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Publié le 25 oct 2009 à 14:11
Par noelkodia
 Ecrit à un moment où l’auteur se retrouve loin de son natal, ce roman qui tire son sujet dans le réalisme primaire congolais, apparait comme un véritable récit autobiographique car utilisant la narration homodiégétique. C’est un roman de l’enfance des Congolais des années 40-50 qui se révèle ici avec l’odeur de Brazzaville et du Pool environnant dans une réalité kongo qui traverse le récit du début à la fin. Et des souvenirs qui accentuent l’univers des Congolais de ces années précitées tant les émotions que dégage le narrateur de ce récit sont fortes. 


« Sur les ailes du temps » est l’histoire d’un jeune Congolais marqué par la période coloniale dans laquelle se dilue une partie de sa scolarité primaire. Une enfance qui construit un pont entre le village de sa mère et la ville avec son père au service du colon. Ce dernier n’a pas eu l’occasion d’aller à l’école qu’il impose à son enfant. Dès son enfance, celui-ci connait l’école indigène avec l’interdiction de parler la langue maternelle sous peine de tomber dans le piège du désagréable « symbole ». Et ce récit plein de rebondissements de l’époque avec l’évocation du stade Yougos de Bacongo et des équipes comme La Macumba, La Squadra Azura et Dragons Noirs, des films tels Fû Manchu, Aigle blanc, Superman, nous conte la beauté de la jeunesse de Brazzaville des années 50-60.


 
L’ombre maternelle

L’enfance scolaire du héros narrateur est marquée par les vacances qu’il passe au village avec sa mère qu’il accompagne dans les travaux champêtres. Et avec elle, il apprend beaucoup sur les techniques agricoles traditionnelles : « (…) le nouveau relief favorise la pénétration et le développement des racines des plantes. La perte en fertilité diminue et la quantité d’énergie d’eau augmente considérablement » (p.41). Toujours avec sa mère, il découvre une multitude de techniques de culture comme celle du brûlis. Et les travaux champêtres lui révèlent une « pédagogie agricole » qui va marquer sa vie. Et, derrière l’ombre maternelle, se dégage celui de l’oncle maternel qui vit au village, un malafoutier qu’il accompagne souvent en forêt pour la récolte du vin de palme. Un homme érudit dont il tire une grande éducation à travers les contes qu’il dit aux jeunes du village. Pour le héros, les contes apparaissent comme une grande école de la vie car initiatiques et  didactiques : « L’homme était très futé, très érudit. On le sentait quand il disait les contes. Jamais il ne s’en laissait accroire même par les hommes de la ville plus rusés que lui » (p.67). Aux côtés de la mère et de l’oncle, il découvre la nature et le bestiaire qui l’accompagnent tout au long de son séjour dans le village de Mabaya.


 
Brazzaville ou la présence perpétuelle du père

La véritable image du père apparait quand le héros l’assiste à la mort de son cousin Miyouna au village. Et malgré le travail du nganga-guérisseur, l’irréparable sera là. Du point de vue du scriptural, « l’histoire » de Miyouna ainsi que le voyage qu’effectue le héros avec son père pour se rendre au village et la mort par accident de MBaki se lit comme une mise en abyme d’une partie du premier roman de l’auteur, « La bouche de la lettre » publié en 2005. C’est à Brazzaville que le héros découvre réellement la personnalité de son père. A la veille de la « Bonne Année », son père les emmène, ses sœurs et lui chez son patron, un certain Giraud. Pendant la soirée, le Blanc fait l’apologie de « sa » France que découvrent les enfants à travers le discours de Giraud, arrosé par l’alcool qu’il boit sans retenue. C’est à cette soirée que le jeune garçon réalise la promotion de son père au niveau du travail. Et Mampouya entre chez lui à Bacongo avec ses trois enfants conduits par le chauffeur de son patron. L’enfant comprend que son père est différent de ses amis. Aussi le lendemain, la fête se poursuit à leur domicile quand ce dernier reçoit plusieurs invités accompagnés de leurs épouses. Il offre un festin de brochettes et l’alcool que lui avait offert son patron.

La présence du père pour le héros, c’est aussi la découverte d’une partie de l’histoire coloniale sur fond de la guerre mondiale 39-40 que retrace l’ancien combattant Du Guesclin sous l’effet de l’alcool.


 
Superposition auteur/narrateur dans « Sur les ailes du temps », le premier récit atypique de l’enfance congolaise sous la colonisation

L’enfance du héros dans ce roman épouse les réalités congolaises sur le plan historico-géographiques et même sociologiques de l’époque coloniale. On remarque le langagier du héros-narrateur dont l’essentiel est puisé dans la réalité kongo. Déjà cette réalité se reflète dans l’univers des personnages ayant existé et qui existeraient encore : « Mon père avait invité ses amis, Ta Bouendé, Ta Nganga, Ta Zoba, Ta Niamankessi, Ta Milandou (…) Amboulou, papa Olangué, Ta Gabou… » (p.111). A cette génération paternelle, se rattache la sienne qui représente son âge, son enfance comme on peut le remarquer à travers quelques uns de ses souvenirs : « Je me rendais à la piscine de Moungali avec mon neveu Benoît Ntari et des amis comme séraphin Mianfoutila, Didier Golingo, Jean Michel Bouono, Rojas Moukana, Placide Eléka » (p.139). Et tous ces souvenirs baignent dans le Brazzaville colonial avec son « centre ville » où la géographie des bâtiments occupe une place prépondérante. Et le Brazzavillois des années 40 et 50 peut se mirer dans ce récit tout en rencontrant une partie de son moi juvénile : « Juste après le palais derrière le magasin Kitoko se trouvait le terrain municipal de tennis (…). Je poursuivais une promenade et léchais les vitrines des magasins : le magasin Kitoko ; le Monoprix, les Frères Marquès, le Presto … » (pp. 133-134).


 
« Sur les ailes du temps » : un récit style parfum colonial

Des romans qui retracent les souvenirs de l’époque coloniale, le récit de Tchibambéléla semble être le plus prolixe par la recherche au niveau du langagier où la syntaxe du français classique se voit à certains moments bousculé pat les tropicalités du « français enfantin » de l’époque : « Il fit « olec » ou « bitchangui » (…) Kaya lui appliqua le « double pattes » (p.39), « Les commissaires Nzingoula et Matingou escortés par leur horde de policiers firent la ronde » (p.40), « j’ai appris de François Mpélé ce que nous appelions la comptesse, c’est-à-dire le rebond de la balle sur le pied, chaque rebond était compté » (p.42), « (…) [papa] s’inondait du parfum « Plum Plum » et se saupoudra de « Joli Soir » (p.83) (…) Tata Zoba s’avançait en fermant la braguette de son pantalon tralala » (p.119). Et des congolismes ainsi que certains mots kongos (mpoungou nvouaza, mbongui, moutête, n’songui, nzô za noungou…) traversent parfois le texte pour révéler les réalités du terroir et de la période coloniale dont certains ont disparu avec l’indépendance. « Sur les ailes du temps », un récit autobiographique où le narrateur dilué dans l’auteur et où la dimension fictionnelle s’effrite au fur et à mesure que se découvrent les réalités du Brazzaville colonial.

 

Et s’il y a un roman dans lequel on peut lire une partie réelle de la jeunesse des Congolais des années 40 et 50, c’est cet « itinéraire d’une enfance africaine » de Tchibambéléla. Un texte où l’auteur utilise un style limpide qui nous rappelle les classiques étudiés à cette époque sur fond d’une théâtralisation de quelques personnages tels Giraud, Du Guesclin et Nkéoua Dia Loufoulamba.


 
 Note(1)     B. Tchibambéléla « Sur les ailes du temps : itinéraire d’une enfance africaine », Ed. Paari, Brazzaville/Paris, 2009, 139p.
Publié le 10 sep 2009 à 12:12
Par noelkodia
Le travail narratologique des textes africains nous révèle que les récits de ces dernières années traitant du bouleversement « démocratique » sur le continent, avaient prédit ce que vivent les Africains.   S’il y a un des romans qui parait encore d’actualité, c’est La Chorale des mouches. Un livre, dont l’écrivain s’est révélé poète et critique littéraire avant d’embrasser agréablement la narration. Un livre qui est entré dans les classiques du roman francophone plus tôt que prévu. 

Bientôt deux décennies après les Conférences nationales, l’Afrique continue à se désenchanter. Les séquelles des partis uniques sont encore perceptibles. Et dans son roman, Mukala Kadima Nzuji (2), avec une verve qui étonne les amateurs du roman, rappelle l’Afrique des dictateurs, à travers l’histoire de Oré Olé, président d’un pays imaginaire, le Kulâh. Une conférence nationale que l’auteur qualifie de « chorale de mouches », et n’a pas pu permettre au pays l’éclosion de la démocratie comme le souhaitaient ses « larges masses populaires ». La Chorale des mouches se présente comme un triptyque qui met en relief trois axes diégétiques : le récit autobiographique de Samuel-Joseph Tchebwa alias Sammy-Jo dans lequel s’imbrique le règne dictatorial du président Oré-Olé et les aventures de Ben, le cousin de Samy-Jo. Trois destins, trois « histoires » qui reflètent le sociopolitique des pays africains d’avant les Conférences nationales marqués par la corruption, le sexe, la gabegie. Et tous ces maux ont empêché les « soleils des indépendances » de briller au sud du Sahara. Et La Chorale des mouches peut être classé parmi les « romans du désenchantement » dont Jacques Chevrier parle dans Littérature nègre. 

Ben ou la révolte jusqu’à l’infini
Enfant unique de sa mère, Ben voit son père mourir pour avoir nargué ses oncles qui voulaient lui proposer une autre femme pour « agrandir » sa famille. La disparition de son père déconcerte sa femme qui tombe dans la démence. Récupéré par l’oncle du défunt père, Ben est ramené auprès du clan où vont recommencer ses tribulations dès l’âge de quatre ans. Pour fuir la misère, il tente l’aventure avec un ami (qui deviendra handicapé physique après un accident de travail) qui l’initie au métier de cureur de latrines pour gagner leur vie. Revenu dans la ville dans l’espoir de retrouver son cousin Ben, cadre à la Banque nationale, il est déçu par l’indifférence de ce dernier. Il quitte la ville pour intégrer quelque temps la société des « hommes singes » dans la forêt du pays, des hommes de toutes classes sociales ayant fui la dictature et l’injustice du pouvoir. Sa disparition inquiète son cousin qui se voit interpelé par un cul-de-jatte, lui aussi, soucieux de l’absence prolongée de Ben. Les deux hommes s’allient d’amitié et décident d’aller à la recherche du disparu dans un village où existerait un repaire de malfaiteurs. Dans la société des « hommes singes », Ben échappe miraculeusement à un bombardement de la forêt qui les abrite. Il réapparait quelques années plus tard à travers le personnage de Papa Ambroise qui raconte à Samy-Jo, comment, compromis dans une sale affaire, il a été arrêté, battu par la population et sauvé de justesse par sa tante qui le reconnait facilement aux moments des faits. 

Oré-Olé : un dictateur « made in Africa »
Comme l’affirme l’auteur, Oré-Olé représente « le réel de l’Afrique dans sa nudité ». Voici un chef d’Etat dont le pouvoir est caractérisé par le sang et l’insupportable. Oré-Olé est le prototype de certains dirigeants qu’a connus et que connait encore le continent. Entouré de ses parents, il cultive le népotisme, le favoritisme et la gabegie. Et ceux-ci vont contribuer à sa déchéance. Mais tout son pouvoir va commencer à s’écrouler à partir d’une bavure d’un de ses hommes de main. La disparition d’un ancien footballeur prophète (celui-là même qui avait vu la fin du dictateur) pousse les chefs de quartier de la ville d’aller voir les autorités. Ils sont reçus par des coups de feu à la résidence du gouvernorat. Commence alors la révolte du peuple avec une opposition qui se manifeste au grand jour. Oré-Olé se retire dans son village natal avec ses proches et au même moment naît une rébellion dans tout le pays. Naïf et conscient de son pouvoir, il entreprend une tournée d’explications dans les différentes régions du pays. Il constate que la rébellion devient une réalité. Entre temps, un de ses proches Konga Zanga trouve la mort dans un accident d’avion au cours d’une mission dans un pays voisin. Les trois jours de tournée dans les régions ne sont qu’échec pour Oré-Olé car il est désavoué partout où il est passé. Et les lettres et mémorandums qu’il reçoit sur place et de la diaspora demandant sac démission, le mettent mal en pis. Contre toute attente, il organise des consultations populaires et décide d’ouvrir le pays au multipartisme. Mais la Conférence nationale s’tant soldée par un échec à cause des querelles et contradictoires, Oré-Olé se refait et l’espoir du peuple du Kulhâ se transforme en désenchantement. 

Samuel Joseph Tchebwa alias Samy-Jo, le cadre écrasé par le tribalisme
Il apparait comme le héros central du roman. C’est lui qui se raconte et à qui les autres personnages rapportent leurs aventures. Il est le cousin de Ben. A la recherche de ce dernier, il fait la connaissance d’un cul-de-jatte, un vieil ami de Ben. Thebwa est un cadre de la Banque nationale ; le cul-de-jatte l’accuse d’être à l’origine de la disparition de Ben pour l’avoir abandonné à lui-même. Acculé, il accepte la proposition de ce dernier : aller à la recherche de Ben au « repère des malfaiteurs ». Un chauffeur les emmène vers les lieux censés abriter le disparu. Aidés par un pasteur, la recherche se solde par un échec car ils sont mal accueillis par les hommes singes dont le chef s’insurge contre le dictateur de Oré-Olé qui les a poussés à se réfugier dans la nature. Déçus, Samy-Jo et son compagnon décident de rentrer en ville. Sur le chemin du retour, ils sont victimes d’un accident dans lequel le chauffeur et le cul-de-jatte trouvent mort. A l’hôpital où il est retenu, il fait la connaissance d’une infirmière dont le prénom lui rappelle son ex-épouse. Samy-Jo tombe amoureux de l’infirmière qui devient sa maîtresse. Il est surpris quand cette dernière lui apprend qu’elle est la nièce du patron de la Sécurité de Oré-Olé. Partagé entre la belle Elloën-Marcy qu’il avait connue au village au cours de la recherche de son cousin, et Chancelvie l’infirmière, le héros tombe sous la loi de la dictature. On lui impose comme épouse l’infirmière. A cause de cette nouvelle situation, il gagne une promotion au sein de la banque. Victime des manigances sur fond de vagin, Samy-Jo se voit humilié par sa première Chancelvie qui devient la maîtresse d’un proche du président. Avec l’avènement de la Conférence nationale, il décide de se séparer de l’infirmière qui se venge de son attitude : il est suspendu de la banque. Converti en journaliste avec la création d’un bimensuel Notre pays, Samy-Jo se crée des ennuis quand il dénonce une magouille de la présence. Malheureusement pour le héros, avec le retour de l’arbitraire et de la violence dans le pays, il est arrêté sous l’ordre de Oré-Olé. 

Un style particulier dans La Chorale des mouches
Si au niveau du fond, le roman semble ne pas « relater quelque chose d’extraordinaire » sur la réalité sociopolitique des dictatures africaines, le livre de Kadima Nzuji, révèle en revanche une recherche au niveau du style. La diégèse apparait comme un témoignage dans une écriture qui montre que l’auteur est d’abord un universitaire tant les règles fondamentales de la langue française sont respectées à la lettre. Il utilise la technique du rétroviseur : le récit avance par une succession d’analepses. Plus on « s’enfonce » dans le coulé narratif, plus on découvre le passé de certains personnages à travers la multiplication des rétrospections. S’y remarque aussi un effet d’intertextualité quand le récit nous plonge dans l’univers diégétique de Tchichelle Tchivela (p.252). Par la vraisemblance qui caractérise certaines pages de la sociopolitique des pays africains, La Chorale des mouches s’écarte  un peu de l’effet-peinture pour épouser l’effet-photo (p.181). On remarque dans ce roman que les effets du réel sont accrus et les personnages traités avec sérieux. La majorité des personnages sont des prototypes de la société africaine : le jeune ouvrier, le cadre, le président et son entourage, la femme qui croit s’émanciper par son sexe et les sectes ces groupes de prières. Et l’auteur bouscule un peu la photographie de la réalité africaine qu’il critique en la théâtralisant comme dans le dialogue du président avec sa nièce Mireille (pp. 247-255). 

Pour conclure
La Chorale des mouches, un livre qui montre que l’auteur est plus qu’un romancier. Un livre qu’il faut lire avec attention. Et par sa première réussite, à l’instar de ses collègues de l’autre rive du fleuve comme Emmanuel Dongala avec Un fusil dans la main un poème dans la poche, ou même Daniel Biyaoula L’impasse, Mukala Kadima Nzuji venait de rentrer par la grande porte dans la prose narrative de la littérature francophone en 2003.  

Notes

(1)    Mukala Kadima Nzuji, La Chorale de mouches, Ed. Présence africaine, Paris, 2003, 285p.

(2) Originaire de la R.D.Congo, il est considéré comme l’un des grands universitaires de son pays dans le domaine des lettres. Ecrivain et critique littéraire, il enseigne la littérature à l’Université Marien Ngouabi de Brazzaville.
Publié le 26 aoû 2009 à 13:05
Par noelkodia
Voici un nouveau récit sur un pan de l’histoire du Congo et dont les souvenirs sont encore présents dans la mémoire collective : la Conférence nationale avec ses corolaires telle la démocratie pluraliste et son côté tragique que nous retrace l’auteur : les différentes guerres civiles des années 90, consécutives aux divergences ethno-régionalistes des acteurs politiques. 


Quand le jeune Ntsiba se retrouve en France pour ses études supérieures, il vit de loin les métamorphoses politiques de son pays. La Conférence nationale consécutive à la chute du mur de Berlin tourne une nouvelle  page de l’histoire sociopolitique du Congo. Et cela malgré les soubresauts des premières années démocratiques. Après plusieurs années d’études marquées par les difficultés socioéconomiques que rencontre la plupart des étudiants en Europe, Ntsiba rentre au pays pour réaliser ses projets d’entreprise à Pointe Noire et à Brazzaville, laissant sa femme Caroline enceinte en France. Malheureusement il est surpris à Brazzaville par la guerre de juin 1997 qui va l’emporter. Caroline et ses enfants retrouvent le goût de la vie quand ils se retrouvent à Brazzaville grâce à Ntsanga, le frère cadet du héros à travers son séjour en France. « Un chemin rocailleux », un roman polyphonique dans lequel se dégagent plusieurs destins. L’histoire du héros avec sa femme Caroline, une amie française d’enfance par correspondance, peut se définir comme pièce maîtresse du roman. Mais en dehors de celle-ci, il a connu en France quelques aventures avec des femmes telles Patricia (qu’elle rencontre dans l’avion qui l’emmène de Brazzaville à Paris), Christine qui se donne la mort quand elle réalise qu’elle a le sida, sans oublier sa fiancée Olga restée au pays. Autour de l’histoire du héros, gravite celle des familles Okemba,  Nzouli et Massengo, sans oublier la vie en couple de Samba et Graziella qui vont marquer sa vie estudiantine aux côtés d’autres compatriotes tels Pambou et le séducteur Bounga.

 

Pour ceux qui auraient vécu les différents événements consécutifs aux guerres congolaise de la décennie 90, ce roman apparait comme une transposition on ne peut plus fidèle des tragédies de Brazzaville. Le narrateur qui rapporte de l’extérieur cette histoire dramatique pourrait se définir comme un caméraman filmant tout ce qui se passe devant lui : le destin tragique du héros qui va du Congo en France. Destin qui revient à la case départ quelques années après pour être brisé malheureusement par la guerre de juin 1997. « Un chemin rocailleux », un récit qui se fonde sur le vraisemblable mais se présentant paradoxalement comme un puzzle à cause de la multiplication de micro-récits qui parfois brise la trajectoire du récit principal. Et se dégagent dans ce livre quelques pertinences qui mériteraient d’être analysées.


 
« Un chemin rocailleux », le roman des amours

Le premier amour entre le héros et sa fiancée Olga restée au pays va subir l’usure du temps et l’éloignement avant de s’éteindre. S’éteindra aussi  le dernier amour du héros avec Caroline quand l’homme sera fauché par la mort de juin 1997. Mais entre l’ « amour-alpha » avec Olga et l’ « amour-oméga » avec Caroline, le héros apparait comme un Don Juan tout au long de son séjour en France. La jeune Franco-congolaise Patricia est sa première conquête qu’il croise dans l’avion qui l’emmène à Paris. Leur amour atteint l’idéal quand la jeune femme ne résiste pas aux avances de Ntsiba : « Ils firent la vaisselle avant de se retrouver  dans la chambre. Ils se glissèrent dans la couette (…). Ce contact créa en eux un frissonnement de plaisir (…). Les yeux flamboyant de désir, elle posa tendrement ses lèvres sur les siennes. Elle était irrésistible. Et Ntsiba en fut complètement désarmé. Baisers et câlins se succédèrent. » (p.46). Avec Patricia, l’amour n’ira pas jusqu’au bout du chemin car ils vont se séparer d’une façon rocambolesque avant de transformer leur amour en amitié. Dans sa vie d’étudiant, le héros, par l’intermédiaire de son ami Bounga, fait la connaissance de Christine qu’il a sauvée entre temps d’une situation financière dans un restaurant. Entrainée dans la drogue par son ex-compagnon, cette fille retrouve le goût de vivre avec Ntsiba. Et leurs sentiments vont se concrétiser intimement : « Je [Christine] savais que je pouvais compter sur toi. J’ai envie de toi… est ce qu’on peut faire l’amour ?/ Bien sûr que oui » (p.88). Mais cet amour se termine tragiquement car, ayant découvert sa séropositivité, peut-être à cause de la vie qu’il a menée avec son ex compagnon, Christine met fin à sa vie en se suicidant. Amour éphémère avec Patricia, amour raté avec Christine,  Ntsiba tombe dans l’amertume. Quand il devient employé de son amie Caroline, il sauve cette dernière de son désespoir : elle a été violée par un oncle à seize ans, son amour avec James Salt a été brisé par le cancer de ce dernier et son fiancé Julien, un obsédé sexuel a couché avec leur domestique. De leur affection mutuelle, va naître leur véritable destin qui va se reposer sur leur décision de se marier : « Maintenant elle l’aimait plus que tout. Grâce à lui, elle avait retrouvé la joie de vivre (…) Elle voulait au plus former une famille avec lui » (p.158). Et nous ne serons pas surpris qu’elle porte en elle un enfant de Ntsiba qui, malheureusement ne verra pas la naissance de celui-ci à cause de la guerre de juin 1997. Cet amour, malgré les aléas de cette guerre, l’emmènera au Congo où elle pourra recommencer sa vie avec Ignace, un ami de son beau-frère Ntsanga, lui aussi veuf. L’amour dans « Un chemin rocailleux », c’est aussi cette idylle entre Samba et Graziella qui prend un coup quand cette dernière tombe enceinte, situation que l’homme n’admet pas. Mais tout rentrera dans l’ordre entre les deux amants grâce à la réconciliation prônée par Ntsiba : « Il [Samba] a mon pardon (…) je l’aime (…) Dis-lui que je l’attends. J’ai besoin de lui » (p.163).

 
L’horreur de la guerre et pédagogie du roman

« Un chemin rocailleux » se fonde grosso modo sur les guerres de Brazzaville des années 90. Se dégage un aspect pédagogique dans le roman quand l’auteur met en évidence l’horreur de la guerre pour que les Congolais disent « Plus jamais ça ! ». A travers ce récit, l’auteur condamne les acteurs politiques qui se révèlent plus tribalistes que patriotes en se servant de la naïveté des jeunes pour assouvir leur dessein. A certains moments du récit, le narrateur nous présente Brazzaville à « feu et à sang » où Cobras, Cocoyes et Ninjas font la loi. Et dans cet enfer de Brazzaville,  l’auteur nous « photographie » certaines horreurs qui assombrissent l’image de la ville ; le héros n’initie, malgré lui, à l’arme que lui apporte un parent : « Arrête tes lamentations (…) J’ai fait mon devoir en t’apportant une arme, c’et dans ton intérêt de savoir t’en servir » (p.180). Et ces horreurs de la guerre sont aussi dévoilées à travers les événements que vit le héros malgré lui. Il ne comprend pas cette jeunesse perdue dans l’utilisation des armes : « Si je ne suis pas recruté [dans l’armée], je me servirais toujours de mes armes pour garder mon train de vie (…)/ Tu crois pouvoir braquer ou piller des gens indéfiniment et impunément (…) Tu risqueras ta vie pour rien… » (p.182). Et à travers cette dénonciation de la mauvaise main mise des politiques sur la jeunesse, se dégage une leçon de pédagogie pour condamner cette mauvaise attitude des acteurs politiques congolais.

 
Du style : « Un chemin rocailleux », un roman des paradoxes

Le récit de Goulou se construit par une série de « paradoxes-contraires » qui font la spécificité du roman. Le début de chaque destin se remarque par son contraire. Le héros qui réussit « socialement » son retour au pays à Pointe Noire et Brazzaville, sera paradoxalement anéanti malgré lui par la guerre de juin 1997. Christine qui croit à un bonheur avec Ntsiba, se précipite paradoxalement dans le suicide quand elle se voit perdue à cause de son sida que vient de lui révéler des analyses médicales. Caroline qui tombe dans le désespoir après ses mésaventures avec son amant James Salt et son fiancé Julien, retrouve la joie de vivre quand Ntsiba accepte de se marier avec elle. Plus tard, bouleversée par la mort de son mari, elle se découvrira une nouvelle vie quand elle fera la connaissance d’Ignace.

 
Pour conclure

Affirmer que l’on a tout dit sur ce roman multidimensionnel n’est que pure utopie. Ecrit dans un style alerte qui rappelle à certains moments le langage cinématographique, « Un chemin rocailleux » se définit comme un roman réaliste qui révèle le regard objectif de l’auteur sur un pan de l’histoire congolaise des années 90. Où la dimension idéelle dépasse la fictionnelle. Et s’il y a un auteur qui a su bien « photographier » une partie des guerres de Brazzaville, c’est bien Armand Goulou.


(1) Armand Goulou, « Un chemin rocailleux » l’Harmattan, 2009, 202p.
Publié le 28 jui 2009 à 13:35
Par noelkodia
Quatre ans après sa première tentative plus ou moins réussie avec «Le plus vieux métier du monde » (2), Florence Lina Mouissou vient de nous produire un nouveau roman, « Le destin d’Aminata ». Livre écrit dans un style simple et agréable et qui peut se lire d’un trait, ce roman nous dévoile une histoire qui, une fois de plus, est sous la direction d’une héroïne. 


Née en France, Aminata  se retrouve bloquée à Dakar où son père trouve la mort pendant que la famille s’y trouve en vacances. Ce malheur va pousser sa mère à rester au pays pour élever sa progéniture. Aminata, fille unique de la famille avec plusieurs frères, est alors âgée de quatre ans. A dix ans, marquée par l’illusion que lui procure les media occidentaux, elle rêve repartir dans son pays natal dans l’espoir de rencontrer un amant blanc ; et cela, pour vivre le romantisme que lui déverse le septième art. A quinze ans, elle regagne enfin la France grâce à un mariage arrangé. Commencent alors ses mésaventures car mariée maintenant à un polygame. Ne pouvant plus supporter l’enfer conjugal provoqué par la cohabitation avec son mari et l’autre coépouse, Aminata décide de fuguer, aidée par sa cousine Mariam qui vit à Paris depuis belle lurette. Et l’héroïne de chercher  le romantisme en se donnant sexuellement aux hommes blancs avant de comprendre qu’à trente ans, elle se fait « vieille demoiselle ». Et quand sa cousine  lui conseille d’abandonner cette vie de débauche et d’attendre le véritable amour qui ferait d’elle une femme responsable, elle se donne à la prière, lit le Coran car elle a suivi entre temps des cours de français. Croyant que son « manque de chaleur » en amour serait lié à son excision, cause éventuelle de ses malheurs, elle se fait un vide en elle en préférant la compagnie des oiseaux et en discutant avec les femmes âgées des environs. Celles-ci lui apprennent beaucoup de choses de la vie. Elle se crée un état psychologique qui inquiète sa cousine qui s’adresse à un hôpital  psychiatrique où elle va suivre des soins anti dépressifs. Guérie de sa solitude, elle décide de refaire sa vie à cause de l’âge qui avance. Elle rencontre par le Net un Antillais qui ne fait pas son bonheur. Le jour de ses trente ans, elle ne peut avoir sommeil, torturée par une grande dépression. Voulant atteindre l’inconscience en ingurgitant des somnifères et médicaments hypnotiques et voulant prendre de l’air, elle se retrouve dans le coma, abandonnée en pleine ville. Elle est sauvée de justesse par un médecin français qui va par la suite, s’intéresser à elle pour faire son bonheur, un bonheur tant souhaité aux côtés d’un homme blanc.

 
L’Afrique en France : l’interférence des cultures

L’Afrique en France, c’est Abdoulaye qui pratique la polygamie malgré les lois du pays qui l’interdisent. S’y confrontent en lui sa culture et celle du pays hôte. Il a décidé de faire venir une deuxième femme du Sénégal pour se faire respecter en tant qu’homme. Tout parait centré sur sa sexualité qui ne doit pas souffrir d’aucun manquement, et du pouvoir et de l’autorité qu’il exerce sur ses deux épouses : « le pouvoir et l’autorité qu’il exerçait sur ses épouses le motivait bien davantage : se faire dorloter, choyer, servir, câliner par plusieurs femmes était extraordinaire pour un homme qui se respecte » (p. 16). L’Afrique reste encore diluée dans le Noir malgré le temps passé en France, et le personnage de Mariam en est un bel exemple. Cette femme qui se dit intégrée après plusieurs décennies en France, instruite et cultivée, croit paradoxalement au charlatanisme des marabouts. C’est elle qui va encourager Aminata de solutionner ses difficultés conjugales avec l’aide d’un marabout : «J’ai une copine qui a réussi à écarter sa coépouse du foyer conjugal. Grâce au marabout, elle est toute seule avec son mari… » (p.19). L’interférence des cultures se voit aussi à travers l’héroïne qui, pourtant africaine, veut vivre paradoxalement l’amour comme la Blanche. Elle fait la symbiose des deux cultures au niveau de l’amour. De l’égoïsme libidinal d’Abdoulaye, elle découvre les sentiments romantiques chez Marc. Si Abdoulaye est « un pervers insatiable qui ne penserait à rien d’autre qu’à sa propre libido » (p.4), Marc, quant à lui, est un homme poli « capable de dormir à 80 centimètres d’elle dans un autre lit sans tenter de la toucher » (p.97).

 
Aminata ou le sexe enragé

Comme l’héroïne du premier roman de l’auteure, Aminata se voit transportée par l’idéel de l’amour sexuel. A dix ans, elle rêve déjà de repartir en France dans l’espoir d’avoir un « petit copain » blanc pour vivre le romantisme que lui déversent les images cinématographiques. Avec Abdoulaye, elle va de la haine à l’amour car à un certain moment dans son découragement sentimental devant cet homme polygame, elle est rappelée à l’ordre ; « le mariage d’abord, l’amour après ». Et c’est la haine transformée en amour qui lui donne l’idée de penser à faire du mal à sa coépouse : « Elle repassait dans sa mémoire toutes les solutions qu’elle connaissait pour éliminer sa rivale Fatou » (p.26). Mais, c’est après avoir fui le domicile conjugal,  en complicité avec sa cousine qu’Aminata va s’éclater sexuellement. Elle va, tour à tour, tomber dans les bras de Paul, Philippe (p.57). Arrivent ensuite d’autres amants tels Dominique, Samuel, Jean Pierre, Romaric, Stève, Joël, tous des Blancs. Puis d’autres hommes : le Togolais Alex et l’Antillais Mathieu. Cette rage sexuelle qui boue en elle, monte d’un cran quand elle fait la connaissance d’une certaine Nadine. Elles vont mener une vie de débauche à Paris : « Elles fumaient de l’herbe (…), elles rencontraient des hommes, couchaient avec ceux qui leur plaisaient et participaient à des partouses gigantesques » (p.44). Mais grâce à sa cousine, elle se ressaisit quand cette dernière va la réprimander : « Arrête un peu avec cette vie de Marie-couche-toi-là (…) Mets de l’ordre dans ta vie » (p.45). A partir de ce moment, avec l’âge, Aminata change de comportement. Elle s’adonne à la prière, lit le Coran avant de trouver le véritable amour en la personne du docteur Marc qui lui a sauvé la vie d’une façon rocambolesque. Et son désir de connaitre un amour romantique par le biais d’un Blanc, se concrétise avec Marc qui va l’épouser.

 
La part du cinéma dans « Le destin d’Aminata »

Le trajet événementiel de ce roman avance par encrage de deux niveaux diégétiques comme dans un film qui commence par un « morceau » de la fin de l’histoire racontée. Dans l’incipit, Aminata est présentée déjà grande et mariée à Paris. Toujours dans ces premières lignes du récit, l’héroïne se présente comme « balayée » par un zoom de caméra qui insiste sur son corps où se reflète déjà son attitude : « Dès l’aube, de son grand lit vide, Aminata entendit les coqs chanter dans le lointain. Elle était endormie, et son esprit était encore emboué » (p ; 7). Aussi, quand la quatrième de couverture du roman nous révèle que l’auteure a des connaissances sur le  septième art, nous ne sommes pas surpris que l’univers de certains classiques nous reviennent à travers le destin de l’héroïne. Son enfance a été marquée par la série américaine Dallas (p.11) ; Et quand elle veut faire mal à sa coépouse Fatou, c’est le fil conducteur de Colombo qui lui revient à l’esprit (p.26). C’est aussi à travers le cinéma qu’elle connaitra un pan des sentiments amoureux (p.64).

 

Ecrit dans une langue simple et respectant le linéaire du récit classique, ce livre se lit comme les romans des « Aventure & Passions » des Collections « J’ai lu pour elle » www.jailu.com. Car les sentiments d’Aminata créent dans le texte l’émotion idyllique que le récit dégage à travers les multiples partenaires de l’héroïne. A travers une histoire banale sur fond de turbulence sentimentale, se révèlent certains problèmes comme l’interférence des cultures. « Le destin d’Aminata », un livre qui peut se définir plus ou moins comme la suite du « Plus vieux métier du monde » où l’image du sexe est toujours présente en l’héroïne.

  
 Notes
(1)     Florence Lina, « Le destin d’Aminata », Editions l’Harmattan, 2009
(2)     Florence Lina Bamona Mouissou, « Le plus vieux métier du monde », Editions. Bénévent, 2005   
Publié le 11 jui 2009 à 17:58
Par noelkodia
Un grand homme de lettres vient de nous quitter le 4 juillet 2000.  Jean Baptiste Tati Loutard, le guide de mes premiers pas littéraires. Jean Baptiste Tati Loutard, mon professeur de littérature à l’Université Marien Ngouabi. Jean baptiste Tati Loutard, mon président à l’Union nationale des écrivains et artistes congolais (UNEAC). Jean Baptiste Tati Loutard, un homme de culture que jamais  je n’oublierai.

I. Souvenirs, souvenirs

Difficile de témoigner pour un doyen que l’on a connu dès ses premiers pas dans la création littéraire. Dès les années 70 quand  je te présente mon premier recueil de poèmes « Métamorphoses », tu me reçois dans ton bureau de travail  quand tu exerces les fonctions de doyen de la fac des lettres à l’Université de Brazzaville qui deviendra par la suite Université Marien Ngouabi. A la fin de notre discussion, tu me dis curieusement que j’imite la poésie de Senghor et tu cites un vers de celui-ci. Timide et marqué par ta simplicité, je ne sais que te répondre. Je n’avais jamais la poésie de ce dernier et je le ferai après cette remarque. J’avais tellement lu tes textes, surtout « Poèmes de la mer » ; « Racines congolaises «  et « L’Envers du soleil » que mon ami Léopold Pindy Mamansono, en publiant mes premiers poèmes dans sa « Nouvelle génération de poètes congolais » (1)  en 1984 y notera, à propos de ma modeste poésie ce qui suit : «De fait, tout le recueil de Noël Kodia-Ramata est bâti, de point de vue architectural, sur le modèle des « Racines congolaises » et de « l’Envers du soleil » de son maître J.B. Tati Loutard. Même les thèmes abordés se répercutent comme les échos loutardiens de « Poèmes de la mer » et des « Normes du temps ».

En me relisant, j’avais découvert que Pindy Mamansono avait effectivement raison car la mer que j’avais découverte enfant dans les bras de ma grand-mère maternelle, était encore vivante en moi. Cette dernière avait fui le vacarme des locomotives de Marchand, aujourd’hui Missafou pour le bercement  de l’océan Atlantique. Depuis mes années d’université, nous ne nous sommes jamais quittés, même pendant ta traversée du désert de 1992 à 1997. Tu me recevais chez toi dans le quartier de la Cathédrale comme un membre de la famille. J’ai adhéré à l’UNEAC grâce à toi. J’ai eu à lire toutes tes œuvres poétiques et narratives car tu m’avais découvert critique littéraire et m’avais dédicacé toutes tes ouvrages en dehors du « Masque du chacal » sorti au moment où je ne me trouvais plus à Brazzaville. Il y a trois ans, je t’ai fait une grande surprise en publiant une étude critique sur ton œuvre, intitulé « Mer et écriture  chez Tati Loutard, de la poésie à la prose » (2), chose qui n’avait jamais été faite par un compatriote. La première ébauche de ce travail fut « regardée » par le  docteur Tchichelle Tchivéla qui m’encouragea dans mon projet. Quand il le fallait, je ne manquais pas de vous faire découvrir, toi et ton œuvre, par l’intermédiaire de la presse internationale comme le magazine panafricain « Afrique Education » dont tu  admirais la rubrique « Arts et Lettres » (3)

Voici bientôt cinq ans que j’ai quitté le pays pour un travail littéraire au bord de la Seine. Notre dernière « rencontre » se situe autour de ton message de félicitations pour la publication de « Mer et écriture ». J’ai aussi fait comme toi en passant de la poésie au roman avec « Les Enfants de la guerre » (4).

Beaucoup de compatriotes écriront sur toi, sur ton œuvre, mais je reste toujours accroché à ta biographie romancée de Joël Planque, sans oublier les réflexions pertinentes de M. et Madame  Chemain de l’Université de Nice sur ton œuvre et la préface de mon ami Boniface Mongo Mboussa qui ouvre « Mer et écriture ». Mais après des visions occidentales de ton œuvre, il fallait une autre présentation de celle-ci faite avec un regard du pays, et nous l’avions réalisée, Mongo Mboussa et moi. Je ferme la boîte de mes souvenirs (il y en a tellement trop) avec  ces lignes prémonitoires  des « Nouvelles chroniques congolaises » quand tu écrivais: «Molangui était dans le sommeil comme un noyer au fond d’un puits. La mort pouvait passer le prendre sans craindre la moindre résistance ».Et quand je me rappelle encore que tu devrais préfacer notre « Dictionnaire des œuvres congolaises » en chantier. Hélas ! Mais le professeur Jacques Chevrier que tu connais bien a accepté de le faire. Paix à ton âme !  

II. Le dernier roman de J.B. Tati Loutard
Deuxième roman de J.B. Tati Loutard après « Le Récit de la mort », « Le Masque de chacal » publié à Présence africaine en 2006, apparaît comme un autre pan de la réalité sociopolitique du Congo esquissé déjà dans les précédentes proses narratives. Et il n’est pas étonnant de voir Dozock rimer avec Touazock du "Récit de la mort". De la prose loutardienne, on remarque que ce sont les personnages du terroir qui sont partout omniprésents dans toutes les histoires qui nous sont rapportées. Même s’ils ont pris de l’âge, des « Chroniques congolaises » au « Masque du chacal ».

Dozock, ce journaliste incompris et qui décide d’œuvrer pour la liberté de presse, se voit bousculer par les réalités sociopolitiques de son pays. Plus près de nous, les personnages de Tati Loutard évoquent le « quotidien d’aujourd’hui »  avec toute son effervescence qui définit ce que nous vivons et ce que nous avions vécu à peine. A la Maison de la Télévision où il est pris à partie par son directeur qui soutient le nouveau régime, Dozock se voit désavoué moralement. Il pense même à démissionner de son travail. Mais le repos, à lui imposé par son chef pour avoir soit disant mal présenter son journal télévisé, le pousse à opter pour une véritable presse démocratique. Et le soutien qu’il a de la part de « Reports sans frontières »  quand on va l’incarcérer, ne fera que fortifier sa volonté. Ainsi, il se propose de créer son journal après sa mise à pied. Alors, il se voit comme accompagné par le « masque du chacal » qu’il avait hérité de son oncle adoptif, cet homme qui n’avait jamais eu d’enfants de son vivant. Après les difficultés de quelques jours passés en prison, seule l’image de sa femme semble le protéger. Mais le héros tombe de nouveau dans la dépression quand sa femme devient, quelque temps après, la secrétaire du maire de Brazzaville.
Dans cette ville où la chasse au sexe féminin se constate dans le milieu politique, Dozock doute de la fidélité de sa femme, malgré l’assurance qu’elle lui éprouve mais qui est émoussée par la présence des billets de banque qui dorment dans son sac à main. Déchiré entre la volonté de connaître la réalité et la crainte de perdre sa femme, Dozock tente de noyer son malheur dans l’alcool pour oublier sa détresse. Marqué par la venue inattendue en pleine nuit d’un ami journaliste traqué par le pouvoir, traumatisé par le départ du toit conjugal de sa femme après une dispute, Dozock se voit abandonné à lui-même. Mais il est sauvé de justesse après la réconciliation avec sa femme qui l’aime toujours malgré sa jalousie mal placée. La mort de la mère de cette dernière donne un autre tournant à la vie du couple, surtout quand ils vont découvrir le testament de la défunte qui s’opposait paradoxalement à leur union et qui leur demande de se marier. Soutenue moralement et matériellement par son homme à la mort de sa mère, Mouna devient la complice de son mari dans la mise en œuvre de leur projet du journal. Aussi son soutien moral est manifeste au tribunal de Brazzaville pendant un procès qui met en cause un confrère journaliste. Il s’implique aussi par son professionnalisme dans le travail de l’Avocat défenseur de ce dernier qui gagne le procès. Dozock, son ami Marc qui vient d’être libéré et l’Avocat décident de travailler ensemble pour la liberté de la presse en s’ouvrant aux ONG internationales. Considéré comme élément dangereux par le pouvoir en place, surtout après son passage au tribunal de Brazzaville, son chef Malibou tente de le noyer devant son ministre de tutelle. Un piège se confectionne quand il est invité à la Télévision pour une interview. Devant la caméra, Dozock prend partie pour les journalistes congolais dont les mauvaises conditions de travail poussent ces derniers à la prostitution des médias. Il démontre ensuite que la presse privée est aux mains d’anciens journalistes sous la houlette de certains hommes d’affaires et de dirigeants politiques. Mais l’interview du héros va atteindre une autre dimension quand il sera brusquement rejoint sur le plateau par son ancien chef Malibou qui se propose de débattre avec lui. Mais devant le calme et la sérénité de Dozock ainsi que la pertinence de ses idées, Malibou ne peut se contrôler et son caractère d’homme violent se dévoile au grand jour. Croyant avoir bien agi pour faire plaisir au ministre, il est paradoxalement révoqué de la Maison de la Télévision et remis à la disposition de la Fonction publique. Commence alors une nouvelle vie pour le héros et sa femme. Aidé par une banque de la place et la publicité gratuite consécutive à son passage à la Télévision, il concrétise son projet en lançant le premier numéro de son journal au titre révélateur, L’Eveil. « Le Masque de chacal », un récit qui confirme le roman-réalité congolais dont le secret semble être jusqu’aujourd’hui dans l’écriture de Tati Loutard. S’il y a un prosateur dont l’inspiration baigne toujours dans les réalités du terroir, c’est bien Tati Loutard. Il habite le Congo comme le Congo l’habite.

Vraisemblance dans le récit
« Le Masque de chacal », contrairement aux autres récits de l’auteur qui s’éparpillent dans plusieurs villes congolaises tels Pointe Noire, Dolisie, soutient des aventures qui se déroulent à Brazzaville que l’auteur nous présente avec une nette objectivité sur fond de connaissances géographiques et sociologiques approfondies. Cette ville de Brazzaville qu’il nous présente, dégage encore les effluves des dernières années : « Ce jour-là, Dozock était resté tard dans le bureau. Il avait écrit un article sur les leçons à tirer de la guerre de juin 1997. Il s’était interrogé sur les raisons profondes qui avaient poussé des Congolais à prendre les armes contre eux-mêmes » (p.71). L’auteur élabore son histoire avec les ingrédients qu’il ramasse autour de lui car faisant partie de son quotidien, des ingrédients dont il a eu à vivre les manifestations physiques et morales. Tout se passe dans Brazzaville qu’il connaît comme le fond de sa poche. Ainsi, les lieux comme la Tour Nambemba et la Cathédrale Sacré-Cœur (p.8), Poto-Poto et le port de Yoro (p.9), l’église Saint Esprit p.(74), le rond-point de Poto-Poto (p.82), la Cathédrale et l’Hôtel de ville (p.91), le Cimetière du Centre-ville dans le quartier de la Maison d’Arrêt non loin du complexe d’habitation de ce que fut la compagnie aérienne Air Afrique (p.114)… sont des réalités géographiques qui appartiennent bel et bien à la capitale du Congo. Et le Congolais lambda peut "suivre" les personnages du roman à travers la ville de « Brazzaville-fiction » qui fait écho à « Brazzaville-réalité ». Mais dans ce vraisemblable de l’univers diégétique, se révèle, en dehors de la situation géographique, quelques réalités sociales et sociétales des Congolais dans Le Masque du chacal. Comme dans la plupart de ses récits, Tati Loutard se définit à certains moments comme le secrétaire de la société congolaise dont il semble bien connaître les us et coutumes. Les confrontations interethniques, la vie on ne peut plus énigmatique des hommes politiques, la démocratie naissante au niveau de la presse qui se voudrait libre, voilà quelques aspects réels de la société qui se dévoilent dans ce roman. Celui-ci ne puise ni dans le passé, ni dans ses souvenirs lointains, mais dans le présent des événements qui sont encore frais dans sa mémoire. Aussi l’attitude de Dozock vis-à-vis de sa femme quand celle-ci devient la secrétaire du maire entre dans le normatif de l’inquiétude de l’homme qui craint d’être cocufié. Surtout que les dirigeants politiques ne respectent pas les femmes des autres : « Quand Dozock la vit [Mouna sa femme] quitter la maison pour se rendre au travail, son visage s’assombrit (…) Que lui voulait le maire ? Ces gens de la classe politique ont l’argent et les honneurs. Ils ont maîtresses, épouses, enfants » (p.42). Comme dans la plupart des récits de l’auteur, la mort devient une obsession qui rappelle la réalité congolaise dans la façon de gérer ce phénomène. Dans Le masque de chacal, elle apparaît à travers le personnage de la mère de Mouna. Et le décès de cette dernière dévoile au lecteur l’attitude du beau-fils devant la mort de sa belle-mère. Comme tout Congolais, Dozock s’y implique moralement et matériellement comme le demande la tradition : « Il devait consentir des sacrifices financiers pour améliorer son image auprès de ses beaux-parents (…) Il s’endetterait même lourdement pour être à la hauteur des obsèques et une sépulture susceptible de lui attirer la sympathie » (pp.123-124).
Quand on se réfère aux autres récits de l’auteur après la lecture du roman, on constate qu’il y a trace d’intertextualité aux niveaux social et géographique des éléments rapportés presque dans toute sa prose. Aussi, on pourrait aussi définir Le Masque de chacal comme une "chronique congolaise".

Roman et poésie dans « Le Masque de chacal »
Ecrit dans un style à mi-chemin entre le romanesque et le poétique, Le masque de chacal révèle l’écriture « juste et traditionnelle » de l’auteur. Il n’ose pas « tordre le cou » à la langue française à l’image des de ses confrères comme Sony Labou Tansi, Henri Lopes et Tchicaya U Tam’Si. Dans ses récits, il se voit toujours rattrapé par son premier violon d’Ingres, la poésie, surtout au niveau des descriptions. Voici quelques segments textuels qui rappellent que le romancier est avant tout un poète. *  « L’eau étalait ses œuvres bleues et vastes, comme sa peau que granulait une brise légère » (p.54). *  « Au premier coq, première nouvelle. Le jour s’annonçait. La nuit se déclarait au-dessus de la ville. Ses lambeaux traînaient le long des ruelles profondes du quartier de la cathédrale » (p.63) *  « La petite poussière de soleil (…) s’était soudain volatilisée » (p.131).Et de tels élans poétiques sont souvent rencontrés par le lecteur au fur et à mesure qu’il passe de page en page. Tati Loutard arrive à faire un mariage agréable entre le romanesque et le poétique dans ses récits.

La part du bestiaire dans « Le Masque de chacal »

Souvent fondé sue le réalisme congolais et surtout sur le thème de la mort, le récit de Tati Loutard, après un tour dans le surnaturel dans Fantasmagories, donne une place remarquable au bestiaire. Le chacal dont le masque rappelle au héros le temps passé avec son oncle, révèle une réalité congolaise : la complicité qui existe ente le neveu et l’oncle, surtout si ce dernier n’a pas eu d’enfants dans sa vie : «  Tout se mélangeait dans sa tête, comme au temps légendaires où les hommes et les bêtes ont des rôles et des actions interchangeables, à l’infini. Ce chacal, c’était l’esprit de son oncle qui devait chaque fois lui rappeler le commerce intellectuel et spirituel qu’ils avaient entretenu tous les deux, du vivant de cet homme qui avait semé en lui l’espérance d’une réussite sociale » (pp.189-190). Ainsi dans ce texte qui n’est autre que l’histoire de Dozock qui mène un combat acharné pour la liberté de la presse jusqu’à la victoire après moult tractations, revient à tout moment l’image obsédant des corbeaux. Ces oiseaux de mauvais augure apparaissent de temps à autre dans la vie du héros.
*  « Sur la plus haute branche de la clôture voisine, deux corbeaux, côte à côte, entreprirent un duo. Leurs croassements arrêtèrent Dozock » (p.37) *  « Dozock entendit le premier cri du coq (…) S’ensuivirent quelques babillements. Puis les corbeaux se mirent à croasser » (p.167) *  "Une nuée de corbeaux vola au-dessus de sa tête" (p.190)Ces oiseaux ne symbolisent-ils pas les difficultés (problème au travail avec son chef, crise conjugale dans son foyer, bref séjour en prison, mort de l’oncle puis celle de sa belle-mère) affrontées par le héros avant de s’ouvrir une vie heureuse avec la parution de son journal et le mariage avec sa femme dicté par le testament de sa belle-mère ?

Pour conclure
 
Véritable autopsie sociopolitique du Congo qui se fonde principalement sur la lutte que mène le héros pour la liberté de la presse, « Le Masque de chacal » appartient à un écrivain que l’on ne peut plus présenter car ayant marqué la littérature au niveau continental. Avec une dizaine de recueils de poèmes, trois recueils de nouvelles et deux romans, Tati Loutard apparaît comme l’un des écrivains congolais le plus remarqué par la critique. Son œuvre se situe dans le modernisme tout en ne bousculant pas paradoxalement l’académisme de son style qui fait écho à la médaille de vermeille du Rayonnement de la langue française à lui décernée par l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre.

Noël KODIA (essayiste et critique littéraire)

Notes
(1)     Léopold Pindy Mamansono, « La Nouvelle génération de poètes congolais », Ed. Bantoues, Brazzaville, Congo/Heidelberg Allemagne, 1984
(2)     Noël Kodia-Ramata, « Mer et écriture chez Tati Loutard : de la poésie à la prose » Ed. Connaissances et Savoirs, Paris, 2006. On peut découvrir dans ce livre la biobibliographie de l’auteur.
(3)     Lire « Le Prix Tchicaya U Tam’Si confirme le génie de Tati Loutard » ; Afrique Education n°51 de novembre 1998 et « Fantasmagories, le nouveau recueil de nouvelles de J.B. Tati Loutard » ; Afrique Education n°58 de février 1999
(4)     Noël Kodia-Ramata, « Les Enfants de la guerre », Ed. Menaibuc, Paris, 2005

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