul et Nadine[les parents de Céline] refusaient d’emblée qu’un étranger jouisse du fruit de leur labeur. Les Noirs, paresseux devant l’Eternel, ne connaissaient pas la valeur de l’argent » (p. 84). Et quand Céline ne veut rien savoir des conseils de ses parents et, se servant de sa majorité pour continuer à vivre avec son ami, elle ne sait pas qu’elle pousse son père à « agir autrement » pour l’éloigner de Polhit. Ainsi, le jeune homme sera, sans le savoir, dans le collimateur d’une détective jusqu’au moment où la police va l’accueillir au cours d’un contrôle de police de papiers. A cause de sa couleur, l’Africain ne sera pas accepté par les parents de son amie. Celle-ci sera malheureusement à l’origine de l’agonie de l’amour des deux fiancés en démontrant à Faty qu’elle a couché avec son homme : « En parlant d’amour, Polhit a trois grains de beauté sur la fesse gauche. C’est mignon » (p.112). Et cette révélation refroidit la pauvre Faty quand elle réalise la véracité de la déclaration de la Française en se projetant dans le passé : «  (…) entre le marigot et la termitière géante, [des] herbes servirent de matelas à la fiancée vierge. Cachés dans l’intimité de la nature, deux êtres épris de passion se connurent pour la première fois (…). La complicité du temps permit aux amants de découvrir le corps de l’un et de l’autre. Faty vit les grains de beauté [ sur la fesse gauche de Polhit] » (p.113).

Un amour inachevé sans véritable orgasme de la virginité du terroir Le coup d’Etat du général Kouli et le tribalisme prendront le dessus sur l’amour des deux fiancés. Le coup fatal viendra de l’attitude de Céline après avoir découvert la véritable signification des liens entre Polhit et sa prétendue cousine Faty. Persécuté par sa fiancée qui ne cesse de lui téléphoner depuis le pays, bouleversé par ce qu’elle vient d’attendre de la bouche de Céline, nargué par l’infirmier Joël, le nouveau prétendant de Faty qui se montre jaloux et tribaliste, et pris à partie par sa propre mère qui ne comprend pas sa « trahison », le jeune Polhit se laisse emporter par la fatalité du destin jusqu’au jour de son arrestation par la police, consécutive à un contrôle de pièce d’identité. Refoulé dans son pays, il sera victime des réalités locales avec le pouvoir politique qui vient de passer d’une tribu à une autre. Ses diplômes obtenus en France ne seront pas « acceptés » par l’administration à cause du tribalisme. Et l’amour dans lequel il s’était réfugié jusque-là, se brise en faisant trois victimes. La première est lui-même qui perd sa fiancée à cause du tribalisme qui a provoqué la mise à mort de la virginité du terroir. Faty, de son côté, victime du tribalisme, voit son amour pour Polhit inachevé et s’acheminer vers l’inacceptable. De son côté, Céline restée en France ne peut jouir d’un amour de couple après son accouchement car elle élèvera seule le bébé de Polhit, symbole de leur amour qui révèlera plus tard aux parents de la Française que l’amour n’a pas de frontière, n’a pas de couleur. Et les cœurs de ces trois personnages (Polhit, Faty et Céline) deviennent des véritables « cœurs en papier » à cause d’un étudiant devenu un sans-apiers. Tribalisme, coup d’Etat, exil sont les principaux thèmes qui reviennent dans la littérature narrative congolaise. Des titres tels Tribaliques d’Henri Lopes, L’Exil ou la tombe de Tchichelle Tchivéla et Le Récit de la mort de Jean Baptiste Tati Loutard. Mais c’est surtout la littérature de la diaspora qui dévoile très bien l’exil, l’immigration et le racisme sur fond de couleur de peau, comme on peut le remarquer chez Daniel Biyaoula dans son premier roman L’Impasse, Didier Kounkou-Lareis dans Noir Charbon et Marie-Louise Abia dans Bienvenus au royaume du sida avec cette réplique combien révélatrice d’une Blanche à son mari congolais au cours d’une scène de ménage : « Ce n’est pas parce que je te permets de coucher avec moi que tu crois avoir le droit de me frapper ; n’oublie jamais que pour moi, tu n’es et ne resteras qu’un nègre ! » (p. 151). Et ces récits se trouvent plus ou moins « intertextualisés » dans le récit de Christian Mambou.


Le scriptural dans « Coeurs en papier »

La lecture approfondie de ce roman nous révèle que le texte « avance en récits parallèles » : les deux principaux personnages (Polhit et Fady) évoluent dans des univers qui ne se rapprochent pas physiquement sauf dans leurs souvenirs. La jeune fille est restée en Afrique dans l’attente de son fiancé tandis que celui-ci vit en France. Et même quand il retourne au pays, le tribalisme creuse un fossé entre les deux amis. Du suspense dans le rebondissement des événements, le roman rappelle la surprise dans laquelle tombe le lecteur à un moment du récit. Comme dans Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain où le lecteur est refroidi et se voit déconnecté du suspense par la mort du héros Manuel, lui qui attendait plutôt celle de Gervilen. Dans Cœurs en papier, le lecteur se voit surpris par l’attitude de Céline qui trahit naïvement le héros au cours de sa conversation téléphonique avec la fiancée de ce dernier. Et la diégèse semble se dégonfler comme un ballon de Baudruche à partir de ce moment qui, fatalement, annonce déjà la fin du rêve des deux fiancés. Au niveau des personnages qui évoluent dans ses romans, l’auteur semble forger son propre style. Ces derniers rappellent l’univers sociétal de l’Afrique de l’Ouest et non son terroir comme on le remarque chez la majorité de ses compatriotes. On « rencontre » par exemple Kéïta, Aya, Djama dans La Gazelle et les exciseuses et Moussa, Faty et Abdoulaye dans Cœurs en papier. L’écrivain serait-il influencé par son séjour en Afrique de l’Ouest dans l’exercice de son métier de journaliste comme le précise sa biographie ?


Conclusion

Cœurs en papier, un roman écrit dans un style fluide où le linéaire du récit ne pose aucun problème au lecteur lambda dans l’acceptation des événements à lui rapportés et où la dimension narrative prime sur la descriptive. La lecture donne l’impression que le narrateur laisse plus de place aux personnages pour s’exprimer dans une grande partie de la diégèse, positionnant ainsi le lecteur sur le va-et-vient qui se réalise entre la diégésis (qui se fonde sur la performance descriptive et l’énoncé narratif) et la mimésis (qui épouse la représentation du langage dialogique des personnages) et vice versa. En dehors de quelques rappels de souvenirs des deux fiancés et de la maman de Faty qui revit le viol de sa mère par les hommes en treillis dans une Afrique de la honte, le récit avance sans rétroviseur diégétique jusqu’au retour du héros au pays. Et on peut dire que Cœurs en papier confirme la maîtrise de la création romanesque que l’auteur avait déjà agréablement annoncé dans son premier roman où se révèle la confrontation des deux Afriques : la traditionnelle incarnée par les « coupeuses de clitoris », autrement dites les exciseuses, et la moderne qui lutte contre cette pratique. Et la critique de se demander si le lecteur lambda, devant les deux premiers romans de Christian Mambou, ne s’apparente-t-il pas au « chercheur d’Afriques » d’Henri Lopes devant les problèmes que posent l’excision en Afrique et l’immigration dans le milieu de la diaspora africaine ?


Noël KODIA



* Christian Mambou, Cœurs en papier, Editions, Le Marchand de Tyr, Saint-Pierre Lafeuille, 2006, 148 p. 9euros. Avec deux romans en un laps de temps, l’auteur est, sans contexte, l’une des promesses de la nouvelle génération, vu son âge. Il a exercé le métier de journaliste en Afrique centrale et en Afrique de l’Ouest. Il vit actuellement en France, plus précisément en Lorraine où il est correspondant d’un quotidien régional et animateur radio.


Références bibliographiques

- Abia (Marie-Louise), Bienvenus au royaume du sida, Editions ICES, Paris, 2003
- Biyaoula (Daniel) L’Impasse, Editions Présence africaine, Paris, 1997
- Chevrier (Jacques), Littérature nègre, Editions, A.Colin, Paris, 1990
- Kounkou-Lareis (Didier), Noir Charbon, Editions Paari, Paris, 2005
- Lopes (Henri), Tribaliques, Editions Clé, Yaoundé, 1972
- Lopes (Henri), Chercheur d’Afriques, Editions du Seuil, Paris, 1997
- Mambou (Christian) La Gazelle et les exciseuses, Editions L’Harmattan, Paris, 2004
- Tati Loutard (Jean Baptiste), Le Récit de la mort, Editions Présence africaine, Paris, 1987
- Tchivéla (Tchichelle) L’Exil ou la tombe, Editions Présence africaine, Paris, 1986
- Roumain (Jacques.) Gouverneurs de la rosée, Imprimerie de l’Etat, Port-au-Prince, 1944


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