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Publié le 27 fév 2007 à 19:44
Par noelkodia

 Introduit en Afrique noire par le biais de la colonisation, le français devient au fil du temps la langue officielle de la plupart des pays colonisés caractérisés par le multilinguisme dû à leur nombre impressionnant  d’ethnies. Le français y est enseigné et devient un trait d’union langagier entre d’une part les différentes ethnies des pays colonisés comme le Congo-Brazzaville,  et de l’autre entre ces pays et la Métropole.Et la mise en cause de la méthode globale qui avait remplacé la syllabique par les responsables de l’Education en France ainsi que la non maîtrise de la langue de Molière dans les pays francophones par rapport à la génération formée par l’école coloniale pousse à la réflexion. Il faut noter que, pendant plusieurs décennies, la majorité les pays francophones au sud du Sahara, se sont aussi alignés (par mimétisme ?) sur la nouvelle méthode dite globale pour enseigner le français aux petits Africains.  

Enseigné d’abord par les coopérants français qui cèdent la place quelques décennies après  aux autochtones formés pour les remplacer, le français se confronte à moult problèmes dans son apprentissage. Plusieurs méthodes vont être adoptées pour la mise en œuvre de son enseignement. De l’époque coloniale à nos jours, pédagogues, didacticiens et linguistes réfléchissent sur le problème pour essayer de définir une méthode qui faciliterait l’apprentissage du français à l’enfant africain. Car, comme le pense Claudine Dannequin, « l’importance de l’échec scolaire (…) conduit certains enseignants à s’interroger sur leurs méthodes pédagogiques »1.
La langue que l’on enseigne à un groupe d’enfants subit l’influence de celle du terroir. En apprenant le français comme langue étrangère car s’exprimant avant tout dans sa langue maternelle, l’enfant africain se confronte à des problèmes de réceptabilité selon qu’il est enseigné par un Français n’ayant aucune notion de sa langue maternelle ou par un maître africain qui peut utiliser en même temps le français et la langue du terroir sans difficulté pour expliquer quelques situations complexes. Au Congo comme dans la plupart des pays francophones, l’apprentissage du français doit surtout être considéré au cours des premières années scolaires de l’enfant. Du primaire au secondaire, celui-ci  se confronte à un bilinguisme qui ne facilite pas la tâche au maître dans l’exercice de ses fonctions. . 

I. De l’époque coloniale à l’indépendance : l’enseignement du français assuré par l’assistance technique  et quelques maîtres formés pour les besoins de la cause
Les Africains découvrent la langue française avec l’arrivée des Blancs de l’Hexagone sur leur territoire. Ceux-ci doivent former des commis, des interprètes pour réaliser les tâches essentielles de l’administration coloniale. Des écoles naissent pour l’apprentissage de la langue française car il faut que la communication entre colonisé et colonisateur soit convenable. Les enfants  commencent l’apprentissage du français directement à l’école primaire, la maternelle n’existant pas encore dans les colonies.A cette époque, les recherches sur l’école primaire nous renseignent que l’enfant congolais commence à apprendre les premières notions du français par la méthode syllabique avec le fameux Mamadou et Binéta d’André Davesne. La méthode consiste à apprendre à lire et à écrire la langue du colonisateur à des jeunes enfants n’ayant jamais été en contact avec celle-ci. Le français étant totalement une nouvelle expérience langagière en Afrique, va se poser une multitude de problèmes au niveau de sa réceptabilité ainsi que de sa mise en œuvre scripturale. Avec la méthode syllabique, les jeunes Congolais apprennent à lire et à écrire des textes sans souvent comprendre leur sens. L’enfant, par la bonne combinaison des consonnes et voyelles, se voit capable de lire n’importe quel mot, même celui dont il ne comprend pas la signification. De la prononciation, se révèlent quelques difficultés dans l’acceptabilité de certains sons, le français étant une langue dont certains mots ne respectent pas la « prononciation » syllabique lorsqu’on la considère globalement. On peut citer des consonnes comme s et c qui n’obéissent pas au même son avec toutes les voyelles : c dans « ciboule » [sibul] est différent de c dans « case » [kaz].Ici on demande à l’enfant de faire un effort pour comprendre que les consonnes c, k et le doublet qu se prononcent parfois de la même manière dans certaines combinaisons syllabiques comme co, ko, quo. Avec ces subtilités, se pose la difficulté d’apprendre l’orthographe pour les jeunes Africains au cours de leurs premières années d’apprentissage. En voulant transcrire littéralement ce qu’il entend (les sons), l’élève aura du mal à maîtriser l’orthographe de certains mots français qui défient la loi syllabique. Parfois, l’enfant se voit dérouté par des mots qui ne respectent pas le son tel que le prévoit en général la syllabation. Des mots comme femme ou chœur peuvent dérouter le jeune apprenant tant qu’au niveau du scriptural que celui de la prononciation car ceux-ci ne respectent pas la logique combinatoire du syllabaire. Ainsi au cours d’une dictée, on ne sera pas surpris que l’élève n’écrive que ce qu’il entend. Femme pourrait être transformé en fame et chœur pourrait appeler le son ch de « chatte » par exemple à la place du son k de « cœur ». Ici intervient l’arbitraire des structures qui ne peuvent être comprises que si l’enfant apprend une langue étrangère en fonction de sa langue maternelle. Tel n’est pas le cas du jeune Congolais et même Africain qui ne maîtrise pas ses langues du terroir. Sur ce point, Abdou Diouf constate agréablement que « pour qu’un jeune Africain apprenne bien le français, qu’il commence donc par bien parler sa propre langue »1. Or nous remarquons que les langues africaines subissent la loi des langues étrangères (le français pour les pays francophones) et cette situation ne permet pas à l’enfant de parler normalement  sa langue maternelle. D’ailleurs beaucoup de mots français ont été africanisés car l’enfant ne trouvant pas d’équivalence dans les langues du pays. Et ces mots intègrent son  vocabulaire en posant parfois quelques problèmes d’interférence. Vis-versa, certains mots africains ont été francisés parce que ne présentant pas les réalités françaises. 
Mots françaisCes mêmes mots « congolisés »
autocar
chemise
Louise
docteur
franc
classe
Jésus
mo / tu / ka
si /mi / si
lo / ï / sa
do / ko /to / ro
fa / la / nka
ké / la / si
yé / su 
 
Mots congolaisCes mêmes mots francisés
matiti
fufu
tipoyi / kipoyi
matiti
foufou2
tipoye2
 Ces mots des langues congolaises francisés sont couramment utilisés dans la littérature congolaise d’expression française mais ne sont pas encore reconnus officiellement par les puristes. Pour plus de précisions, on peut consulter Mes mille mots Afrique, Dictionnaire pour l’école  du professeur Jean Pierre Makouta Mboukou. On a remarqué aussi au Congo que l’enfant, de nos jours, avant d’apprendre le français par l’intermédiaire de l’école, s’est déjà confronté à ce type de vocabulaire qui se fonde sur le français et les langues du pays. Et dans ce mariage entre le français et les langues congolaises, l’on constate que c’est le premier qui prend le dessus sur les autres. Peut-être à cause des rapports de force au niveau langagier entre colonisateur et colonisés. Avec  la méthode syllabique, l’enfant découvre des sons et certaines combinaisons nouvelles qui n’existent pas dans sa langue maternelle. On peut citer par exemple les groupes consonantiques br, cl, cr, bl qui posent de problème de prononciation aux petits Congolais. Makouta Mboukou, à ce propos, fait une remarque pertinente : « souvent ils [les petits Congolais] les disloquent par l’insertion d’un son de passage d’un e qui tend vers l’articulation d’un e muet »1.Quelques exemples 
MotsPrononciation française2Prononciation congolaise
boucler
crétin
table
bouklé
krétin
tabl
bouk(e)lé
k(e)rétin
tab(e)le  
 Cette situation se remarque particulièrement avec certains groupes consonantiques qui mettent en relief les voyelles i et o antéposé ou postposé à la « double consonne. » 
MotsPrononciation françaisePrononciation congolaise
dicter
pactiser
docteur
dikté
paktisé
dokteur
dik(i)té
pak(i)tisé
Dok(o)tor
 C’est en apprenant le français que le jeune Congolais découvre ces situations consonantiques. Dans l’africanisation des mots français, disparaissent la prononciation de certaines combinaisons consonantiques comme cl, br, … Ainsi par exemple  « bicyclette » et « brique » deviennent respectivement bisikalete et biriki (prononciation congolaise). Cette situation est mise en relief dans la chanson moderne congolaise et même africaine. L’artiste musicien, dans le dessein de se faire comprendre par la majorité des Francophones, est obligé d’utiliser beaucoup de mots français dans ses textes réalisés en grande partie en langues locales. Et c’est dans cette situation que certains mots français subissent la loi des langues africaines. Et comme les enfants, avant d’entrer à l’école primaire, ont déjà été marqués par d’une part ce vocabulaire français africanisé et d’autre part leur langue du terroir francisée, se révèlent des difficultés pour l’enseignant dans sa mission de faire accepter la norme aux apprenants. 

II. Après l’indépendance : L’enseignement du français assuré par des maîtres africains
Après les indépendances, des autochtones sont formés pour prendre la relève de l’assistance technique dans presque tous les domaines et en particulier au niveau de l’enseignement. Les premières années d’apprentissage du français se fondent encore sur la méthode syllabique. Au niveau de l’écrit, les petits Congolais s ‘adaptent tant bien que mal à la complexité de la langue française avec toutes ses subtilités au niveau grammatical et orthographique. N’étant pas habitué à la lecture, l’enfant apprend par cœur, en particulier la conjugaison des verbes. Au niveau des leçons de grammaire, certaines règles embarrassent enseignants et élèves. Par exemple la fameuse règle de deux verbes qui se suivent : « Quand deux verbes se suivent, le deuxième se met toujours à l’infinitif ». Combien de fois n’avions-nous pas vu les enfants écrire « Je suis aller » à la place de « Je suis allé », considérant naïvement la succession des verbes être et aller.De l’époque coloniale à l’ère post indépendante, l’apprentissage du français a plus privilégié la fonction scripturale. En cinq ans d’apprentissage, l’élève est plus motivé à l’écriture qu’à l’oral. Le français étant une langue étrangère pour les Congolais, l’apprentissage devrait avant tout insister sur l’oral car une langue s’apprend tout d’abord pour être pratiquée. Et c’est au niveau du parler que les enseignants devraient insister pour emmener les enfants à une prononciation acceptable du français.Les langues congolaises, bien que n’ étant pas loin » de la prononciation française, présentent une spécificité au niveau consonantique. On y remarque ce que Makouta- Mboukou qualifie de « consones nasalisés ». Ainsi les combinaisons m+p, m+b, n+d, n+t… n’ont pas la même signification en français et en lingala ou en kongo-lari du Congo. Ici, ces combinaisons forment un tout indissociable. Makouta-Mboukou spécifie que « dans les langues [congolaises], il convient de considérer les éléments mp, mb, nt, nd, etc., comme au radical des formes dans lesquelles ils entrent comme éléments composants »1. Se remarquent alors dans cette situation quelques entorses dans la prononciation congolaise.

Mots
Prononciation françaisePrononciation congolaise
Congo
bambou
Kinkala
Kon / go
bam / bou
Kin /ka / la
Ko / ngo
ba / mbou
Ki / nka / la
 Ainsi à cause de cette variation tonique qui pourrait être corrigée grâce à l’apprentissage de la phonétique, beaucoup de noms congolais et même africains commençant par des consonnes nasalisées ont été mal transcrits pendant la colonisation, le français n’ayant pas de consonnes nasalisées. Dans Dossier classé, Le romancier Henri Lopes met en relief cette situation à travers ses personnages :« - Mais lui, c’est Goma sans n (…)L’homme ricana.- Tout ça, c’est la même chose(…). Goma c’est la même transcription  des Blancs qui ne peuvent prononcer le ng »2 Nkodia     est devenu                  Kodia
Mbemba                                    Bemba
Ntari                                          Tari
Ngoma                                       Goma 
Tous ces problèmes de prononciation ont commencé à être explicités avec les méthodes utilisées dans l’apprentissage du français aux enfants africains. Deux méthodes ont été expérimentées  au Congo.  

II.1. Apprentissage avec la méthode syllabique
C’est la première méthode d’apprentissage du français introduite en Afrique par l’Inspecteur André Davesne avec son célèbre Mamadou et Binéta que vont utiliser en général les petits Congolais. On apprend aux enfants à parler et à écrire par syllabe. A partir des lettres (consonnes et voyelles dont la prononciation a été apprise aux élèves), on forme des syllabes, des mots pour aboutir à la phrase. Avec cette technique, l’enfant, au bout de quelques mois, arrive à écrire certains mots sans parfois pour autant appréhender leur approche sémantique. Exemples : p + i   = pi,  p + a  = pa,   pa + pa =  papa                   p + a  = p a ,  t + a  = ta,  t + e  =  te ,  pa + ta + te =   patate.
On remarque que dans cette méthode, il y a des combinaisons que l’on apprend à l’enfant par mémorisation au cours des premières leçons tels les mots je, et, est, un, il… qu’il va souvent rencontrer dans la formation de la majorité des phrases.   

II.2. La méthode globale
Elle remplace avec le temps la syllabique. Ici l’apprenant fait le sens inverse. On va d’une phrase pour aboutir au mot, puis à la lettre (consonne ou voyelle) que l’on veut mettre en relief.Exemple de l’étude du son (lettre) è / ê 
PhraseLa chèvrede monpèreestbête
motchèvre père bête
lettre (son)è è ê
 A partir de la lettre (ê), on apprend à l’enfant à former d’autres mots en se fondant sur des « combinaisons à trou  » proposées par le maître pour aboutir à la syllabationExemples :          t….te                                           tête                      
El….ve                                        élève
                      
f….te                                           fête.
Si ces deux méthodes veulent emmener le jeune enfant à la lecture et à l’écrit, il faut remarquer que la seconde pourrait poser quelques problèmes de compréhension de langage, surtout dans les coins les plus reculés du pays où les enfants entrent à l’école sans « avoir dans leur tête » un seul mot français. Avec ce type d’élèves, le maître fait un va-et-vient entre le français et la langue du terroir pour emmener l’enfant à comprendre ce qu’il apprend. Des maîtres ont constaté que les résultats attendus de cette méthode ont été aléatoires. Actuellement, on utilise les deux méthodes à la fois puisque l’on se retrouve en général devant des enfants qui n’ont pas un vocabulaire français assez fourni avant l’entrée à l’école primaire. 

III. Du primaire au secondaire : des difficultés grammaticales et influence des langues maternelles dans l’apprentissage
A partir des deux dernières années du primaire jusqu’au secondaire, l’enfant congolais s’exprime dans un français assez correct. Mais persistent encore quelques difficultés grammaticales. Il a par exemple du mal à distinguer le transitif de l’intransitif avec certains verbes qui appellent les pronoms personnels le, lui, la, leurExemple : On entend souvent « Je la donne » à la place de « Je lui donne », « Je leurs ai vu » pour « Je les ai vus ».A ces confusions grammaticales, il faut ajouter les interférences entre le français et les langues maternelles, ces dernières n’étant bien maîtrisées par l’enfant. Et cette situation pousse l’apprenant à faire des traductions littérales quand il passe de sa langue maternelle au français. Dans certaines langues congolaises comme le lingala ou le kongo-lari, un seul mot peut être utilisé dans des traductions littérales quand on passe de la langue maternelle au français. Dans certaines langues comme le lingala ou le kongo-lari, un seul verbe peut exprimer une pluralité de réalités en français selon le contexte sémantique.Exemple : l’idée de prendre, absorber, ingurgiter et celle de sentir, éprouver, entendre… se traduit par un seul verbe et dont le sens change selon son complément d’objet.
1 - absorber,  s’ingurgiter, prendre  (ko méla)
ko méla mayi                                                boire l’eau
ko méla likaya                                              fumer (du tabac, une cigarette)
ko méla kisi                                                  prendre (absorber) des médicaments
2 - sentir, éprouver, entendre  (ko yoka)Ko yoka solo                                                 sentir (l’odeur)
Ko yoka pasi                                                 éprouver la souffrance, la douleur
Ko yoka mongongo                                      entendre la voix.
Il n’est pas surprenant d’entendre des phrases telles « Je bois la cigarette » pour « Je fume la cigarette » ou « J’entends l’odeur » pour « Je sens l’odeur » Et ces traductions étonnent les Français qui parfois les considèrent pour des maladresses linguistiques ou des constructions poétiques Devant cette situation d’interférence, l’élève voulant à tout prix faire des progrès dans l’apprentissage du français néglige paradoxalement sa langue maternelle qui devrait lui permettre de bien comprendre les mécanismes de la nouvelle langue qu’il apprend 

IV. Quelques propositions pour améliorer l’apprentissage du français
Si au niveau de la prononciation, on ne peut proposer grand chose en dehors de l’étude phonétique de la langue, on pourrait demander à l’enfant de s’ adapter plus ou moins à la prononciation « sociale ». Il y a aussi l’écoute de la presse radiophonique dont RFI (Radio France International) semblerait être le modèle.En général, on apprend la langue en la pratiquant. Et cette pratique devrait emmener les écoles primaires et même secondaires à encourager les exercices audiovisuels qui, souvent n’intéressent que les laboratoires des langues secondes au Congo comme l’anglais et l’italien Quant à l’écrit, on devrait encourager les exercices pratiques ainsi que la lecture, base fondamentale de l’enrichissement du vocabulaire. A partir des dernières années du primaire, le dictionnaire doit être le « compagnon inséparable » de l’élève.Il faut surtout susciter la culture de la lecture dans les pays francophones africains où le livre apparaît comme un objet étrange alors que ce dernier fait partie du quotidien de l’enfant de l’Hexagone qui grandit avec. Si ce dernier va vers le livre dès son jeune âge, en Afrique, on amène le livre vers l’enfant qui se fait en général violence pour découvrir ses vertus. Il faut aussi développer les « endroits de lecture », reconstruire les bibliothèques  municipales  qui n’existent plus.Comme le français appartient maintenant à un grand espace linguistique qu’est la Francophonie, une autre politique d’apprentissage (déjà envisagée) devrait prendre en compte les langues africaines tels le kikongo, le lingala pour le Congo, le wolof pour le Sénégal pour ne citer que ces deux exemples. 

V. Projection
Avec la naissance de la littérature africaine d’expression française, la langue française subit inéluctablement le poids de certaines réalités sociolinguistiques qu’elle ne peut traduire correctement. D’où une certaine africanisation du français comme on le remarque chez certains écrivains célèbres du continent tels l’Ivoirien Amadou Kourouma et le Congolais Sony Labou Tansi.Il est temps de passer du dictionnaire français au dictionnaire francophone et de lutter contre l’académisme pour prendre en compte certains mots et expressions qui expriment les réalités africaines (travail commencé par Léopold Sédar Senghor, premier homme de couleur admis à l’Académie française). Et les interférences entre le français et les langues africaines pourraient diminuer afin de favoriser la bonne communication entre Français et Francophones. Quelques tentatives à étudier le français à partir des réalités africaines comme celle du professeur Jean Pierre Makouta Mboukou avec son dictionnaire Mes mille mots « Afrique » sont  à encourager Elles devraient pousser les linguistes et décideurs du monde de l’éducation en Afrique francophone à approfondir le problème. Beaucoup de pays africains, à cause de leur multiethnicité ont eu à adopter une ou deux langues nationales. Celles-ci devraient être apprises scientifiquement à l’école maternelle et au début du primaire pour faciliter l’apprentissage du français. On apprend facilement une langue étrangère lorsque l’on maîtrise sa propre langue. Et les linguistiques sont unanimes sur ce point. 

Pour conclure
Les problèmes posés par les langues congolaises dans l’acceptabilité du français pour les jeunes apprenants, surtout à la maternelle et au primaire, ne sont pas très différents de ceux que l’on peut rencontrer dans d’autres pays africains francophones. Combien serions-nous satisfait si ces quelques remarques pouvaient pousser les linguistes et enseignants africains à continuer la réflexion sur les méthodes d’enseignement du français sur le continent. Et cela en prenant compte certaines spécificités de nos langues dites nationales pour atténuer les échecs scolaires qui caractérisent déjà l’école africaine, le français y étant la langue d’enseignement de toutes les disciplines.  
Repères bibliographiques
·         Dannequin (Claudine)  Les enfants bâillonnés, Cédic, Paris, 1977
·         Davesne (André), Mamadou et Bineta, nouveau syllabaire, Librairie Istra,1950, EDICEF,Paris, sans date
·         Lopes (H.) Dossier classé, Seuil, Paris, 2002,
·         Makouta Mboukou (J.P.) Le Français en Afrique Noire, Bordas, Paris, 1977
·         Makouta Mboukou (J.P.) Mes mille mots « Afrique », Dictionnaire pour l’école, Bordas, Paris, 1983
·         Schneider (Gilles) « L’activité et la langue française » in La Gazette de la presse francophone n°117 de juillet-août 2004, Paris
·         Livre de l’élève : Horizons d’Afrique – Français CP1, langue – lecture, INRAP Congo/EDICEF, Paris, 2000


1 Cl. Dannequin, Les enfants bâillonnés, Cédic, Paris, 1977, p.13

1 Abdou Diouf cité par Gille Schneider, « L’actualité et la langue française » in La Gazette de la francophonie n° 117, juillet-août Paris, 2000

2 Ces mots sont souvent rencontrés dans la littérature africaine. Dans Panorama de la littérature congolaise d’expression française, publié aux Editions Présence africaine en 1979, A. et R. Chemain définissent le tipoye comme une chaise &agrav

Publié le 20 oct 2006 à 16:53
Par noelkodia

Au moment où l’actualité congolaise est encore marqué par le mausolée érigé à Brazzaville pour abriter les reste de Pierre Savorgnan de Brazza, le professeur Ndinga Mbo vient de publier aux éditions L’Harmattan « Savorgnan de Brazza, les frères Tréchot et les Ngala du Congo-Brazzaville (1878-1960) » (2), une étude qui retrace une page de l’histoire coloniale congolaise marqué par le personnage de De Brazza et surtout par les vicissitudes que vont vivre les Ngala sous le règne des Français Tréchot au Congo Brazzaville.

Voici le cinquième ouvrage du professeur Abraham Constant Ndinga Mbo sur l’histoire du Congo d’avant les indépendances dont il est l’un des spécialistes confirmés. Un livre qui met en exergue une page de l’histoire coloniale française au Congo, plus particulièrement l’histoire des Ngala du Nord sous l’emprise de la Compagnie Française du Haut et du Bas Congo, une société des frères Tréchot qui avaient reçu en concession à la fin du XIXè siècle la région de la Cuvette. Industries et commerce seront les principales activités des frères Tréchot dans cette partie septentrionale du Congo.

Les frères Tréchot, une histoire de colons français

L’histoire des frères Tréchot est liée à celle de De Brazza qui signifie l’une des portes d’entrée du colonialisme français au Congo, plus particulièrement dans la région septentrionale. Et c’est dans cette région du nord Congo que les frères Tréchot vont installer la Compagnie Française du Haut et Bas Congo (CFHBC). Ndinga Mbo remarque que « dans sa lettre, De Brazza insistait sur la nécessité de sauvegarder les intérêts français, l’une des solutions qu’il envisageait pour atteindre ce but consistant à "provoquer directement la fondation de compagnies françaises". C’est à l’occasion de ce voyage de De Brazza dans la Sangha (1892) que les Tréchot vont faire leur apparition sur la scène du monde des affaires d’une manière quasi officielle » (p.111). Et lorsque l’on se réfère à la géographie du Congo, force est de constater que les peuples Ngala vont être marqués par les activités commerciales des frères Tréchot dans l’exploitation des richesses du Congo. Le commerce des Tréchot va se fonder sur l’exploitation du caoutchouc, l’ivoire, le bois de construction, les produits d’élevage, de culture, les produits des industries locales et les barrettes de cuivre. Et pour garantir leur place dans ce Congo où ils exploitent agréablement les richesses à leur portée, les Tréchot marquent leur présence dans l’administration. Ndinga Mbo le spécifie bien quand il rappelle que "la présence des Tréchot dans les milieux administratifs ménagea une situation confortable à leur Compagnie dans la mesure où celle-ci avait de plus besoin du soutien administratif pour développer ses activités" (p.144). Mais cette pénétration coloniale ne laisse pas les Ngala, «propriétaires» du Nord du pays, indifférents vis-à-vis de la mission des Tréchot.

Les Ngala face à la « pénétration » coloniale

L’établissement des colons dans la zone des Ngala va changer la donne sociopolitique de celle-ci. Et la Cuvette congolaise va subir quelques métamorphoses au niveau des chefferies. Comme le souligne l’auteur, « les chefs qui avaient été favorables à l’établissement des Blancs avaient fini progressivement par perdre une grande partie de leur pouvoir aussi bien vis-à-vis de leurs propres sujets qu’à l’égard de leurs hôtes : tous les Ngala quels que soient leurs rangs dans la société, ne recherchaient plus désormais qu’à obtenir des avantages matériels apportés par les Blancs, contribuant de la sorte, sans le savoir, au renforcement du pouvoir de ces derniers » (p.183). Avec l’établissement des Tréchot au nord, les Ngala se retrouvent en porte-à-faux avec le système colonial. Les Tréchot solidifient leur conquête en allant à l’encontre des activités commerciales de Ngala. L’occupation économique du pays des cours d’eau se concrétise par l’établissement de maisons commerciales qui vont implanter partout des factoreries dans le but de faire perdre aux Ngala le contrôle des échanges dans l’hinterland. Déstructurés par la « violence » coloniale, les Ngala sont dépossédés de leurs terres et obligés de travailler comme manœuvres au service de la CFHBC des frères Tréchot.

Ainsi , « les Ngala avaient le devoir de s’occuper du ravitaillement en vivres des postes et des factoreries dont les populations étaient composées de cadres administratifs européens et africains, de miliciens… Tous les quinze jours, les Ngala des villages environnants devaient apporter du poisson séché pour les Noirs et de la viande fraîche (petit bétail, volaille, gibier) pour la population blanche (…) Ces vivres étaient achetés, mais à des prix ridiculement bas ; les Ngala recevaient le tiers ou le quart de la valeur réelle de leurs produits » (p.194). Gens du fleuve, ils sont obligés de faire des réserves en poisson aux dépens de leur propre alimentation. Le retard même involontaire dans l’exercice de leurs travaux pour les colons n’est pas toléré et est impitoyablement puni. L’attitude passive des Ngala face aux Blancs va entraîner leur déchéance. La coupe du bois ainsi que la fourniture du poisson poussent les hommes à se séparer de leur famille pendant un long moment. A cela il faut ajouter le recrutement des hommes pour aller travailler dans les plantations de palmier à huile de la CFHBC, laissant leurs femmes et enfants dans leurs villages d’origine. Contrairement leurs frères Kongo de la partie méridionale qui bravent ouvertement les colons, les Ngala, malgré l’attitude barbare des Blancs qui ne les laisse pas indifférents, optent pour la non violence, Ainsi, « ne pouvant guère tenir tête aux miliciens armés de fusils plus perfectionnés, donc ne pouvant guère organiser une résistance active, certains Ngala préféraient souvent se sauver dans les îles, faisant le vide devant les Blancs et leurs « hommes », parfois, ceux-ci les poursuivaient dans ces îles ou dans les campements » (p.196).

Quand le Congo entre dans la période marqué par le Code d’indigénat » (1900-1946), le climat d’insécurité et de peur va se généraliser presque dans tout le pays. Le blanc tout puissant est craint : « la situation coloniale avait développé une sorte de peur du Blanc d’autant plus incompréhensible que ce dernier, en tournée, n’était pas toujours armé » (p.196).

Et quand les chantiers de construction du Chemin de fer Congo Océan (CFCO)(3) qui vient de faire l’objet d’une étude approndie et fouillé par Madame le professeur Ieme Van der Poel qui enseigne curieusement la littérature française à l’Université d’Amsterdam. Avec le début des travaux du CFCO, ce sont toutes les régions congolaises et même des autres pays limitrophes qui sont atteints par les rats, marquant une fois de plus la déchéance du peuple congolais dont la responsabilité est « donnée » à cette époque aux frères Tréchot. Vont se remarquer par la suite des migrations et un dépeuplement du « pays des confluents ».

Savorgnan De Brazza, les frères Tréchot et les Ngala du Nord, une page de l’histoire du Congo colonial

Même si l’ouvrage a été livré à l’occasion de la commémoration par le Congo-Brazzaville du centenaire de la mort de De Brazza, force est de constater que l’humanisme de ce dernier tant loué par certains avec les souffrances endurées par les Ngala au moment de la pénétration coloniale, poussent à réfléchir en ce qui concerne la réécriture de l’histoire coloniale du Congo.

L’interet de ce livre se situe au niveau scientifique car écrit par un éminent spécialiste de l’histoire du Congo d’avant les indépendances. En commémorant le centenaire de la mort de De Brazza dans le paradigme nouvellement tracé sans porter une attention particulière à Ngala qui lutté contre la mélogamie des frère Tréchot, l’Histoire se retrouve confrontée à une autre réalité va va à l’encontre des idées reçues sur de Brazza depuis les indépendaces. Heureusement que le Congo a des iminents historiens qui savent tous les contours des paradigmes de l’histoire du pays. Et si le professeur Ndinga Mbo écrit dans son avant-propos que « certes, l’écrit européen peut révéler comment le système colonial s’était installé en pays ngala et quelles mesures politiques et économiques, psychologiques et idéologiques avaient été adoptées pour étayer ce système. Mais il ne nous indique pas clairement quelles réponses avaient été effectivement apportées par les Ngala au « défi » lancé par le colonialisme » (p.15), il devrait aussi se référer à l’entretien de son compatriote Théophile Obenga, accordé le 23 juin 2006 à une équipe de Congopage, consécutif à la Commémoration du centenaire de la mort de De Brazza (4) . En dehors de sa fonction de Commissaire Général du Congo Français (1886-1898), Pierre Savorgnan n’aurait pas beaucoup influencé l’histoire du Congo en dehors du « casque colonial » qu’il avait « offert » à la reine des Batékés pour des raisons inavouées.

Conclusion

« Savorgna de Brazza, les frères Tréchot et les Ngala du Congo-Brazzaville (1878-1960) », un livre caractérisé par une scientificité historique louable qui rappelle une page du destin colonial du Congo écrite par le peuple Ngala dans sa rencontre avec le colonialisme symbolisé ici par les lois du travail forcé que leur fait découvrir le CFHBC des frères Tréchot. On découvre dans ce livre d’Abraham Constant Ndinga Mbo plusieurs illustrations (cartes, croquis, diagramme et tableaux) qui démontrent le caractère scientique de l’étude. Un ouvrage à lire pour comprendre une partie de l’histoire coloniale du Congo dont les conséquences sont encore perceptibles dans la société congolaise d’aujourd'hui.

Noël KODIA
 


(1) Abraham Constant Ndinga Mbo est professeur d’Histoire. Eminent chercheur et actuellement Coordonnateur de la Formation doctorale « Histoire et Civilisations africaines » à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de l’Université Marien Ngouabi de Brazzaville, il est aussi l’auteur de plusieurs articles dans des revues scientifiques et de quatre autres livres de référence sur l’histoire du Congo :
-Introduction à l’histoire des migrations au Congo, Tome I : Hommes et cuivre dans le Pool et la Bouenza avant le XXè siècle, Editions Bantoues, Heidelberg (RFA), 1984
-Pour une histoire du Congo-brazzaville. Méthodologie et réflexions, L’Harmattan, 2003
-Onnmatisque et histoire au Congo-Brazzaville, L’Harmattan, 2004
- Les Ngala dans la Cuvette congolaise (XVII-XIXè siècles), L’Harmattan, 2005

(2) A.C. Ndinga Mbo, Savorgnan de Brazza, les frères Tréchot et les Ngala du Congo-Brazzaville (1878-1960), Collection « Etudes africaines », L’Harmattan, 2006, 281p. 25 euros.

(3) Cf. Ieme Van der Poel, Congo-Ocean: Un chemin de fer colonial controversé, Tomes I et II, Collection « Autrement Mêmes », L’Haramattan, 2006, 186 p et 208p. 20,50 euros et 19 euros.


(4) Cf. http://www.congopage.com


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