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Publié le 20 mar 2002 à 22:56
Par noelkodia
Humeur : Maussade

20 Décembre 2001: mort de Léopold Sédar Senghor ; l’année s’est terminée par une note triste avec la disparition d’une grande figure de la littérature francophone. A 95 ans, Senghor s’en est allé laissant une grande oeuvre poétique.


Homme politique, il s’est plutôt illustré dans le domaine littéraire, et sa personnalité s’impose dans le monde des lettres quand il devient le premier homme de couleur à être admis à l’Académie française. Formé par les Pères du Saint Esprit au Collège Liberman, Senghor se croit une vocation sacerdotale. Mais avec la préparation de l’Ecole Normale Supérieure à Louis-le-Grand, cette vocation s’émousse. Quand il obtient son agrégation de grammaire en 1935, il enseigne dans quelques villes françaises.


Théoricien de la négritude

Déjà jeune, il écrit quelques textes de poésie qu’il publie dans de nombreuses revues avant de les regrouper plus tard dans «Chants d’ombre. Son passage à la Sorbonne lui permet de faire la connaissance d’Aimé Césaire et de Léon Gontran Damas. Avec ses deux amis, il essaie de conscientiser l’intelligentsia noire pour lutter contre la politique de l’assimilation pour mettre en valeur la personnalité culturelle de l ’Afrique. Il se définit comme l’un des théoriciens de la Négritude. Comme écrivain, il est plus connu en poésie bien qu’ayant à son compte plusieurs essais. L’œuvre poétique de Senghor commence dans les années 40 avec la publication de» Chants d’ombre «en 1945 qui seront suivis en 1948 des» Hosties noires. Huit ans plus tard, il reprend la plume pour «Ethiopiques» en 1954, «Nocturnes» en 1962, «Lettres d’hivernage» en 1972 et enfin «Elégies majeures» en 1979.

On lui doit aussi «l’Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française». De l’œuvre théorique, on peut citer quelques valeurs comme «La parole chez Claudel et les Négro-Africains», «Pour une relecture de Marx et Engels» et surtout les célèbres «Liberté» en quatre volumes. De la poésie, Senghor se détache de la langue hermétique et pleine de révolte de son ami Césaire. Les caractéristiques de sa poésie sont claires car il est «l’enfant» des classiques. Il obéit à la forme et aux directives de la poésie classique. Et ne se laisse pas aller, comme Césaire, au gré de la fantaisie en respectant l’équilibre des parties dans ses textes. Héritier de la tradition, le poète pense en Sénégalais mais écrit en français, et se dégagent dans ses textes quelques senteurs de la poésie du terroir fondée sur la musicalité. Comme l’affirme le poète congolais Théophile Obenga dans un poème dédié à Césaire, «Les mots sont leurs mots/mais le chant est nôtre.

On peut découvrir la rigueur de la langue du poète de la Négritude dans son recueil intitulé «Poèmes» publié aux éditions du Seuil en 1964 et 1973. Ce livre rassemble les principaux textes de l’auteur écrits au cours de sa vie: «Chants d’ombre», «Hosties noires», «Ethiopiques». On y trouve aussi ses «Lettres d’hivernage. Nous nous sommes intéressés aux trois (3) premiers volumes qui ont souvent attiré l’attention de la critique. Africain de naissance, le poète, malgré son séjour au pays des blancs et son humanisme universel, porte en lui l’ombre du terroir. Le pays des ancêtres est son royaume d’enfance et l’enracinement dans sa mère Afrique lui fait penser à son Joal natal et surtout à la femme du terroir dont la beauté sauvage et crue est «incommensurable» comme il le crie fort dans «Femme noire»:

«Vêtu de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté! /J’ai grandi à ton ombre la douceur de tes mains bandait mes yeux/Et la beauté me foudroie en plein cœur comme l’éclair d’un aigle (...)/ Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau». Mais dans ces «Chants d’ombre», tout n’est pas noir, et le terroir du poète fait écho à son séjour parisien marqué par la laideur blanche de la neige: «Les mains blanches qui tirèrent les coûts de fusil qui croulèrent les empires/Les mains qui flagellèrent les esclaves, qui vous giflèrent, les mains peintes poudrées qui m’ont giflé». Avec «Hosties noires», resurgit l’image de la guerre à laquelle l’auteur a participé pour la libération de la France.

Le poète, dans ses textes, célèbre par la magie des mots, le sacrifice de ses compatriotes, les tirailleurs «sénégalais». Prière pour ses amis et ses adversaires, dénonciation de la violence se lisent dans «Hosties noires» comme on peut le remarquer dans les derniers vers du poème «Assassinats»: «Le chant vaste de votre sang vaincra machines et canons/Votre parole palpitante les sophismes et mensonges/Aucune haine votre âme sans haine, aucune ruse votre âme sans haine, aucune ruse votre âme sans ruse/O Martyrs noirs race immortelle, laissez-moi dire les paroles qui pardonnent». La poésie senghorienne évoque aussi les valeurs du continent et cela se remarque surtout dans «Ethiopiques», un recueil centré sur le personnage de Chaka qui incarne pour le poète le mythe, l’amour et le tragique du destin africain.

Et cette figure emblématique et légendaire de l’Afrique occupe une grande place dans l’inspiration du poète; il suffit de lire le long poème dramatique à plusieurs voix intitulé «Chaka», dédié aux martyrs bantous de l’Afrique du Sud, dont l’incipit est révélateur: «Chaka, te voilà comme la panthère ou l’hyène à la mauvaise gueule/A la terre clouée par trois sagaies, promis au néant vagissant/Te voilà à la passion. Ce fleuve de sang qui baigne, qu’il te soit pénitence». Un autre fait pertinent pour le poète: sa passion pour le Congo. C’est le pays qui lui fait découvrir le grand poète Sony Labou Tansi qui se révélera plus dans le domaine du roman. Au cours d’une tournée officielle au Congo dans les années 70, il fera venir à Brazzaville le jeune Sony Labou Tansi, oublié par les «grands» de son pays et perdu en province dans la petite ville de Mindouli.

L’attachement de Senghor pour le Congo s’exprime aussi à travers son poème-chanson dédié au fleuve qui porte le nom du pays: «Oho! Congo oho! Pour rythmer ton nom grand sur les eaux sur les fleuves sur toute mémoire/Que j’émeuve la voix des kôras koyaté! L ’encre du scribe est sans mémoire (...)/Mais la pirogue renaîtra par les nénuphars de l’écume/Surnagera la douceur des bambous au matin transparent du monde. Et quand, à l’orée des années 70, l’artiste musicien Tabou Ley Rochereau se prépare pour son passage sur les planches de l’Olympia à Paris, le président poète compose pour ce dernier deux textes: «Fétiche» qui sera interprété sur la scène de l’Olympia et «Pitié» qui fait partie du répertoire du chanteur congolais. Senghor a été aussi un grand homme politique qui a marqué l’avant et l’après indépendance des pays francophones.

De 1960 à 1980, il est le président du Sénégal, période au cours de laquelle il contribue à la consolidation de l’unité et l’indépendance du continent. A partir de ses activités extra-littéraires, une autre étude pourrait intéresser les biographes et les politologues. Avec la disparition de Léopold Sédar Senghor, la poésie africaine ainsi que celle de la diaspora a subi un coup terrible. Délaissée entre temps par les jeunes écrivains qui s’intéressent plus à la fiction, la poésie devrait reprendre ses lettres de noblesse pour continuer l’œuvre combien louable laissée par Tchicaya U Tamsi et Sédar Senghor que tentent de préserver des grands noms de la poésie noire tels Edouard Maunick et Jean Baptiste Tati Loutard.


Références bibliographiques
Chevrier (J.) Littérature africaine, Hatier, 1990
Lemaître (H.) Dictionnaire Bordas de la littérature française et francophone, Bordas, 1986
Senghor (L.S.) Poèmes, Seuil, 1984 et 1974.


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