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Publié le 30 oct 2006 à 22:30
Par noelkodia

Connu plus par sa voix et par sa plume  en tant correspondant de Radio France Internationale et l’Agence France Presse au Cameroun, David Ndachi Tagne vient de nous quitter brusquement en ce mois d’octobre 2006, après avoir marqué radiophoniquement le continent au niveau sportif et social. Mais on n’a presque pas parlé de lui en tant qu’écrivain malgré une quinzaine de livres  à son compte dans différents genres  tels l’essai, la poésie, le théâtre, la biographie et le roman. Des ouvrages comme  M. Handlock ou le boulanger politique, CLE, Yaoundé, 1985 (théâtre), La Reine captive, L’Harmattan, Paris, 1986 (roman) et surtout son livre de référence à la même année et aux mêmes éditions, Roman et réalités camerounaises,  ont fait lui un homme incontournable dans les lettres francophones.

 Tout en exerçant son métier de journaliste, cet homme a marqué le monde des lettres en faisant un travail acceptable au niveau du journalisme et de la création littéraire. Et combien n’avions-nous pas été surpris quand cette  grande figure de la critique littéraire n’a pas été citée dans Littératures francophones d’Afrique centrale ? 

David Ndachi Tagne, le critique littéraire

En dehors de Thomas Méloné avec son célèbre L’homme et le destin qui se fonde sur la première partie de l’œuvre de Mongo Béti, aucun livre de référence sur le roman camerounais ne paraît bien fouillé comme celui de David Ndachi Tagne. On y voit comment le roman camerounais est né tout en faisant écho à la littérature congolaise, le Congo et le Cameroun étant les deux pays de l’Afrique centrale dont les auteurs sont les plus prolifiques. Dans ces deux pays, le roman est presque né au même moment. Jean Malonga se révèle romancier avec Cœur d’Aryenne et La Légende de Mpfoumou ma Mazono publiés respectivement en 1953 et 1954 pendant que Eza Boto alias Mongo Béti vient « grandement » au roman avec son célèbre Ville cruelle en 1954, livre qui est devenu un classique de la littérature francophone. La particularité de l’œuvre critique de David Ndachi Tagne, c’est qu’elle reflète l’image sociopolitique de la sous-région, montrant que la majorité des romans de l’Afrique centrale, en particulier ceux du Cameroun et du Congo créent une sorte d’isotopie qui se manifeste au niveau des thèmes traités qui ont pour toile de fond la « confrontation » entre colonisés et colonisateurs et le reflet du « vagabondage » politique en Afrique après les indépendances. Du conflit enre colonisés et colonisateurs et de certains méfaits de la néocolonisation, on peut le remarquer dans la littérature camerounaise  chez Mongo Béti dans Ville cruelle, Le Pauvre Christ de Bomba… thèmes que développe aussi  Ferdinand Oyono dans Une Vie de boy et Chemin d’Europe et dans la prose congolaise à la fin des années 6o au Congo avec Placide Nzala-Backa dans Le Tipoye doré et Guy Menga dans La Palabre stérile. Plusieurs années après, c’est la dénonciation des dictateurs et des « guides providentiels » africains que l’on retrouve chez des auteurs plus jeunes comme Sony Labou Tansi du Congo (La Vie et demi) et Patrice Nganang du Cameroun (Temps de chien). Dans son travail, David Ndachi Tagne se remarque implicitement comme un homme d’écriture, liant la critique littéraire au journalisme. A propos des idéologies que nous développent les écrivains du continent, il remarque par exemple que « les romanciers africains de la  trame « idéologique » qui ont abordé la problématique des indépendances du continent noir après 1960 ont exprimé surtout beaucoup d’amertume. En dégageant la signification de ces indépendances et en observant les réalités sur le terrain, il leur apparaît que par rapport à l’époque coloniale rien n’a changé ou même que la situation sociopolitique est pire qu’avant la colonisation » (1). On voit déjà à travers cette remarque l’œil du journaliste qui se définit par « l ‘observation du terrain ». Et ce regard de journaliste ne sera pas indifférent devant le livre de l’Equato-guinéen James Oto intitulé Le D rame d’un pays  quand celui-ci écrit dans l’avant propos: « le livre que voici n’est pas un roman. C’est un reportage sur l’ensemble de dix ans que connut la Guinée Equatorial » (2).Dans sa critique, l’œil du journaliste se réalise à un certain moment de ses lectures. A propos de ce roman précité, il constate qu’ « en choisissant ce genre journalistique, James Oto est apparu comme un romancier politique. Romancier parce qu’il a raté délibérément l’approche journalistique du reportage qui aurait nécessité seulement la description de l’environnement socio-politique en Guinée Equatoriale ».De l’histoire de la littérature camerounaise et même de la sous-région, on peut constater que rares sont les romanciers qui se donnent aussi à la critique littéraire comme David Ndachi Tagne, en réalisant un travail approfondi sur le roman de la sous-région. On a souvent travaillé  sur un ou deux écrivains en utilisant l’angle comparatif. Mais des travaux sur l’ensemble d’une littérature nationale comme nous remarquons dans Roman et réalités camerounaises, excepté quelques réalisations faites par les expatriés comme on peut le voir dans Panorama de la littérature congolaise d’expression française d’Arlette et Roger Chemain. Et la critique littéraire en Afrique centrale après David Ndachi Tagne ?Par les thématiques que développent les romans camerounais et mis en relief par David Ndachi Tagne dans son ouvrage, on pourrait même dire qu’il a considéré par ce biais l’ensemble du roman africain. D’ailleurs au cours de ses réflexions, l’auteur ne manque pas de faire allusion à certains grands auteurs du continent tels Emmanuel Dongala, Sony Labou Tansi, Henri Lopes, Ahmadou Kourouma, Yambo Ouologuem, Monenembo Tierno, Sembene Ousmane, Mundimbé Vumbi-Yoka, pour ne citer que ceux-là. Ce qui pousserait à dire que le continent vit les mêmes heurs et malheurs après les indépendances.Le chemin tracé par David Ndachi Tagne doit être préservé, si nous voulons faire la promotion de notre littérature car l’on constate qu’en Afrique, il y a plus de créateurs que de critiques, ce domaine étant la « propriété » des expatriés qui parfois « jugent » mal nos œuvres. ConclusionPar ces quelques lignes, nous avons voulu rendre hommage à l’homme de culture qui a été souvent considéré plus comme journaliste qu’écrivain. Si nous l’avions souvent suivi sur les ondes de Radio France Internationale, il nous appartient maintenant de le redécouvrir comme hommes de lettres par ses écrits. Car, comme on le dit souvent, « les paroles s’envolent, mais les écrits restent ». Notes

(1) D. Ndachi Tagne, Roman et réalités camerounaises, L’Harmattan, Paris, 1986, p. 239

(2) J. Oto, Le Drame d’un pays, CLE, Yaouné, 1979, p.5

 Références bibliographiques

- D. Ndachi Tagne Roman et réalités camerounaises, L’Harmattan, Paris, 1986

- A. et R. Chemain Panorama de la littérature congolaise d’expression française, Présence africaine, Paris, 1979

- Littérature congolaise, Notre librairie, CLEF, revue, n ° 92-93 mars-mai, Paris, 1988 

- Littératures francophones d’Afrique centrale (collectif), Nathan- ACCT, Paris, 1995

Publié le 20 oct 2006 à 16:53
Par noelkodia

Au moment où l’actualité congolaise est encore marqué par le mausolée érigé à Brazzaville pour abriter les reste de Pierre Savorgnan de Brazza, le professeur Ndinga Mbo vient de publier aux éditions L’Harmattan « Savorgnan de Brazza, les frères Tréchot et les Ngala du Congo-Brazzaville (1878-1960) » (2), une étude qui retrace une page de l’histoire coloniale congolaise marqué par le personnage de De Brazza et surtout par les vicissitudes que vont vivre les Ngala sous le règne des Français Tréchot au Congo Brazzaville.

Voici le cinquième ouvrage du professeur Abraham Constant Ndinga Mbo sur l’histoire du Congo d’avant les indépendances dont il est l’un des spécialistes confirmés. Un livre qui met en exergue une page de l’histoire coloniale française au Congo, plus particulièrement l’histoire des Ngala du Nord sous l’emprise de la Compagnie Française du Haut et du Bas Congo, une société des frères Tréchot qui avaient reçu en concession à la fin du XIXè siècle la région de la Cuvette. Industries et commerce seront les principales activités des frères Tréchot dans cette partie septentrionale du Congo.

Les frères Tréchot, une histoire de colons français

L’histoire des frères Tréchot est liée à celle de De Brazza qui signifie l’une des portes d’entrée du colonialisme français au Congo, plus particulièrement dans la région septentrionale. Et c’est dans cette région du nord Congo que les frères Tréchot vont installer la Compagnie Française du Haut et Bas Congo (CFHBC). Ndinga Mbo remarque que « dans sa lettre, De Brazza insistait sur la nécessité de sauvegarder les intérêts français, l’une des solutions qu’il envisageait pour atteindre ce but consistant à "provoquer directement la fondation de compagnies françaises". C’est à l’occasion de ce voyage de De Brazza dans la Sangha (1892) que les Tréchot vont faire leur apparition sur la scène du monde des affaires d’une manière quasi officielle » (p.111). Et lorsque l’on se réfère à la géographie du Congo, force est de constater que les peuples Ngala vont être marqués par les activités commerciales des frères Tréchot dans l’exploitation des richesses du Congo. Le commerce des Tréchot va se fonder sur l’exploitation du caoutchouc, l’ivoire, le bois de construction, les produits d’élevage, de culture, les produits des industries locales et les barrettes de cuivre. Et pour garantir leur place dans ce Congo où ils exploitent agréablement les richesses à leur portée, les Tréchot marquent leur présence dans l’administration. Ndinga Mbo le spécifie bien quand il rappelle que "la présence des Tréchot dans les milieux administratifs ménagea une situation confortable à leur Compagnie dans la mesure où celle-ci avait de plus besoin du soutien administratif pour développer ses activités" (p.144). Mais cette pénétration coloniale ne laisse pas les Ngala, «propriétaires» du Nord du pays, indifférents vis-à-vis de la mission des Tréchot.

Les Ngala face à la « pénétration » coloniale

L’établissement des colons dans la zone des Ngala va changer la donne sociopolitique de celle-ci. Et la Cuvette congolaise va subir quelques métamorphoses au niveau des chefferies. Comme le souligne l’auteur, « les chefs qui avaient été favorables à l’établissement des Blancs avaient fini progressivement par perdre une grande partie de leur pouvoir aussi bien vis-à-vis de leurs propres sujets qu’à l’égard de leurs hôtes : tous les Ngala quels que soient leurs rangs dans la société, ne recherchaient plus désormais qu’à obtenir des avantages matériels apportés par les Blancs, contribuant de la sorte, sans le savoir, au renforcement du pouvoir de ces derniers » (p.183). Avec l’établissement des Tréchot au nord, les Ngala se retrouvent en porte-à-faux avec le système colonial. Les Tréchot solidifient leur conquête en allant à l’encontre des activités commerciales de Ngala. L’occupation économique du pays des cours d’eau se concrétise par l’établissement de maisons commerciales qui vont implanter partout des factoreries dans le but de faire perdre aux Ngala le contrôle des échanges dans l’hinterland. Déstructurés par la « violence » coloniale, les Ngala sont dépossédés de leurs terres et obligés de travailler comme manœuvres au service de la CFHBC des frères Tréchot.

Ainsi , « les Ngala avaient le devoir de s’occuper du ravitaillement en vivres des postes et des factoreries dont les populations étaient composées de cadres administratifs européens et africains, de miliciens… Tous les quinze jours, les Ngala des villages environnants devaient apporter du poisson séché pour les Noirs et de la viande fraîche (petit bétail, volaille, gibier) pour la population blanche (…) Ces vivres étaient achetés, mais à des prix ridiculement bas ; les Ngala recevaient le tiers ou le quart de la valeur réelle de leurs produits » (p.194). Gens du fleuve, ils sont obligés de faire des réserves en poisson aux dépens de leur propre alimentation. Le retard même involontaire dans l’exercice de leurs travaux pour les colons n’est pas toléré et est impitoyablement puni. L’attitude passive des Ngala face aux Blancs va entraîner leur déchéance. La coupe du bois ainsi que la fourniture du poisson poussent les hommes à se séparer de leur famille pendant un long moment. A cela il faut ajouter le recrutement des hommes pour aller travailler dans les plantations de palmier à huile de la CFHBC, laissant leurs femmes et enfants dans leurs villages d’origine. Contrairement leurs frères Kongo de la partie méridionale qui bravent ouvertement les colons, les Ngala, malgré l’attitude barbare des Blancs qui ne les laisse pas indifférents, optent pour la non violence, Ainsi, « ne pouvant guère tenir tête aux miliciens armés de fusils plus perfectionnés, donc ne pouvant guère organiser une résistance active, certains Ngala préféraient souvent se sauver dans les îles, faisant le vide devant les Blancs et leurs « hommes », parfois, ceux-ci les poursuivaient dans ces îles ou dans les campements » (p.196).

Quand le Congo entre dans la période marqué par le Code d’indigénat » (1900-1946), le climat d’insécurité et de peur va se généraliser presque dans tout le pays. Le blanc tout puissant est craint : « la situation coloniale avait développé une sorte de peur du Blanc d’autant plus incompréhensible que ce dernier, en tournée, n’était pas toujours armé » (p.196).

Et quand les chantiers de construction du Chemin de fer Congo Océan (CFCO)(3) qui vient de faire l’objet d’une étude approndie et fouillé par Madame le professeur Ieme Van der Poel qui enseigne curieusement la littérature française à l’Université d’Amsterdam. Avec le début des travaux du CFCO, ce sont toutes les régions congolaises et même des autres pays limitrophes qui sont atteints par les rats, marquant une fois de plus la déchéance du peuple congolais dont la responsabilité est « donnée » à cette époque aux frères Tréchot. Vont se remarquer par la suite des migrations et un dépeuplement du « pays des confluents ».

Savorgnan De Brazza, les frères Tréchot et les Ngala du Nord, une page de l’histoire du Congo colonial

Même si l’ouvrage a été livré à l’occasion de la commémoration par le Congo-Brazzaville du centenaire de la mort de De Brazza, force est de constater que l’humanisme de ce dernier tant loué par certains avec les souffrances endurées par les Ngala au moment de la pénétration coloniale, poussent à réfléchir en ce qui concerne la réécriture de l’histoire coloniale du Congo.

L’interet de ce livre se situe au niveau scientifique car écrit par un éminent spécialiste de l’histoire du Congo d’avant les indépendances. En commémorant le centenaire de la mort de De Brazza dans le paradigme nouvellement tracé sans porter une attention particulière à Ngala qui lutté contre la mélogamie des frère Tréchot, l’Histoire se retrouve confrontée à une autre réalité va va à l’encontre des idées reçues sur de Brazza depuis les indépendaces. Heureusement que le Congo a des iminents historiens qui savent tous les contours des paradigmes de l’histoire du pays. Et si le professeur Ndinga Mbo écrit dans son avant-propos que « certes, l’écrit européen peut révéler comment le système colonial s’était installé en pays ngala et quelles mesures politiques et économiques, psychologiques et idéologiques avaient été adoptées pour étayer ce système. Mais il ne nous indique pas clairement quelles réponses avaient été effectivement apportées par les Ngala au « défi » lancé par le colonialisme » (p.15), il devrait aussi se référer à l’entretien de son compatriote Théophile Obenga, accordé le 23 juin 2006 à une équipe de Congopage, consécutif à la Commémoration du centenaire de la mort de De Brazza (4) . En dehors de sa fonction de Commissaire Général du Congo Français (1886-1898), Pierre Savorgnan n’aurait pas beaucoup influencé l’histoire du Congo en dehors du « casque colonial » qu’il avait « offert » à la reine des Batékés pour des raisons inavouées.

Conclusion

« Savorgna de Brazza, les frères Tréchot et les Ngala du Congo-Brazzaville (1878-1960) », un livre caractérisé par une scientificité historique louable qui rappelle une page du destin colonial du Congo écrite par le peuple Ngala dans sa rencontre avec le colonialisme symbolisé ici par les lois du travail forcé que leur fait découvrir le CFHBC des frères Tréchot. On découvre dans ce livre d’Abraham Constant Ndinga Mbo plusieurs illustrations (cartes, croquis, diagramme et tableaux) qui démontrent le caractère scientique de l’étude. Un ouvrage à lire pour comprendre une partie de l’histoire coloniale du Congo dont les conséquences sont encore perceptibles dans la société congolaise d’aujourd'hui.

Noël KODIA
 


(1) Abraham Constant Ndinga Mbo est professeur d’Histoire. Eminent chercheur et actuellement Coordonnateur de la Formation doctorale « Histoire et Civilisations africaines » à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de l’Université Marien Ngouabi de Brazzaville, il est aussi l’auteur de plusieurs articles dans des revues scientifiques et de quatre autres livres de référence sur l’histoire du Congo :
-Introduction à l’histoire des migrations au Congo, Tome I : Hommes et cuivre dans le Pool et la Bouenza avant le XXè siècle, Editions Bantoues, Heidelberg (RFA), 1984
-Pour une histoire du Congo-brazzaville. Méthodologie et réflexions, L’Harmattan, 2003
-Onnmatisque et histoire au Congo-Brazzaville, L’Harmattan, 2004
- Les Ngala dans la Cuvette congolaise (XVII-XIXè siècles), L’Harmattan, 2005

(2) A.C. Ndinga Mbo, Savorgnan de Brazza, les frères Tréchot et les Ngala du Congo-Brazzaville (1878-1960), Collection « Etudes africaines », L’Harmattan, 2006, 281p. 25 euros.

(3) Cf. Ieme Van der Poel, Congo-Ocean: Un chemin de fer colonial controversé, Tomes I et II, Collection « Autrement Mêmes », L’Haramattan, 2006, 186 p et 208p. 20,50 euros et 19 euros.


(4) Cf. http://www.congopage.com

Publié le 17 oct 2006 à 16:12
Par noelkodia
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Voici pour la première fois l’œuvre du congolais J.B. Tati Loutard « décortiquée » par un compatriote. Noël Kodia-Ramata donne en partage la spécificité de l’écriture de cet auteur majeur de la littérature africaine contemporaine. Il analyse le premier volet de sa production, avant le tournant vers l’hermétisme qui marque sa production à partir de 1987.

En poésie se dévoile l’être profond de J.B Tati Loutard. S’écartant du classicisme et du surréalisme pour créer sa propre « écriture », sa poésie ne se lit pas, elle se vit, œuvre « où se marient les préoccupations de la vie publique avec les certitudes, les joies et les douleurs du monde intérieur ainsi que les mystères de l’impalpable et de l’inconnu dans une langue précise d’une richesse éblouissante ». Il cherche à rendre compte, sans ajouter de la confusion à la confusion qui sévit déjà à l’extérieur de l’espace de création.

La prose de J.B. Tati Loutard dévoile une personnalité plus tourmentée, où le lecteur découvre les thèmes de la mort et de la solitude, reflets des préoccupations de l’écrivain vis-à-vis de l’avenir politique de son pays et du continent.

Cette étude s’attache, fait encore rare aujourd’hui, à la pratique langagière de Tati Loutard, au-delà d’une critique psychosociologique du monde et des personnages créés par l’auteur. Amateurs de littérature et universitaires trouveront leur compte à travers l’analyse thématique et structurale des textes de l’écrivain, une autre façon de le lire au pluriel.

Noël Kodia-Ramata est docteur en Littérature française de l’Université Paris IV-Sorbonne. Il a enseigné les littératures française et congolaise à l’Ecole Normale Supérieure de Brazzaville. Il travaille à un Dictionnaire des œuvres littéraires congolaises qui comprendra les romans, récits et recueils de nouvelles de 1954 à 2005


Noël Kodia-Ramata : Mer et écriture chez Tati Loutard
de la poésie à la prose

 

Après la publication de son roman ‘’les enfants de la guerre’’ Noël Kodia (1) publie un second livre qui s’intitule ‘’Mer et écriture chez Tati Loutard: de la poésie à la prose’’. Si dans le premier livre l’auteur s’intéressait à la guerre et au sort des enfants soldats, le second, comme le titre l’indique si bien est un ‘’regard’’ sur le parcours littéraire de l’écrivain congolais Jean Baptiste Tati Loutard.

À propos de l’oeuvre

Dans sa préface, Boniface Mongo-Mboussa, écrivain et critique littéraire relève un fait non négligeable : ‘’…mais le mérite de Noel Kodia-Ramata est d’étudier l’œuvre dans sa globalité’’ p13.

Par ailleurs, au sujet de l’écrivain en étude dans cette œuvre, le préfacier évoque sa ‘’sensibilité au lyrisme cérémoniel’’ de Léopold Sédard Senghor. En effet Mongo-Mboussa affirme que : ‘’Les Racines congolaise est une réponse à femme nue, femme noire’’ p12. Autre fait intéressant, dès la préface un portrait éclaire la lanterne du lecteur :

Né en 1939 au moment de la construction du tristement célèbre Chemin de fer Congo-Océan, Tati-Loutard a connu la violence coloniale, vécu l’euphorie des indépendances, puis ses désenchantements avec son cortège de guerres civiles, etc. Tout cela marque forcément un poète. À ce bruit du monde, il oppose une musique douce. Voilà pourquoi, il n’a jamais confondu, malgré son extraordinaire longévité politique, l’art et la propagande, ni fait le procès de la Négritude senghorienne au nom de l’idéologie marxiste, comme on a ou l’écrire. (2)

Il faut souligner que Tati Loutard n’est plus à présenter. Il occupe une place importante dans le paysage littéraire francophone. D’ailleurs, Kodia n’a pas manqué de donner les raisons de son choix sur cet auteur :

D’aucuns se demanderont pourquoi notre choix s’est porté sur les textes de Jean Batiste Tati Loutard. La réponse est simple : son œuvre occupe actuellement une place considérable dans la littérature francophone et ses livres, traduits en plusieurs langues, sont étudiés dans moult universités africaines, françaises et américaines. (3)

On retrouve plusieurs sujets actuels dans ce livre comme entre autres la prolifération des sectes et l’émancipation de la femme. Quelle est la place réservée à la femme?

La place de la femme
On la découvre dans différents rôles.
Kodia, a relevé la place de la femme et s’est arrêté sur d’innombrables sentiers qui présentent les multiples visages de la femme.
Comme on peut le constater, la femme devient le résumé de la vie avec ses multiples problèmes : C’est elle qui est en même temps source d’amour, de tristesse et de protection. (4)

S’enchaînant l’un après l’autre, des portraits différents de la femme se profilent. Un reflet de la vie. La femme est représentée sous divers ‘’angles’’.
D’ailleurs, ne dit-on pas que l’écrivain est un observation sensible au monde qui l’entoure? Il faut dire que le sujet de la femme peint, repeint et exploité sous toutes ses coutures continue de retenir l’attention.
Tati Loutard exprime ses émotions en ces termes :

J’ai voulu t’aimer comme au temps moderne,
Te bâtir comme une église
Avec des vitraux donnant des couleurs
A ma vie délavée
(…)
J’ai voulu vivre à l’abri de ton cou
Pour que ton visage soit mon clocher
Et qu’il sonne chaque jour mon désir
(5)

Toutefois, l’amour c’est un tout. Il peut à la fois être un épanouissement et une destruction.
Kodia souligne :

La beauté initiale n’est plus qu’un triste souvenir, marqué par un mariage éprouvant. Et le sourire féminin qui est en général symbole de séduction est devenu, dans cette situation, le reflet pitoyable d’une vie conjugal ratée. J. B. Tati Loutard étudie la femme sous tous les angles avec tous les sentiments qui la définissent.(6)

En effet, la vie de la femme est mise en exergue dans plusieurs situations. De sa beauté à sa vie de couple en passant par son émancipation à travers la participation à des activités intellectuelles.

Le personnage de Madame Pangala est l’illustration de deux thèmes : l’émancipation de la femme et son implication en politique. Notons que Madame Pangala est une militante du Conseil National du Mouvement des Femmes. Elle est en fait le reflet de la femme ‘’émancipée’’ qui concilie sa vie de famille et son épanouissement.

Elle partage ses journées entre la maison, le dispensaire (son lieu de travail) et l’arrondissement ou se tiennent les réunions du Mouvement des Femmes. Elle aime la discussion et la lecture qui sont pour elle deux armes qui favorisent l’émancipation intellectuelle d’une personne, à plus forte raison d’une femme. Elle n’est pas complexée devant l’homme qu’elle considère avant tout comme un être humain, à l’instar de la femme. (7)


Noel Kodia dans son roman lançait déjà une réflexion sur les maux de la société. C’est à juste titre que dans sa préface, Yves Ekoué Amaïzo constatait :
Une des résultantes en Afrique et ailleurs étant que des milliers de personnes sont forcées de quitter leur lieu de résidence sous peine de faire l’objet de tirs croisés de milices chichement dotés en armes par les non-moins discrets vendeurs d’armes légères et lourdes. Ainsi, il n’est pas surprenant que de longues files humaines en voie de dévaluation s’activent autour de ces camions qui continuent à jeter à même le sol, les stocks excédentaires de productivité arrogante de l’occident (8)

Outre la perspective sociologique, ce roman soulevait la question de la guerre et de ses conséquences dramatiques.
Ce regard sur l’écrivain Tati Loutard permet assurément de mieux connaître l’auteur. Lequel au juste ? Pardon… J’allais dire ces auteurs.
En somme, ce livre est un ‘’deux en un’’ qui souligne les travaux de deux auteurs : Tati Loutard qui occupe une place importante sur la scène littéraire Francophone. Mais aussi ce livre permet également découvrir les analyses pertinentes de Noel Kodia.

Une fois la lecture terminée, on a l’impression d’avoir pris une bonne bouffée d’oxygène et on veut poursuivre la réflexion. Alors qu’une grande révolution s’opère sur la place des femmes dans la société en général et particulièrement en politique, Madame Pangala, fait pousser la réflexion au-delà du livre.
 

Ghislaine Sathoud


Note
(1) Noël KODIA-RAMATA, Les enfants de la guerre, Paris, Éditions Menaibuc, 2005

(2) Mer et écriture chez Tati Loutard : de la poésie à la prose, Paris, Éditions
Connaissances et Savoir, 2006, p11


(3) Idem p 17

(4) Idem p29

(5)Idem p30

(6)Idem p33

(7)Idem p84

(8) Op. Cit.p13


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