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Publié le 24 jui 2007 à 20:56
Par noelkodia

Voici un recueil de poésie qui sort de l’ordinaire car écrit par un Congolais qui vit en France voici bientôt cinq décennies et qui n’est jamais retourné au bercail pour se ressourcer. « Les Hauts débats des … bas ébats » (1), un livre qui définit sa beauté scripturale paradoxalement par le « vide du pays », comblé par l’image de l’Hexagone.

 75 poèmes écrits de février 1997 à novembre 2004, à raison d’un texte par mois, sont regroupés dans ce recueil. Des textes qui ne dégagent aucune idée de littérature africaine sinon respectant le canon classique mis en œuvre par les anciens poètes français. La poésie de Joseph Tadyla (2) s’inscrit dans la littérature monde noire en français parce qu’écrit par un Congolais. En effet Joseph Tadyla est ce doyen d’origine congolaise ayant foulé l’Hexagone en 1958 sans un simple retour au natal. Ce qui fait qu’il ne lui reste de Congolais que le sourire, la couleur et  sa poésie qui diffère énormément de celle des autres comme Tchicaya U Tam’Si, Makouta Mboukou…  car étant blanchie par l’usure du temps. La poésie de Joseph Tadyla se débat avec elle-même pour se découvrir comme un élan lyrique qui épouse la réalité du quotidien qui le traverse jusqu’aujourd’hui, une réalité « bleu blanc rouge ». Tout son passé et son présent qui ont effacé l’image juvénile du terroir se révèle dans ce recueil. Et le bestiaire qui semble définir un pan de la société occidentale s’est incrusté en lui. Dans cette société où l’animal est parfois mis au même niveau que l’humain. Et son livre s’ouvre par l’hommage au bestiaire avec le poème intitulé « Même un animal dit I love you » : 
(…)
Nous étions donc mon chat et moi

Tous deux au chaud loin du froid

Quand soudain me vint l’idée d’aller
Derrière la porte d’un cachot mité
Voir si la chatte siamoise en feux
Dans sa posture l’était pour mon gueux
Beau matou Persan qui savait miauler
Qui lui dirait viens on va s’épauler
Car même un animal dit « I love you »
Quitte à attendre qu’il nous l’avoue. 

Contrairement à l’engagement et aux cris de révolte et de douleur qui jaillissent de la plupart des poèmes écrits par les Congolais comme on le remarque chez Tchicaya U Tam’Si et Maxime Ndébéka, il se révèle une absence de « congolité » dans l’œuvre de Joseph Tadyla. Et quand il parle de la femme, c’est une position énigmatique qu’il prend, à l’image de l’Occidental : 

Toi dont je parle quand tu te balances
Entre le POUR et ton expérience
Et puis le CONTRE de ton élégance
Je t’accuse d’avoir une existence
En dents de scie mais que bien certes
Sans toi mon sang serait sûr infecte 


Une poésie de femme sans flamme comme on le remarque chez Tati Loutard où l’érotisme flirte avec l’auteur, mettant en exergue la virilité de l’homme des climats tropicaux. Avec Joseph Tadyla, la femme paraît faire peur et difficile comme on le constate en Occident :

 
Toi dont j’écris le nom si facile
Mais toi que je taxe de difficile 

N’ayant plus à l’esprit la fresque que constitue l’histoire du terroir car ayant quitté le pays voici bientôt plusieurs lustres, le poète s’est métamorphosé en « réalité française » qui est présente presque dans tous les textes :
 


En effet, ni pomme ni poire pour mufles

Elle a le corps qui tient d’un souffle
Car d’elle dépend ce qui est vivant 
Cette vie qui nous fait ses battants
 

Presque tous les sujets de la vie s’entrechoquent dans ce recueil de poésie. La femme apparaît toujours énigmatique pour le poète comme il le spécifie dans les vers suivants :
 
Surtout si elle est aussi infernale
Comme celle qui en moi me trouble 

Aucune image du terroir et même du continent chez Joseph Tadyla dont l’être est plutôt attaché à sa nouvelle patrie :
 

Je t’aime France

Du continent on l’on a vu le jour

On devine parfois les contours 

Et cet amour pour la France revient dans moult textes comme on peut le remarquer ci-dessous :
 

Au large de la Rochelle

J’aimerais voir oui l’île de Ré

Là-bas au large de la Rochelle paraît
Qu’il y a traces d’un Beau Fort 

Et des textes tels « En lieu et place de la Concorde », « Notre Dame de France », « Comme paris je suis mon navire »… confirment cette grande présence française dans l’être du poète qui aurait perdu toute présence émotionnelle du terroir. Nous sommes en face d’une poésie qui entre en porte-à-faux avec celle de ses compatriotes tels Tchicaya U Tam’Si et Makouta Mboukou, des hommes de sa génération qui, malgré leur absence prolongée du pays, n’auront jamais perdu les senteurs de la forêt équatoriale ainsi que l’image du fleuve Congo et de l’océan Atlantique.
« Les Hauts débats des …bas ébats » ne sont autres que l’image et le reflet d’un homme qui n’aurait plus de repères du terroir longtemps « martyrisés » par l’omniprésence et l’omniscience de la culture française. Une poésie loin de l’épanchement de Senghor, loin de l’agressivité et de la « brutalité » de Césaire et Tchicaya U Tam’Si et même de Maxime Ndébéka, loin du maritime de Tati Loutard. Ce livre nous rappelle une écriture poétique fondée sur le mètre, l’exactitude et la fonction des rythmes du classicisme sur fond de rimes. Un travail qui montre l’élégance et la souplesse chez le poète. Bien qu’ayant respecté certaines règles de la poésie classique qui a perdu peu à peu son « autorité » pour se libérer et se pencher du côté du lyrisme et même du surréalisme, Joseph Tadyla annonce paradoxalement sur la 4è de couverture du livre que «[ ses] textes évoquent des faits réels et vécus mais sont dépourvus de lois. Ils sont à lire tout simplement. Ils n’imposent rien à personne. Ils n’exigent rien. Aucune opinion ne sera prise en otage ». Faits réels ou vécus, la poésie de Joseph Tadyla se démarquent curieusement de presque tous les textes poétiques des congolais (du terroir ou de la diaspora) où l’image du natal est omniprésente. Paris, Orléans, Beaufort, Malo-les-bains, tels sont les lieux géographiques qui reviennent dans les textes de Joseph Tadyla et donnent une autre dimension à ce recueil, loin des « tropicalités » que nous ont habituées ses confrères, loin du temps qui passe inexorablement comme il le spécifie lui-même : 

Pour l’heure je perds mes cheveux
Dans un an peut-être deux

J’aurai plus un poil sur le crâne

Et vous rirez de tous les ânes. 

Les Hauts débats des…. bas ébats
, un recueil de poèmes très intéressant car il donne une autre dimension à la poésie congolaise.
 

 

 (1) Joseph Tadyla, Les Hauts débats des … bas ébats, Editions Amalthée, 2005, 146p. 14 euros
(2) Joseph Tadyla vit sa retraite paisible à Paris où il s’adonne à la poésie. Il est membre de l’Association des écrivains de langue française.
Publié le 22 jui 2007 à 20:11
Par noelkodia
                                            
Les Editions Menaibuc à Paris ont publié récemment, « Les Enfants de la guerre : Eteindre le feu par le feu ? » de notre confrère Noël Kodia-Ramata. Préfacé par Yves Ekoué Amaïzo, le roman de Kodia-Ramata est un récit qui se fonde sur une séquence imaginaire du destin politico-tragique du Congo qui a pour toile de fond les douloureux événements de juin 1997 vécus par le peuple congolais après la Conférence nationale. Tout au long du récit, se manifeste une jeunesse façonnée par les hommes politiques et la drogue mais qui ne se laisse pas emportée par le tribalisme. Dans ce récit, deux tribus imaginaires (Djassikini et Djabotanais) vont traverser ensemble la guerre en s’opposant aux idées on ne peut plus rétrogrades des hommes politiques.



Les enfants de la guerre, ce sont Stève Guerman Malanda et Mélia Bwessé Abibatou, un jeune garçon et une jeune fille qui se caractérisent par un courage fou dans l’exercice de leur fonction de milicien au service des hommes politiques. Des miliciens qui souvent se comportent comme des animaux féroces quand ils ont été au contact de la drogue qui les emmènent au pillage, au vol et au viol comme on peut le constater crûment dans cet extrait : « Au carrefour de la Place de Cinq chemins, un officier des FAP vient d’être interpellé par un milicien. Il est accompagné d’une femme qui doit être son épouse car elle s’est accrochée d’une façon amoureuse au bras de l’homme. C’est comme si elle voulait se protéger d’un danger apparent. Le milicien tient dans ses mains une kalachnikov à crosse pliable, deux grenades sont accrochées à sa ceinture du côté gauche. A six mètres de lui, son compagnon, les yeux travaillés par la dose, regarde indifférent ce que son ami est en train de faire. Le milicien (qui a l’arme dans ses mains) demande à la femme de l’officier des FAP d’avancer vers lui. Il est calme. Il attend. La femme hésite.(…)

Le milicien peut admirer toute la viande de son derrière couleur chocolat. Un peu en dessous, s’étend une grande vulve et qui forme une espèce de losange. Il ouvre sa braguette et sort du fond de sa tenue de combat son gros zizi gonflé de plaisir et luisant de chaleur. L’officier des FAP assiste impuissant au viol de sa femme » (pp. 87-88).

Véritable autopsie de la jeunesse africaine qui a découvert les vertus de la kalachnikov à travers la pratique de la guerre, le roman de Noël Kodia-Ramata, tout en condamnant la malgérance de la politique au niveau des jeunes, annonce quand même un espoir du côté de ces derniers. Stève Guerman Malanda, ce jeune homme qui a découvert tôt la politique sur le banc de l’école comprendra à la fin le côté négatif de la guerre. Et il va se transformer en romancier après avoir échappé à la mort au cours d’une offensive, comme il dira plus tard à son amie Mélia Bwessé Abibatou après la rencontre d’un écrivain de son pays : « Le docteur François Tchichélia Tia m’a offert ses trois livres déjà publiés : deux recueils de nouvelles et un roman. Je te fais une confidence : J’ai décidé, moi aussi d’écrire un livre à partir de ce que nous avons vécu » (p.100). Et malgré ses maladresses temporelles, la jeunesse africaine est toujours récupérable. Comme le manifeste le héros Stève Guerman Malanda au cours d’une discusion avec un ami milicien : « - Mbaki, reprit Stève Guerman Malanda, nous serons heureux et nous serons nous-mêmes le jour où nos hommes politiques comprendront qu’il nous faut des calculatrices et des ordinateurs à la place de ces trucs (il caressa son pistolet et redressa sa kalachnikov). Des pelles et des houes à la place de ces lance-roquettes (qui se trouvaient à sa droite et qu’il regarda avec attention) ». (p.39).

Les enfants de la guerre, un livre qui dessine une autre carte de l’Afrique au seuil de la démocratie, une carte dont il faut revoir les contours dans l’acceptation d’un changement positif depuis la porte du XXIè siècle qui nous est grandement ouverte et qui devrait nous mener droit sur le boulevard de la liberté et de l’acceptation des différences dans les idées politiques, gage d’une alternance qui contribuerait au progrès du continent. L’Afrique, un continent qui pose problème car elle accouche sa démocratie dans la douleur. Et l’éditeur, dans sa quatrième de couverture de ce roman de remarquer quatre spécificités dans ce récit lorsque l’on se réfère à sa quintessence. Les enfants de la guerre, se définit comme « un roman dans lequel se reflètent quelques morceaux du quotidien sauvage et belliqueux de la jeunesse désœuvrée et droguée du Rwanda, de l’Angola, de la Centre Afrique, des deux Congo. Et pourquoi pas de la Sierra Leone et de la Côte d’Ivoire ? Un roman qui annonce la bombe à retardement que constitue la jeunesse africaine habituée aux armes et au pillage. Un roman qui rend témoignage des expédients et fourberies politiques de certains dirigeants africains encore allergiques à la démocratie et au multipartisme après quatre décennies de pouvoir dictatorial sous fond de coups d’Etat militaires. Enfin un roman où se mêlent tragi-comédie et fantastique dans un pleurer-rire typiquement africain ».

Les Enfants de la guerre pose un problème qui dépasse les frontières du pays de l’auteur pour dénoncer tout un système qui s’est développé dans presque tous les pays africains, une espèce d’arbitraire des adultes que dénonce son préfacier en écrivant : « le comble de l’arbitraire serait qu’il n’y ait pas de justice à terme..Lle chef d’accusation sera le déni d’existence et de liberté en Afrique la globalisation continue son œuvre ravageur. Un grand nombre des ex-enfants soldats sont condamnés à exercer le pire des formes modernes du travail : la mendicité. Tout cela n’a pas échappé à Noël Kodia, plus connu sous Ramata, qui tente par sa plume de toucher les cœurs des Africains et non-Africains que la globalisation a renforcés dans l’indifférence et l’insensibilité » (pp. 27-28)

Après la poésie et la critique littéraire, Kodia-Ramata se découvre romancier à l’instar de ses confrères Emmanuel Dongala, Alain Mabanckou, Auguy Makey et Assitou Ndinga, pour ne citer que ces quatre noms (2) Avec son premier roman, Noël Kodia-Ramata a participé à la Foire internationale du livre de Paris et à la Foire du livre africain qui ont eu lieu respectivement en mars et avril 2005. Il vient d’être admis à l’Association des Ecrivains de Langue Française dont le siège se trouve à Paris. Avec cette rentrée remarquable dans le monde de la littérature francophone, on ne peut que souhaiter bonne carrière littéraire à notre collègue Ramata qui contribue souvent à notre journal par quelques réflexions culturelles.

Noël Kodia est un universitaire originaire de la République du Congo (Brazzaville). Il a publié beaucoup d'articles sur l'Afrique dans le domaine de la politique et de la littérature dans les presses nationale et internationale. Poète et critique littéraire, il travaille beaucoup sur la promotion de la littérature congolaise. Il vient de terminer une étude critique sur l' oeuvre poétique et narrative de Jean Baptiste Tati Loutard (1968 à 1987). Il travaille actuellement sur un Dictionnaire des œuvres littéraires congolaises de 1954 à 2004 qui comprendra des romans, des récits et des recueils de nouvelles


 
   Pays : Congo (Rep)
Média : Presse écrite
Thème : Société
Auteur : Eugène Gampaka




              


                                                                                      



Publié le 13 jui 2007 à 23:51
Par noelkodia
Prenez ce livre. Enlevez les 1ère et 4ème de couverture et commencez la lecture à la page 8. Je suis sûr que vous le mettrez au compte d’un des plus grands écrivains du Congo malgré quelques « incidents » grammaticaux. « L’Hôte indésirable » (1), un roman qui vient une fois de plus démontrer que la prose chez les Congolaises représentée déjà par certaines figures comme Ghislaine Sathoud, Aleth Félix-Tchicaya, Liss, Eveline Mankou-Ntsimba, Florence Lina Bamona-Mouissou, Marie Louise Abia pour ne citer que ces noms, continue à se remarquer agréablement. 

Emouvante histoire dont le principal héros est le Sida, cette « arme de destruction massive », qui va ravager toute une famille par la faute de l’homme dont le « bâton de création »  va plonger dans la fange sans « protection ». Simon après avoir contracter la maladie, entraînera avec lui sa femme Anne et leurs deux jumeaux. Ni l’hôpital, ni sa congrégation l’Assemblée des Libertés du pasteur avec ses prières n’arriveront à sauver Anne à la suite de la mort de ses deux enfants. Celle-ci naïve et analphabète, tombe dans le piège du pasteur qui lui révèle, contre toute attente, que son premier fils Olivier trisomique né avec une malformation physique (bec-de-lièvre) est un sorcier et qui serait à l’origine des malheurs de la famille.  Malgré son avenir radieux à l’école, le garçon devenu brusquement « enfant sorcier », est battu par sa mère et ses amis d’église, avant d’être chassé du toit maternel. L’enfant devient ipso facto un « enfant de la rue » et se voit sodomisé quand il tombe dans le piège d’un pédophile français venu se cacher en Afrique. Il est sauvé de la rue au dernier moment par sa grand-mère maternelle qui n’a pas supporté la dérive de sa fille pour l’avoir chassé de la maison. Rongée par la maladie,  cette dernière meurt « doucement » seule enfermée dans sa maison, loin de sa mère, de son fils Olivier et de son pasteur.
 

Un roman didactique
Dans l’ensemble, le roman apparaît comme un livre didactique sur le sida à l’instar de « Bienvenus au royaume du sida » de Marie-Louise Abia. « L’Hôte indésirable » et « Bienvenus au royaume du sida », deux livres écrits par des femmes et qui mettent l’homme en face de ses responsabilités en matière de sexe. Celui-ci paraît souvent comme le principal vecteur de « l’hôte indésirable » dans les récits de nos deux romancières. Et devant la fatalité qui conclut chaque récit, elles demandent aux lecteurs de prendre conscience de la véracité de ce fléau qui continue à semer la désolation dans les familles au sud du Sahara où l’anaphabétisme pousse parfois à mettre en relation la maladie et la sorcellerie. Du roman de Doris Kelanou, Liss, qui a déjà analysé celui-ci, se pose la question de savoir si « le sida constitue-t-il le réel facteur de destruction massive des familles ? Il n’est en réalité (…) la conséquence visible d’un fléau bien plus insidieux : l’infidélité » (2). Ainsi dans ce roman se révèle la satire d’une société en mal de vivre ! l’auteure dénonce la frivolité de l’homme qui profite de son rang social pour se pervertir (Simon a attrapé le sida pour avoir voulu mettre en relief sa virilité). L’auteure, à travers la vie brisée de Anne par un certain Jean devenu pasteur après de brillantes études supérieures parce que diplômé sans emploi, condamne les églises de réveil qui sont venues changer la donne spirituelle dans les sociétés africaines en profitant de la naïveté et de l’analphabétisme de celles-ci. « L’Hôte indésirable », un roman tellement bien présenté par Liss en niveau du signifié dans son article publié sur Congo page, qu’il m’a paru intéressant de me pencher sur le style du livre qui s’avère pertinent. 

« L’Hôte indésirable » : un roman du 7è art ?
Le roman de Doris Kelanou se caractérise par le linéaire qui facilite le lecteur de suivre le trajet diégétique du récit « sans se poser de question ». Tous les aiguillages temporels (sommaire, ellipse, analepse…) laissent passer le lecteur d’un chapitre à un autre avec une logique qui respecte le vraisemblable des événements rapportés. Les descriptions détaillées rappellent la technique du cinéma. Alors que la plupart des récits de ses consoeurs sont réalisés à la première personne (je), Doris Kelanou préfère le narrateur omniscient et omniprésent « à la Balzac » qui apparaît comme un cameraman qui filme tout au long du récit. On a l’impression d’avoir deux scènes qui s’entrelacent au cours de la lecture : une scène pour l’œil et une autre pour l’oreille avec l’utilisation des expressions du terroir telles « banabilongo » (p. 98), « shégué », « mwa mossi ya malili » (p. 172), « madesso ya bana » (p.199). On voit comment la caméra nous fait vivre le maritime du Viodo (qui pourrait nous rappeler une ville africaine). L’intérieur de l’hôpital avec son monde soignant qui nous révèle la mise en cause de la déontologie professionnelle comme on le remarque à travers l’attitude de l’infirmière qui s’occupe de l’enfant de Anne: « Bon, écoute-moi bien, c’est à prendre ou à laisser. Pour ce qui est du prix des [médicaments], je te propose mes produits à douze mille francs. Sache qu’en pharmacie tu en auras pour le double (…). Alors tu achètes mes médicaments ou tu tiens à laisser mourir ton enfant ! » (p.87), l’intérieur des églises de réveil où la parole de Dieu est galvaudée par des esprits malins, la vie des enfants de la rue, la caméra du pédophile qui filme ses viols, tout cela est rapporté avec une fidélité du réalisme cinématographique sous plusieurs angles de vue. Des descriptions précises et détaillées nous rappellent les zooms et les gros plans de l’effet cinématographique. Voici par exemple comment le service de pédiatrie qui a accueilli Anne est présenté avec la précision d’un reporter : « Le service de pédiatrie était un vieux bâtiment de deux niveaux avec des conditions très précaires. Quelle que soit la pathologie, les enfants y étaient admis deux par lit. Pendant les périodes de saturation, on allait jusqu’à disposer trois, voire quatre enfants par lit. (…) l’ambiance y était insoutenable » (p. 80). Le livre se présente comme un script de film car facile à porter à l’écran tant la réalité africaine y est vraiment manifeste. Si à ce texte de Kelanou, on pouvait ajouter quelques photos des sujets pertinents que l’on y découvre tels la présentation des hôpitaux en Afrique, les scènes des pasteurs dans l’exercice de leur métier dans les églises de réveil, les scènes des enfants  de la rue tel qu’on a découvert le petit Olivier dans le texte, il se transformerait en ciné-roman, un genre qui nous fait penser au Français Alain Robbe-Grillet.De la technique du roman, Doris Kelanou épouse aussi la littérature orale par son côté musical défini par la mise en œuvre de la cadence de répétition. Souvent un même refrain caractérise quelques segments narratifs du roman quand le texte veut insister sur une réalité comme on le remarque ci-après : « Pour elle [Anne], Simon n’avait rien à voir avec ces machos qui pullulent dans la ville. Il n’avait rien à voir avec ces esclaves de leur réussite et des filles d’Eve. Il n’avait rien à voir avec ces cavaleurs… » (p. 66). Et cette « musicalité » se remarque un peu plus loin dans la présentation du pédophile : « Un homme méprisable. Un homme sans cœur. Un homme lâche. Un homme qu’on aurait fait mieux de castrer… » (p. 253). 

Pour conclure
« L’Hôte indésirable », un roman  qui, à travers l’émouvante histoire de Simon et Anne, montre que le sida est un fléau qui nous guette à tout moment et que le seul remède efficace serait la fidélité à travers le mariage. Et si ce texte pouvait être transformé en images, la morale en gagnerait un peu plus dans la mesure où le petit écran devient de plus en plus proche de l’Africain qui est encore allergique à la culture du livre.

 

Notes

(1) Kelanou (Doris), L’Hôte désirable, Editions Anibwé, Paris, mai 2007, 282 pages, 16 euros.(2) Liss ; lire sa présentation du roman dans www.congopage.com 

Références bibliographiques

- Abia (Marie-Louise), Bienvenus au royaume du sida, Editions ICES, Paris, 2003.
- Bamona-Mouissou (Lina-Florence), Le Plus vieux métier du monde, Editions Bénévent, Nice, 2005.
- Félix Tchicaya (Aleth), Lumière de femme, Editions Hatier International, Paris, 2003.
- Liss, J’espère, Editions Amalthé, Nantes, 2005.
- Mankou-Ntsimba (Eveline), La Patience d’une femme, Editions Bénevent, Nice, 2005.
- Sathoud (Ghislaine.N.H), Hymne à la tolérance, Editions Mélonic, Canada, 2005. 


Présentation sommaire de l’auteure

Originaire du Congo-Brazzaville, Doris Kelanou a travaillé comme Assistante de direction dans une multinationale de Pointe Noire. Titulaire d’un DEUG en Droit privé de l’Université Marien Ngouabi de Brazzaville et diplômée en Anglais et Bureautique en Afrique du Sud, elle est actuellement agent d’escale dans un aéroport parisien.
Publié le 13 jui 2007 à 23:46
Par noelkodia

Des ouvrages sur  l’analyse de la politique congolaise évoquent souvent le problème des disparus du Beach de Brazzaville, surtout quand ils ont fait allusion aux différntes confrontations interethniques connues par le Congo-Brazzaville  après le retour à la démocratie plurielle consécutive à la Conférence nationale. Voici un livre qui traite uniquement de ce problème. Un livre qui pousse à la réflexion après tout ce qui a été dit à propos de ce triste événement. Un livre qui développe « juridiquement » le problème, écrit par des universitaires et qui interpelle le Congolais lambda car se fondant sur une série d’enquêtes qu’auront  réalisées les auteurs de ce document en RDC et au pays.

 Le problème des disparus du Beach de Brazzaville a fait couler beaucoup d’encre. Des plaintes qui ont abouti à l’interpellation du Directeur général de la Police congolaise sur le territoire française. Sauvé de justesse par son passeport diplomatique, il sera plus tard jugé avec certains officiers de l’armée nationale congolaise par le Tribunal de Brazzaville.  Un procès qui, jusqu’aujourd’hui, pose problème car ayant court-circuité celui du Tribunal de Meaux en France. 

L’affaire des disparus du beach de Brazzaville : Un fait concret révélé par quelques chercheurs congolais
Le livre d’Anatole Collinet Makosso et ses collègues  semble traiter à fond le problème. Mais malheureusement ses auteurs n’arrivent pas à se laisser guider uniquement par les faits décrits, marquant à un certain moment leur subjectivité. Dans ce genre de travail, seul l’objectivité et les statistiques doivent parler et non le cœur des chercheurs. Et pourtant Makosso commence bien cette réflexion en se posant des questions pertinentes : « Y a-t-il eu réellement des disparus ? Quelles seraient en toute vérité ces personnes disparues ? Comment auraient-elles disparu ? Combien sont-elles Certes, le nombre n’a pas de véritable importance. Car, pour des actes de cette nature, le meurtre même d’un seul homme doit être remorqué par l’intention des auteurs d’exterminer tout un groupe. Mais il nous semblait opportun d’éloigner le propos de la rumeur médiatique, de la surenchère politique et judiciaire. Jusqu’à ce jour, aucune étude n’a réussi, de manière factuelle, à livrer des indications objectives, précises et fiables » (1) La mise au point de Makosso et ses collègues s’est fondée sur l’analyse des documents de quelques organisations des Droits de l’Homme tant africaines  qu’internationales. Des statistiques avec noms sont citées dans cet ouvrage, ce qui montre le travail de recherche intéressant effectué par les auteurs de cette mise au point. Mais quand on se réfère à tous les documents sur ce problème, force est de constater qu’il y a eu disparition et mort d’homme dans ce fameux problème du Beach de Brazzaville. Dans « La guerre civile du Congo Brazzaville, » Patrice Yengo écrit : « Au mois de mai 1999, après le discours d’apaisement du président de la République invitant le gens au retour, de nombreux réfugiés à Kinshasa reprennent le chemin de Brazzaville. (…) Le 8 mai, les premiers réfugiés sont débarqués à Brazzaville, accueillis officiellement par les autorités. Mais sitôt après, ils sont séparés en deux groupes : les jeunes sont déshabillés, jetés dans des camions et dirigés vers l’état-major de Brazzaville. En deux semaines 353 personnes ont été arrêtées par les unités de la garde présidentielle et n’ont plus reparu ». (2) .De son côté, l’universitaire Albert Mpaka dans un travail fouillé sur le Congo-Brazzaville intitulé « Démocratie et vie politique au Congo-Brazzaville » revient sur ce sujet qui interpelle maintenant les intellectuels et chercheurs congolais qui réfléchissent sur la politique du pays. Se fondant sur le verdict du procès de Brazzaville, il réalise que « la Cour criminelle a reconnu qu’un tri des réfugiés en RDC avait eu lieu au Beach de Brazzaville » (3)   


L’imbroglio sur le nombre exact des disparus

Tout le monde est unanime pour dire qu’il s’était produit quelque chose de fâcheux au beach de Brazzaville en mai 1999. Comment en sommes-nous arrivés au nombre 353 ? Pourquoi pas 352 ou 354 ? La question reste et restera encore posée. Et ce livre le spécifie bien quand on lit : « Le nombre exact des « disparus du beach » continue de faire  l’objet des comptabilités macabres contradictoires, au point de s’interroger sur la nature réelle des « disparitions » (4) Dans leur livre, Makosso et ses amis semblent révéler au public leurs connaissances en droit en essayant de « réécrire » ce problème avec des statistiques (objectifs ou subjectifs ?) que l’on ne peut confronter à celles d’autres chercheurs car de la confrontation jaillit la lumière. Le problème des disparus du beach se définit comme une énigme exploitée politiquement par certaines personnes. Et il est difficile que la justice fasse un bon travail car « l’affaire est tellement émotive que plane sur l’humanité et sur le Congo, le spectre d’une erreur ou d’un fiasco judiciaire à l’instar des erreurs que la France a connues (avec Dreyfus, Calas, Outreau, etc.) ». or, l’erreur judiciaire est le spectre qui hante tous les professionnels de la justice » (5)


Une mise au point de quatre universitaires « au conditionnel » ?

« L’Affaire des disparus du Beach de Brazzaville : Mises au point  pour l’Histoire » apparaît comme une des mises au point de ce problème qui va sûrement susciter d’autres analyses car l’histoire de la justice nous a montré que de contradictions en contradictions, la vérité finit toujours par se réveiller. Une chose est certaine, ce livre de Makosso et ses collègues nous révèle une démarche scientifique qui se fonde sur des documents vérifiables dont ils ont  proposé quelques photocopies en annexe du livre. Soit. Mais quelques subjectivités dans la façon de relater les faits diminuent la scientificité du document car ramenant à la surface du texte un élan de subjectivité. Subjectivité  qui vient un peu attiédir cette analyse pourtant remarquable et bien menée. Makosso parle des disparus du beach au conditionnel comme si on se posait encore des questions sur cette triste réalité dont l’analyse reconnaît les faits : « Pour mémoire, l’affaire du Beach de Brazzaville désigne des réfugiés originaires de la République du Congo (Brazzaville) qui auraient disparu à leur retour au pays. (…) Revenus par le port fluvial de Brazzaville (…) les réfugiés auraient été conduits à des destinations inconnues (…) » (6)  Dans l’ensemble, ce livre se définit comme une contribution à la recherche de la lumière d’un problème sociopolitique sur fond de douleur des familles qui ont vu disparaître les leurs, comme certaines affirmations l’ont démontré pendant le procès de Brazzaville. Quand on voit comment le peuple congolais a vécu dans l’union à travers un melting-pot consécutif à la maturité politique issue de la Révolution des Trois glorieuses et aux mariages interethniques, on est en droit d’interpeller le politique congolais quand Eddie Tambwé pense que « l’affaire des disparus [du Beach] est également une illustration de l’impréparation (ou l’inexpérience) de nos Etats à gérer des dossiers aux implications internationales. Les responsables congolais montreront en effet leurs limites dans la gestion du dossier, tant au plan médiatique, politique qu’à celui de la justice ». (7)  

La page de ce triste événement qui a bouleversé l’histoire politique du Congo, par ces mises au point de Makosso et autres, est encore ouverte et est loin de se fermer dans la mesure où d’autres chercheurs travailleraient dans l’ombre et nous donneraient d’autres informations. L’Histoire d’un pays est l’ensemble des histoires écrites par ses propres fils en se fondant sur les heurs et malheurs du  vécu quotidien. Et les tristes événements des années 90, quand on se réfère aux massacres de Mfilou et aux bombardements à l’arme lourde des quartiers de Bacongo et Makélékélé, en font partie. Car tout est parti paradoxalement à partir de ces dérapages du premier président élu démocratiquement.

Aussi les acteurs politiques congolais, plus précisément ceux qui avaient gagné les élections de 1992 et qui, pour avoir inauguré les conflits armés en 1993, sont aussi plus ou moins responsables indirects des « disparus du beach de Brazzaville ». Ils doivent méditer sur cette révélation de Patrice Yengo dans son analyse sur les conflits armés dans son pays : « Plus de 30 000 morts, près de 200 000 blessés, 4 000 habitations détruites, 800 000 déplacés [parmi lesquels on pourrait nommer les disparus du beach], près de 100 000 femmes violées… tel serait le bilan d’une guerre civile qui aura duré de 1993 à 2002 mais dont les conséquences sont loin d’avoir été totalement évaluées. Pour une population d’à peine trois millions d’habitants, le tribut payé est très lourd » (8).


Notes bibliographiques

(1)A. C. Makosso, E. Bosuku, O. Kande et E. Tambwe, « L’Affaire des disparus du Beach de Brazzaville », L’Harmattan, 2007, p.p. 9-10, Collection « Comptes Rendus », 16,50 euros.
(2) Patrice Yengo, « La Guerre du Congo-brazzaville », Karthala, 2006, p.375.
(3) Albert Mpaka, « Démocratie et vie politique au Congo-Brazzaville », L’Harmattan, 2007, p. 252, 31,50 euros.
(4) A. Makosso et autres, « L’Affaire des disparus du Beach de Brazzaville », op. cit. p. 7
(5) ibidem, p.11.        
(6)
ibidem p.7
     
(7) ibidem p.170
     
(8) Patrice Yengo, la Guerre du Congo-Brazzaville, op.cit. p.387


Présentation des auteurs

  • Anatole Collinet Makosso est magistrat, diplômé de 3è cycle et enseigne à l’Université Libre de Brazzaville. Ses recherches se fondent particulièrement sur les Relations internationales et sur la Géopolitique. Doctorant en droit international, il est aussi directeur exécutif de Géo- Ecostral.
  • Emile Bosuku est diplômé en Informatique de gestion et membre de l’ « Association nationale pour les droits, la défense des migrants et de la femme » (Anaddem-F) depuis 1996. Il est aussi Coordonnateur chargé des Investigations de cette Association.
  • Omer Kande est Maître en Sciences économiques de l’Université de Reims en France, Inspecteur  général des finances à la Cour des comptes en République Démocratique du Congo de 1992 à 1995. Il a participé à Bruxelles en 1996 à la création de l’Anaddem. Préside cette association depuis novembre 1997.
  • Eddie Tambwe est professeur de Communication sociale et de Sociologie politique, directeur de la collection « Comptes Rendus » chez L’Harmattan et responsable de la cellule « Conception, Etudes et Publications » du cabinet Géo-Ecostrapol.
 

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