Connu plus par sa voix et par sa plume en tant correspondant de Radio France Internationale et l’Agence France Presse au Cameroun, David Ndachi Tagne vient de nous quitter brusquement en ce mois d’octobre 2006, après avoir marqué radiophoniquement le continent au niveau sportif et social. Mais on n’a presque pas parlé de lui en tant qu’écrivain malgré une quinzaine de livres à son compte dans différents genres tels l’essai, la poésie, le théâtre, la biographie et le roman. Des ouvrages comme M. Handlock ou le boulanger politique, CLE, Yaoundé, 1985 (théâtre), La Reine captive, L’Harmattan, Paris, 1986 (roman) et surtout son livre de référence à la même année et aux mêmes éditions, Roman et réalités camerounaises, ont fait lui un homme incontournable dans les lettres francophones.
Tout en exerçant son métier de journaliste, cet homme a marqué le monde des lettres en faisant un travail acceptable au niveau du journalisme et de la création littéraire. Et combien n’avions-nous pas été surpris quand cette grande figure de la critique littéraire n’a pas été citée dans Littératures francophones d’Afrique centrale ?David Ndachi Tagne, le critique littéraire
En dehors de Thomas Méloné avec son célèbre L’homme et le destin qui se fonde sur la première partie de l’œuvre de Mongo Béti, aucun livre de référence sur le roman camerounais ne paraît bien fouillé comme celui de David Ndachi Tagne. On y voit comment le roman camerounais est né tout en faisant écho à la littérature congolaise, le Congo et le Cameroun étant les deux pays de l’Afrique centrale dont les auteurs sont les plus prolifiques. Dans ces deux pays, le roman est presque né au même moment. Jean Malonga se révèle romancier avec Cœur d’Aryenne et La Légende de Mpfoumou ma Mazono publiés respectivement en 1953 et 1954 pendant que Eza Boto alias Mongo Béti vient « grandement » au roman avec son célèbre Ville cruelle en 1954, livre qui est devenu un classique de la littérature francophone. La particularité de l’œuvre critique de David Ndachi Tagne, c’est qu’elle reflète l’image sociopolitique de la sous-région, montrant que la majorité des romans de l’Afrique centrale, en particulier ceux du Cameroun et du Congo créent une sorte d’isotopie qui se manifeste au niveau des thèmes traités qui ont pour toile de fond la « confrontation » entre colonisés et colonisateurs et le reflet du « vagabondage » politique en Afrique après les indépendances. Du conflit enre colonisés et colonisateurs et de certains méfaits de la néocolonisation, on peut le remarquer dans la littérature camerounaise chez Mongo Béti dans Ville cruelle, Le Pauvre Christ de Bomba… thèmes que développe aussi Ferdinand Oyono dans Une Vie de boy et Chemin d’Europe et dans la prose congolaise à la fin des années 6o au Congo avec Placide Nzala-Backa dans Le Tipoye doré et Guy Menga dans La Palabre stérile. Plusieurs années après, c’est la dénonciation des dictateurs et des « guides providentiels » africains que l’on retrouve chez des auteurs plus jeunes comme Sony Labou Tansi du Congo (La Vie et demi) et Patrice Nganang du Cameroun (Temps de chien). Dans son travail, David Ndachi Tagne se remarque implicitement comme un homme d’écriture, liant la critique littéraire au journalisme. A propos des idéologies que nous développent les écrivains du continent, il remarque par exemple que « les romanciers africains de la trame « idéologique » qui ont abordé la problématique des indépendances du continent noir après 1960 ont exprimé surtout beaucoup d’amertume. En dégageant la signification de ces indépendances et en observant les réalités sur le terrain, il leur apparaît que par rapport à l’époque coloniale rien n’a changé ou même que la situation sociopolitique est pire qu’avant la colonisation » (1). On voit déjà à travers cette remarque l’œil du journaliste qui se définit par « l ‘observation du terrain ». Et ce regard de journaliste ne sera pas indifférent devant le livre de l’Equato-guinéen James Oto intitulé Le D rame d’un pays quand celui-ci écrit dans l’avant propos: « le livre que voici n’est pas un roman. C’est un reportage sur l’ensemble de dix ans que connut la Guinée Equatorial » (2).Dans sa critique, l’œil du journaliste se réalise à un certain moment de ses lectures. A propos de ce roman précité, il constate qu’ « en choisissant ce genre journalistique, James Oto est apparu comme un romancier politique. Romancier parce qu’il a raté délibérément l’approche journalistique du reportage qui aurait nécessité seulement la description de l’environnement socio-politique en Guinée Equatoriale ».De l’histoire de la littérature camerounaise et même de la sous-région, on peut constater que rares sont les romanciers qui se donnent aussi à la critique littéraire comme David Ndachi Tagne, en réalisant un travail approfondi sur le roman de la sous-région. On a souvent travaillé sur un ou deux écrivains en utilisant l’angle comparatif. Mais des travaux sur l’ensemble d’une littérature nationale comme nous remarquons dans Roman et réalités camerounaises, excepté quelques réalisations faites par les expatriés comme on peut le voir dans Panorama de la littérature congolaise d’expression française d’Arlette et Roger Chemain. Et la critique littéraire en Afrique centrale après David Ndachi Tagne ?Par les thématiques que développent les romans camerounais et mis en relief par David Ndachi Tagne dans son ouvrage, on pourrait même dire qu’il a considéré par ce biais l’ensemble du roman africain. D’ailleurs au cours de ses réflexions, l’auteur ne manque pas de faire allusion à certains grands auteurs du continent tels Emmanuel Dongala, Sony Labou Tansi, Henri Lopes, Ahmadou Kourouma, Yambo Ouologuem, Monenembo Tierno, Sembene Ousmane, Mundimbé Vumbi-Yoka, pour ne citer que ceux-là. Ce qui pousserait à dire que le continent vit les mêmes heurs et malheurs après les indépendances.Le chemin tracé par David Ndachi Tagne doit être préservé, si nous voulons faire la promotion de notre littérature car l’on constate qu’en Afrique, il y a plus de créateurs que de critiques, ce domaine étant la « propriété » des expatriés qui parfois « jugent » mal nos œuvres. ConclusionPar ces quelques lignes, nous avons voulu rendre hommage à l’homme de culture qui a été souvent considéré plus comme journaliste qu’écrivain. Si nous l’avions souvent suivi sur les ondes de Radio France Internationale, il nous appartient maintenant de le redécouvrir comme hommes de lettres par ses écrits. Car, comme on le dit souvent, « les paroles s’envolent, mais les écrits restent ». Notes(1) D. Ndachi Tagne, Roman et réalités camerounaises, L’Harmattan, Paris, 1986, p. 239
(2) J. Oto, Le Drame d’un pays, CLE, Yaouné, 1979, p.5
Références bibliographiques- D. Ndachi Tagne Roman et réalités camerounaises, L’Harmattan, Paris, 1986
- A. et R. Chemain Panorama de la littérature congolaise d’expression française, Présence africaine, Paris, 1979
- Littérature congolaise, Notre librairie, CLEF, revue, n ° 92-93 mars-mai, Paris, 1988
- Littératures francophones d’Afrique centrale (collectif), Nathan- ACCT, Paris, 1995
