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Publié le 09 jui 2009 à 15:51
Par noelkodia
 

  Sur ses quarante ans passés, Maguy posa toute sa chaire et sa graisse sur la chaise qui s’était présentée à elle dès qu’elle entra dans la maison. Elle avait un embonpoint des femmes de chez nous. Devant elle, la glace accrochée à l’un des quatre murs couverts de papier peint rose lui rendait son image. L’image d’une femme qui ne faisait pas son âge avec ces produits cosmétiques qu’elle achetait dans les boutiques africaines de « Château Rouge » et qui l’avaient rendue jeune, claire et belle comme le sont la plupart des femmes de chez nous. Son double que lui renvoyait le miroir l’imitait dans tous ses gestes. Voici presque deux ans qu’elle séjournait en France parce qu’elle avait rejoint Joseph son mari. Elle était maintenant dans Paris avec Joseph qui l’avait arrachée à Euloge, son véritable amour de jeunesse. Un amour du lycée, comme on aimait le dire pour les rencontres amoureuses qui se faisaient sur le chemin de l’école et dans les cours de récréation. Deux ans à Paris, la vie n’était pas celle qu’elle avait souhaitée en quittant le sol natal et malgré tout le bonheur matériel qui l’avait accueillie. A quarante ans, on ne vit pas comme à cinquante ans ? Joseph, après avoir fatigué son corps dans le bâtiment, s’était reconverti en vigile dans un grand magasin de Paris. Trois jours sur sept, plus précisément les nuits de vendredi à dimanche le privaient de sa femme. Ainsi va la vie dans ces pays où l’on peut exercer n’importe quel métier, surtout les plus pénibles qui n’intéressent pas les Français. Assise devant son bureau qui lui servait de lecture, elle ne put contenir les larmes qui commençaient à naître dans ses yeux, tant le silence et l’absence de Joseph lui étaient paradoxalement présents. Elle pensa à Elisa, son amie de jeunesse laissée au pays, avec qui, elle avait une correspondance on ne peut plus régulière. Comme entraînée par une force intérieure, elle sortit du tiroir de son bureau un bloc-notes et un stylo. L’horloge du mur indiquait vingt heures passées ? Elle n’avait pas encore sommeil. C’était un jour de samedi et la télévision diffusait un reportage sur l’ambiance des fêtes d’un pays africain. Elle se décida à écrire à Elisa car le sommeil tardait à venir et la télé l’avait fatiguée avec la poursuite d’un programme monotone diffusant des images en non-stop. Pour la première fois, Maguy avait décidé de révéler à son amie le désespoir et l’amertume dans lesquels elle vivait au près de Joseph depuis son arrivée en France. Son cœur se mit à battre et son corps frémit quand elle pensa que sa chère Elisa ne cessait de l’envier en lui parlant de la vie au pays. Une feuille sur le bureau et un stylo dans la main droite, et ayant pour seul témoin le silence de cette nuit du 31 décembre au 1er janvier, elle se mit à écrire :

 

  Ma chère Elisa, tu ne me croiras pas peut-être si je te dis que je t’écris quand les aiguilles de l’horloge s’approchent de minuit. Je n’ai pas encore sommeil. Je n’ai même plus la notion du temps tant qu’il passe monotone entre quatre murs. Joseph est souvent absent comme aujourd’hui. Samedi, un jour de plaisir à Brazzaville où la fête est toujours au rendez-vous. Surtout que nous sommes au dernier samedi de la dernière semaine du dernier mois de l’année après que les Congolais ont touché leur salaire ? Je t’imagine aux « Cataractes » dans les bras de Jean Claude en train de savourer les plaisirs de la vie. Te rappelles-tu ces vers de Ronsard : «Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain ; Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie » que nous avions étudiés en classe de seconde avec monsieur Jérôme Le Grand, ce professeur français qui nous avait initiées à la poésie ? Ma chère Elisa, je te revoie en pensées dans toutes nos promenades et sorties qui faisaient de nous des sœurs jumelles. Tu ne croiras pas si je te dis que la vie d’ici m’a fortement découragée et ébranlée. Tu dois être étonnée de ma réaction car  combien de fois ne souhaitions-nous pas de venir vivre cette expérience. « L’homme se découvre lorsqu’il se mesure à l’obstacle », a dit un grand penseur. Eh bien ! Moi, je te dis que j’ai découvert ce qui me semble inadmissible et invivable dans ce pays. Tout d’abord je serai une grande menteuse si je te disais que je suis totalement déçue en France. Dès que l’on arrive dans ce pays, on n’a plus envie de revenir aussitôt au Congo car ébloui par ses lumières et son gigantisme qui font penser à l’intelligence et à la réussite des Blancs. Dès que je suis arrivée à Paris, tout était presque à  ma disposition. Joseph avait déjà tout ce que peut avoir un homme dans sa maison. D’ailleurs j’ai remarqué que presque tous les compatriotes que j’ai visités possèdent tout ce qui se trouve chez nous : télévision, magnétoscope, chaîne musicale, lecteur de CD et DVD, ordinateur avec Internet, frigo, congélateur et autres fantaisies électroniques. La vie ici n’est plus comme au pays où tout le monde connaît tout le monde. Chez nous au Congo, malgré  l’arrivée du téléphone portable, on se plait quand même à se rendre visite pour causer. Ici, ce sont les coups de fil qui relient tout le monde. Tu seras encore surprise si je te dis que je n’ai pas encore rencontré notre amie Adelia depuis que je suis arrivée à Paris. Et cela juste bientôt deux ans dans quelques jours. Nous ne nous parlons qu’au téléphone car elle me rappelle souvent qu’elle travaille beaucoup et surtout de nuit. Mais quel travail ? Elle m’a confié, il y a quelques jours, sans fausses hontes, qu’elle regrettait son poste de secrétaire de direction à la Banque Agricole du Congo au métier qu’elle pratique ici. J’ai été étonnée quand elle m’a dit qu’elle s’occupait de vieilles personnes dans une maison de retraite, moi qui croyais la retrouver dans une banque française ou même étrangère. Faire manger, faire boire des vieilles personnes fatiguées et meurtries par l’âge et leur climat, changer leurs culottes à tout moment car souffrant presque d’incontinence  urinaire, leur torcher  les fesses et essuyer leurs vomissures,  voilà ce que fait notre amie du lundi à vendredi. Et le week end, elle est obligée de se reposer en essayant de chasser toutes ces images dégueulasses qui constituent son univers de travail. L’argent n’a pas d’odeur et de couleur. Dieu merci ! Et comme on ne réalise jamais le future, elle a été contrainte de s’y habituer. L’autre jour, nous avions presque passé une demi-heure au téléphone. Heureusement qu’ici, il existe ce que l’on appelle « forfait » au téléphone. Vous pouvez parler aussi longtemps que vous le voulez, la facture de la communication reste la même. Elle promet toujours de passer me voir quand elle vient faire ses courses à Paris. Mais jusque là, j’attends toujours. Ici, l’amie inséparable est la solitude. J’ai beaucoup regretté la chaleur humaine du quartier avec le bruit des véhicules, les pétarades des cyclomoteurs et les pleurs des enfants qui me rappellent toujours notre jeunesse. Au pays, on est pauvre mais heureux ; ici on a l’essentiel mais malheureux. Je crois t’avoir déjà dit que Joseph travaille comme vigile dans un grand magasin de Paris toutes les nuits de vendredi à dimanche. Et tu comprends que je passe des nuits, seule dans mon lit. Quelle nouvelle vie ? Quand je pense qu’avec Euloge, un homme qui savait ce que je voulais sans que je le lui dise ! Je te dirai franchement que Joseph m’a rendue frigide. Depuis un certain temps, je ne me sens plus. J’ai l’impression d’avoir été excisée. Tu vas encore rire si je te rappelle que j’aime que l’on me fasse l’amour à tout moment. J’ai toujours voulu qu’un homme m’appartienne à moi toute seule. Mes contradictions sentimentales avec Euloge et que tu réglais sont sûrement encore manifestes dans ta tête. Une année de vie commune avec lui, c’était le paradis que je voulais à moi toute seule. Te rappelles-tu ce que je te confiais ? Pour l’empêcher d’être convoité par d’autres femmes, chaque matin avant de sortir, je lui demandais de me faire l’amour. Et quand on se retrouvait le soir, pour voir s’il n’avait pas triché ailleurs, je lui demandais encore de me satisfaire. Et je le revois se débattant sur moi pour me faire plaisir ; cela devait être dur pour lui. Avec le temps, je réalise que ma jalousie était enfantine et mal placée et que je lui demandais un peu trop. Aujourd’hui, avec Joseph,  je subis le revers de la médaille. Fatigué par son boulot, qui a déréglé son horloge de sommeil et secoué par les coups de fil du pays des parents qui lui demandent  à tout moment de leur faire des Western Union, Joseph arrive parfois à passer trois ou quatre jours de la semaine sans me satisfaire sexuellement. Même quand je lui fais comprendre mon envie d’être chevauchée. Je ne sais même pas s’il profite de ses nuits de travail pour passer du côté de Pigalle. Il y a des moments où je pleure seule dans mon lit, surtout en hiver quand la solitude devient plus pénétrante et angoissante. Les quelques jours et nuits qu’il passe avec moi à la maison semblent monotones car il paraît toujours fatigué. Aussitôt au lit après s’être débarrassé de tous ses habits, il se jette sur moi comme un rapace affamé, ne me laissant même pas le temps de me préparer. Je pleure quand je pense à ce que nous faisions, Euloge et moi. Voilà un homme qui savait bien s’occuper de moi. Euloge pouvait te faire l’amour, rien qu’avec ses yeux, ses mains, son sourire et son silence. Quant à Joseph, après son passage éclair sur moi, comme un coq sur une poule, (comme ces spectacles qui nous faisaient rire dans le poulailler de l’oncle Emmanuel) il tombe dans un lourd et profond sommeil avec des ronflements qui m’empêchent de dormir à mon tour…

 

Elle fut surprise par la sonnerie de son téléphone portable à cette heure tardive. Le coup d’œil qu’elle jeta sur l’horloge murale lui indiqua qu’il était minuit passé de cinq minutes. Nous venions d’entamer la nouvelle année. Le téléphone portable continua de l’appeler. Elle hésita. Son regard s’arrêta un instant sur l’appareil avant de se décider. Il le prit dans sa main et décrocha en lançant un « Allô ! » timide comme sorti du fond de sa gorge. Une voix de femme répondit au bout du fil à son « Allô ! » dans un fond sonore musical. C’était de la musique de chez nous, la rumba enivrante et dansante de Koffi Olomidé Mopao ou d’un autre musicien qui devait jouer comme lui. Elle reconnut la voix d’Elisa malgré les continents et les mers qu’elle avait traversés avant de tomber son oreille. Une fois de plus, la sorcellerie des Blancs faisait ses preuves.

- Allô ! Maguy ? (grésillement au téléphone) Allô ! Maguiiiiiy ? Bonne Annéééééeeeee ! Allô ! Maguy ? Je suis au « Cabaret Le Zoo » avec mon chéri Jean Claude pour fêter la Nouvelle année. Nous avons profité du concert de Koffi Olomidé Mopao à Brazzaville pour danser. J’espère que toi aussi, tu fêtes bien cette nouvelle année avec Joseph. Il paraît que là-bas chez toi à Paris, les fêtes de la Bonne année, on les passe entre amis dans les maisons. Je t’embrasse très fort et je te souhaite beaucoup de bonheur avec ton mari. (Pause puis de nouveau la voix d’Elisa dans un rire de joie). Ce soir, c’est du coller-serrer avec Jean Claude. Il faut qu’il me montre que sa virilité est encore là. Est-ce que tu te rappelles l’expression que nous avions inventée… (rire d’Elisa) quand nous parlions de nos secrets ?  Nous parlions de « se laisser ouvrir la boîte à plaisirs »… (nouveau rire). Aujourd’hui, je vais demander à Jean Claude d’ouvrir largement ma boîte à plaisirs pour bien commencer la nouvelle année... (nouveau rire au bout du fil). Je te laisse et je te souhaite une Bonne année. Bisous !

Elle garda encore son téléphone collé à son oreille droite, ne s’apercevant pas que leur communication avait pris fin depuis quelques secondes. Elle se rappela maintenant que l’on se trouvait sur le pont qui va d’une fin d’année au début d’une autre. C’était la nuit du nouvel an et elle était seule dans sa maison. « J’avais une vie et un destin avant. Joseph me les a volés et détruits ensuite. Et je ne savais que c’était comme ça en France » se dit-elle en imaginant l’ambiance qui prévalait au pays en cette nuit du nouvel an. Elle maîtrisa son émotion et ses yeux fatigués par la nuit, tombèrent sur la dernière phrase de la lettre qu’elle était en train d’écrire : « Quant à Joseph, après son passage éclair sur moi comme un coq sur une poule, il tombe dans un lourd et profond sommeil avec des ronflements qui m’empêchent de dormir à mon tour ».

Des larmes se formèrent dans chaque coin des yeux. Des larmes ( de colère ou de dépit ?)  qui montrent que l’on a été peut-être trompé par le destin. La première larme coula sur sa joue droite, tandis que la seconde de l’œil gauche tomba dru sur la lettre et se transforma en une grande tache au contact de l’encre. Une tache en forme de cœur. Sur un coin du bureau, un roman d’un compatriote titré Des rires sur une larme avec une première de couverture marron et dont elle venait de terminer la lecture trois jours auparavant, attira de nouveau son attention. Elle sentit une secousse intérieure comme si ses viscères s’entremêlaient, s’entrechoquaient en bouillonnant. Peut-être l’annonce d’une diarrhée émotionnelle.


Noêl KODIA-RAMATA

Publié le 08 jun 2009 à 14:34
Par noelkodia
 

Voici un roman qui révèle pour la première fois la faiblesse d’un prêtre devant l’amour d’une femme. Un étrange destin de l’héroïne qui ne cesse d’interpeller Dieu tout au long du récit sur certains problèmes qu’elle « comprend sans comprendre » la position  de Dieu à propos.

 
Dieu, l’homme, la femme et le sexe, trois instances qui définissent l’histoire de la jeune Rama qui se passe dans une région du Congo. Amoureuse d’un jeune prêtre qui l’aime aussi avec passion, Rama refuse le fiancé que lui a été choisi par sa famille. Elle décide d’aller au couvent pour fuir ce mariage. Partagé entre son amour pour servir Dieu et celui qui la lie encore au jeune prêtre Paolo, elle se découvre immorale quand la Supérieure du couvent découvre dans sa chambre son carnet intime où elle se plaint devant Dieu qui, à travers la Bible, ne lui permet pas d’aimer Paolo. Chassée du couvent et après plusieurs mésaventures, elle se marie avec Mike, un ancien ami de jeunesse. Un mariage arrangé par la famille du garçon et qui sera un enfer pour l’héroïne. Mike, un mari désagréable qui lui apporte malheur à la place de l’amour. A la cinquantaine, elle retrouve son premier amour, le père Paolo avec qui elle fait un enfant au moment où elle ne s’y attend pas. Le prêtre est émerveillé de se reconnaître géniteur de l’enfant quand il est invité à l’anniversaire de Rama en compagnie de ses premiers enfants devenus grands. « Homme et femme Dieu les créa », un roman dense, riche où se dégagent plusieurs destins qui tournent autour du personnage central, Rama. 


Rama, une femme entre souffrance et amour

Née dans une bonne famille, Rama semble destinée à une vie agréable dans la mesure où elle affronte l’école avec succès. Mais les frémissements de l’adolescence la pousse amoureusement vers un « homme de Dieu ». Et c’est à ce moment que va se dessiner son destin atypique qui ne sera géré que par l’Homme. Elle souffre d’avoir aimé un « homme de Dieu » qu’elle ne peut prendre comme mari. Elle souffre de son éventuel mariage forcé avec le fiancé choisi par la famille. Et pour éviter cette union, elle se fait religieuse, à la grande déception de son père qui la renie. Commencent alors d’autres souffrances dont elle ne cesse de demander le pourquoi à Dieu. Le couvent qui était un refuge pour retrouver son homme de Dieu, la sépare de celui-ci quand la Supérieure découvre son carnet intime. Elle est chassée du couvent à cause de ses lettres inacceptables qu’elle « adresse » à Dieu et à Paolo. Hébergé par la Grande-tante Mâ Kanda, parente de sa meilleure amie Lydie-Violette, elle trouve l’occasion de rencontrer Paolo avec qui elle revit un bonheur éphémère tout en concrétisant l’amour sexuel. Séparée de nouveau de « son » prêtre par l’Eglise qui a découvert leur complicité, elle retombe dans le désespoir qui va se transformer en supplice quand elle se marie avec Mike. Complexé devant une femme instruite, celui-ci se transforme en ivrogne et découche à tout moment. Après plusieurs maternités, Rama devient une épave et subit paradoxalement ce qu’elle craignait en ne voulant  pas épouser le fiancé choisi par la famille. Après la mort la Grande-tante Mâ Kanda, révoltée, elle veut se libérer de son mari. Mais les enfants sont devenus grands et ont quitté le toit parental ; Rama est obligée de s’occuper de son mari dont la décrépitude et la mauvaise santé nécessite sa présence. C’est après la mort de ce dernier et après  s’être libérée traditionnellement de sa belle-famille qu’elle retrouve le bonheur quand elle rencontre de nouveau  son prêtre à qui elle va donner un enfant. C’est avec l’homme de Dieu qu’elle vivra le bonheur sentimental et sexuel.

 

Dieu, le sexe et l’amour interdit

Rama apparaît comme une exception parmi les héroïnes du roman congolais. Elle brise le tabou religieux en entraînant un prêtre dans le péché de la chair. Aussi, elle ne s’empêche pas d’interpeller Dieu qui a créé l’homme et la femme pour peupler la terre : « En demandant à l’homme de remplir la terre, tu n’avais pas choisi une certaine catégorie d’hommes, et de femmes habilitées à le faire, tu t’étais adressé à l’Homme et à la Femme » (p.132). Paolo étant d’abord un homme avant de devenir prêtre, il ne pourra résister à la beauté de Rama et l’amour interdit. L’enfant qu’il fera avec Rama en sera une preuve. Et c’est au cours de l’anniversaire de celle-ci auquel il est invité que Paolo s’émerveille en se découvrant père du dernier enfant de Rama. 


Le récit d’Abia : un roman des romans

Ce livre pourrait aussi être présenté comme une succession de récits que le lecteur découvre à travers le destin de l’héroïne. C’est d’abord sa rencontre avec une psychologue qui nous prépare à découvrir ses souffrances sentimentales qui vont constituer une grande partie de son destin. Et dans le récit principal de Rama, se découvrent d’autres parenthèses diégétiques importantes comme l’enfance de Paolo dont la réussite ne sera pas acceptée par un ami de son père. Accusé de sorcellerie à cause de l’échec social des autres enfants du village, le père de Paolo est obligé de quitter les lieux pour protéger sa petite famille. Il meurt quelques mois après l’ordination de son fils. Et c’est au cours de ses activités paroissiales que le jeune prêtre se fait séduire par Rama. Quand Paolo est nommé aumônier à la Maison d’arrêt de la place, nous découvrons les « histoires » des prisonniers Ngulu Nkila et Tuseho qui nous ouvrent une page de la société congolaise. Grâce à la parole de Dieu, ils vont s’amender. Ngulu Nkila s’est retrouvé en prison après un crime passionnel car ayant tué sa femme par jalousie. Quant à Tuseho, il redécouvre Dieu après avoir été livré à la Justice par un prêtre par le biais d’une confession. Dans le récit de Rama, se lisent certaines vies comme celle de Lydie-Violette qui est omniprésente aux côtés de l’héroïne et celle de la Grande-tante Mâ Kanda qui meurt en leur laissant un héritage qu’elles vont mettre au service du social. 


Pédagogie et racisme dans « Homme et femme Dieu les créa »

Derrière l’histoire de Rama, et particulièrement son amour pour son homme de Dieu, se cache une grande pédagogie au niveau de la conception de l’Eglise catholique face à la femme et l’homme noir. Rama ne cesse d’interpeller Dieu dans ses lettres car elle ne comprend pas le célibat des prêtres par rapport aux pasteurs, rabbins et imams qui peuvent prendre femme : « Pourquoi un prêtre marié (…) oublierait-il d’aller dire une messe (…) alors qu’un pasteur, un rabbin ou un imam n’oublierait pas son engagement envers toi, tout en étant marié et père de famille ? » pp.138-139). Là, se dégage un problème qui se pose déjà au sein de l’Eglise catholique et que le Vatican semble ignorer. Et le texte de Marie-Louise Abia pourrait s’inscrire dans la documentation de réflexion sur l’autorisation du mariage des prêtres. Mais la grande interpellation  de Dieu est explicitée dans la partie intitulée « Habemus Papam » où Rama dans un rêve se retrouve dans une église où se passe l’élection d’un pape. S’y dégage le racisme au niveau de l’église catholique à travers le personnage du pape noir Akpamé qui se voit rejeté par les Blancs de la communauté catholique : « Des personnes encagoulées, tout de noir vêtues, de la tête  aux pieds, l’avaient brutalement porté à l’intérieur et une autre, camouflée dans un costume de bourreau, nous demanda d’un air intimidant : « Quelqu’un a-t-il vu quelque chose ? » (p.303). Et ce racisme est vraiment manifeste à travers le fameux discours du Roi des Belges prononcé en 1883 » sur les devoirs des prêtres et pasteurs blancs au Congo repris dans le roman (pp.84-86). « Homme et femme Dieu les créa », un roman polyphonique qui révèle une multitude de problèmes socio-idéologiques qui définissent la société congolaise à travers plusieurs paramètres comme le mariage traditionnel et le complexe de l’homme devant la femme instruite. Un livre qui doit être lu et relu car traitant plusieurs sujets importants à la fois. Et la maîtrise du scriptural sur fond pédagogique que nous avions déjà découvert dans « Afrique : Alerte à la bombe » et « Bienvenus au royaume du sida » se révèle une fois de plus dans ce roman qui montre que l’auteure est plus qu’une romancière. 


 
(1) « Homme et femme Dieu les créa », Ed. J&P. Publishing, février 2009, Royaume Uni. 

L’auteure

Marie-Louise Abia est l’une des romancières congolaises les plus prolifiques  avec trois ouvrages à son compte. On lui doit « Afrique : Alerte à la bombe » et « Bienvenus au royaume du sida ». Elle s’apprête à publier un autre roman intitulé « Libres et égaux ».

Publié le 07 avr 2009 à 17:26
Par noelkodia
 Voici une étude qui rappelle quelques pages de la récente histoire du Congo-Brazzaville tâchée de sang à cause de la cacophonie politique engendrée par la classe politique après la Conférence nationale de 1991. Pourquoi le sang a-t-il servi d’écrire l’histoire sociopolitique à partir de 1992 ? C’est à cette question  que l’anthropologue Patrice Yengo essaie de répondre à travers l’étude comparative des « Fruits d’une passion partagée » (1)  de Pascal Lissouba avec « Le manguier, le fleuve et la souris » (2) de Denis Sassou Nguesso, dans son essai « Le venin dans l’encrier : Les conflits du Congo-Brazzaville au miroir de l’écrit » (3). 


Il y a une littérature abondante sur les conflits du Congo-Brazzaville après les élections de 1992. Essais, récits et romans ont évoqué les tenants et aboutissants de ces drames qui se sont métamorphosés en « mésententes » interethniques pour se révéler explosifs en 1997 quand le mandat du président Pascal Lissouba prenait fin dans des turpitudes on ne peut plus rocambolesques. Mais avant que le pire arrive en juin 1997, les deux protagonistes rêvent de nouveau du pouvoir. Lissouba, maladroit, déclare en 1996 : « Je n’organiserai pas les élections  pour les perdre ». De son côté, Denis Sassou Nguesso compte revenir au pouvoir par les urnes en se fondant sur sa popularité naissante avant les élections. Ces deux hommes politiques vont se préparer, chacun de son côté, à la présidentielle de 1997 en essayant de montrer au peuple leur humanisme tout en « s’attaquant mutuellement ». Et ils vont le faire à travers la plume et l’encre en publiant pour Pascal Lissouba « Les fruits de la passion partagée » et « Le manguier, le fleuve et la souris » pour Denis Sassou Nguesso. Deux livres qui prouvent qu’ils sont les futurs candidats les plus en vue car s’étant succédé au pouvoir, et leurs capacités à diriger les affaires de l’Etat pouvant être jugées par le peuple congolais. Deux ouvrages conçus pour la campagne présidentielle qui s’annonçait à l’horizon. Et Patrice Yengo le spécifie très bien en découvrant déjà l’attitude de « chef de guerre » des deux hommes quand on se réfère aux conséquences dramatiques que va entraîner le télescopage de leurs idées. Peut-être que ces deux ouvrages seraient des armes pacifiques pour la campagne présidentielle si le professeur Pascal Lissouba avait respecté la date de la présidentielle dictée par la Constitution. « Les fruits de la passion partagée » et « Le manguier, le fleuve et la souris », deux ouvrages qui rentrent dans la stratégie électorale des deux acteurs politiques comme le spécifie Yengo : « Bien que ne permettant pas de distinguer les candidats entre eux, ces livres à prétention programmatique présentent l’avantage d’accompagner la pensée de leur auteur grâce à des  considérations sur la vie politique du pays ou sur leurs adversaires, donnant ainsi la signification à la bataille politique en cours » (p.29).

 

« Les fruits de la passion partagée » et « Le manguier, le fleuve et la souris » : deux livres écrits séparément mais qui s’appellent

Ces deux ouvrages sont préparés dans le secret pour être curieusement publiés au même moment, quelques mois avant la présidentielle de 1997. Les deux hommes se présentent de l’intérieur en utilisant une temporalité autobiographique comme pour rappeler aux Congolais leur passé politique. Et ce biographisme décrit, comme le remarque Patrice Yengo, « le parcours de vie des deux protagonistes et donne de leur trajectoire individuelle, sur le long terme, le sens de l’enchaînement des séquences ou l’implication politique devient significative tant du point de l’intensité que du contenu » (p.32). Aussi, dans ce biographisme, ils essaient tous les deux de rappeler leur enfance, leur parcours scolaire, leur manifestation dans la vie politique du pays tout en s’attaquant parfois à l’autre, position de futur candidat à la présidentielle oblige. Et Patrice Yengo, contrairement à certains lecteurs victimes de  réactions épidermiques provoquées par des lectures politiciennes,  a fait une analyse scientifique et comparative des deux livres pour montrer la symétrie et l’asymétrie des idées  que développent les deux auteurs dans leur livre à effet dialogique. Quand Pascal Lissouba déclare : « Lorsque je suis arrivé au pouvoir en 1992, le Congo était un pays sinistré. C’est la conséquence d’un régime marxiste », son adversaire lui répond calmement : «  La crise que nous vivons depuis [l’arrivée de Lisouba au pouvoir] est issue de ce manquement aux règles votées par tous. Elle est la conséquence du reniement de la parole donnée, de l’incapacité du président à respecter les engagements qu’il a pris » (p.47). A partir de ces deux répliques prises comme exemples dans le dénigrement de l’un par l’autre, se révèle déjà le venin qui se trouve tapis au fond de l’encrier et qui va remonter à la surface pour faire des victimes au moment opportun. Et tout au long de leur discours, chacun essaie de soigner son image en égratignant  l’autre. A travers ces deux livres qui sont publiés presque au même moment, les deux auteurs se définissent comme les deux seuls politiques valables aux yeux des Congolais. Ils se déclarent déjà « candidats avant même les candidatures ». Si pour Denis Sassou Nguesso, « Il  [lui] est impossible de laisser [son] pays aller plus longtemps à vau-l’eau… C’est pourquoi [il a] décidé de [se] présenter aux élections présidentielles de juillet ». Pascal Lissouba, quant à lui,  pense que « ce peuple congolais, il [a] décidé de lui  offrir un nouveau rendez-vous au cours de l’été 1997 en se présentant à sa propre succession ». Avec tout ce que font découvrir les deux ouvrages qui mettent en relief l’ambition politique des deux hommes pour se maintenir au pouvoir pour l’un, et pour y revenir pour l’autre, nous ne serions pas surpris quand la guerre va éclater le 5 juin 1997 car aucun des deux ne voudra se laisser faire. Et ne dit-on pas que la guerre est le prolongement de la lutte politique quand celle-ci n’a pas réussi par le dialogue ?

 
« Le venin dans l’encrier » : un des livres-références sur les guerres du Congo

S’il est un chercheur qui a su bien décrypter les tenants et aboutissants  des guerres du Congo, c’est Patrice Yengo. Déjà, « La guerre civile du Congo-Brazzaville, 1992-2002 » ouvrage publié chez Karthala en 2006, est une mine pour comprendre les conflits d’avant et d’après la Conférence nationale de 1991 qui sera l’origine du multipartisme au Congo. Aussi  « Le venin dans l’encrier » apparaît comme une relecture de « La guerre civile du Congo-Brazzaville » par certaines séquences textuelles qui semblent s’appeler les unes les autres. Ici Patrice Yengo rappelle aux lecteurs la transition conflictuelle de 1991-1992 avec les premières conscriptions miliciennes jusqu’à « la guerre du tipoye »  qui annoncera le retour de Denis Sassou Nguesso au pouvoir dont l’occasion lui sera donnée par Pascal Lissouba quand celui-ci recevra le rebelle Savimbi sur tapis rouge, une occasion  à Dos Santos pour être aux côtés de Sassou Nguesso ; la suite, nous la savons.

 
« Le venin dans l’encrier » : une diachronie fouillée

Ce livre apparaît comme l’un des plus méticuleux travaux en ce qui concerne les études réalisées sur l’historicité et l’histoire du Congo en ce qui concerne les conflits  consécutifs  au multipartisme post Conférence nationale de 1991. Aussi au chapitre II intitulé « Maturation des contradictions et annales résumées des conflits congolais »  et plus précisément de la page 65 à 89, Patrice Yengo nous explicite avec précision et dates à l’appui les événements les plus pertinents qui ont marqué les conflits du Congo-Brazzaville. Une diachronie qui permet de comprendre les tenants et aboutissants de ces conflits.

 
Sur l’autre côté des conflits congolais

De la réflexion sur ces conflits, Patrice Yengo enrichit celle-ci par les analyses faites à propos par certains intellectuels congolais tels l’historien Théophile Obenga, le littéraire Jean Pierre Makouta Mboukou et le sociologue Henri Ossébi, analyses où chacun donne sa vision des faits. Aussi, de l’autre côté des conflits congolais, Patrice Yengo nous révèle le dilemme dans lequel s’étaient trouvés les médias et organisations humanitaires français au moment de ces événements tragiques.

 
Pour conclure

« Le venin dans l’encrier » est sans doute l’un des livres les plus fournis sur les conflits ayant marqué le Congo-Brazzaville, particulièrement à partir des années 90. Un livre de référence qui s’inscrit dans la compréhension sociopolitique de l’histoire congolaise de ces dernières années que l’auteur nous retrace à certains moments sous l’angle anthropologique. Et s’il y a un chercheur que l’on devrait absolument lire avant de parler des conflits du Congo-Brazzaville, c’est bien Patrice Yengo.

  
Notes
(1) P. Lissouba « Les fruits d’une passion partagée » Ed. Odilon Media, Paris, 1997
(2) D. Sassou Nguesso, « Le manguier, le fleuve et la souris », Ed. J. Cl. Lattès, Paris, 1997
(3) P. Yengo, « Le venin dans l’encrier : Les conflits du Congo-Brazzaville au miroir de l’écrit », Ed. Paari, Paris, 2009  

L’auteur
 : Socio-anthropologue, Patrice Yengo a d’abord enseigné à l’Institut supérieur des sciences de la santé et à la Faculté de médecine de l’Université Marien Ngouabi de Brazzaville. Chercheur au Centre d’études africaines de l’EHSS de Paris, il dirige la revue « Rupture-Solidarité » et s’intéresse à l’anthropologie historique et politique, particulièrement aux dynamismes politiques et aux conditions sociales induites par la mondialisation
Publié le 23 déc 2008 à 16:53
Par noelkodia

Henri Lopes, un grand nom de la littérature africaine que l’on ne peut plus présenter tant sa notoriété au niveau francophone est manifeste. Une grande figure du roman congolais dont les textes se sont démarqués de ceux de ses contemporains après les trois premiers ouvrages (« Tribaliques », « La Nouvelle romance » et « Sans tam tam » ) pour se retrouver de l’autre rive du roman avec les textes narratifs qui vont suivre.

 

Le roman congolais, qui naît avec « Coeur d’Aryenne » et « La Légende de Mpfoumou  Mâ Mazono » de Jean Malonga dans les années 50, s’est révélé prolifique et mature à partir des décennies 60 et 70. Des grands noms se sont distingués sur la liste des romanciers africains : Guy Menga, Sylvain Bemba, Henri Lopes, Jean Pierre Makouta Mboukou, Sony Labou Tansi, Emmanuel Dongala ont écrit l’une des plus belles pages du roman congolais du XXè siècle. En dehors de Sony Labou Tansi, Henri Lopes apparaît comme le prosateur le plus prolifère de son époque avec une œuvre abondante et réaliste mais différente des autres avec certains textes qui se sont métamorphosés en aventures du récit pour se retrouver de l’autre rive du roman dans leur trajectoire diégétique.

 

« Tribaliques », « La Nouvelle romance » et « Sans tam tam » : l’héritage du réalisme primaire

Les trois premiers textes narratifs de Lopes se situent sur la ligne scripturale de la « phratrie » congolaise en respectant les règles élémentaires d’un récit d’aventures où le linéaire fait foi. « Tribaliques » (1) est une série de huit nouvelles qui révèlent le social politique africain dans lequel le pouvoir politique tourne autour du tribalisme. « La Nouvelle romance » est l’histoire du couple Nkama affecté à l’ambassade du Congo en Belgique et qui se termine mal. « Sans tam tam » nous rappelle l’univers des ambassades à travers un enseignant patriote, Gatsé qui refuse la proposition d’un ami pour le poste de Conseiller culturel à l’ambassade du Congo en France où il aurait l’occasion de se faire soigner. Tribalisme, émancipation de la femme occupent une place considérable dans « La Nouvelle romance » par le biais de Nkama et sa femme Wali. Dans les textes de ces trois livres, la narration respecte le canon classique du réalisme où la technique du récit épistolaire apparaît comme une spécificité de l’auteur. Les premiers textes de Lopes font écho à la littérature narrative congolaise des années 60-70 où le récit se dé-roule comme « une suite d’événements enchaînés dans le temps depuis le début jusqu’à la fin [et où] le romancier doit songer à l’unité du tout, aux causes et aux effets, au choix des périodes importants, à la corrélation des divers fils de l’intrigue au mouvement qui aboutit à une conclusion » (2). Mais ce réalisme primaire ne fera pas long feu quand le romancier Lopes va se démarquer de ses confrères en développant plus la dimension littérale dans les textes qui vont suivre. Et c’est avec « Le Pleurer-Rire » qu’il va commencer le voyage qui va l’emmener sur l’autre rive du roman.

 

« Le Pleurer-Rire » : le début de l’aventure du récit lopésien


Avec ce troisième roman, Lopes rejoint Sony Labou Tansi en sortant des sentiers battus dans lesquels se plaisent souvent à nous promener la majorité des récits congolais. Si la thématique sociopolitique reste le leitmotiv du fondamental chez les écrivains congolais, Sony Labou Tansi et Henri Lopes évoluent d’un cran en passant du récit d’aventures aux aventures du récit. Lopes va un peu plus loin en inaugurant le roman-fleuve congolais. Avec trois cent quinze pages, « Le Pleurer-Rire » se remarque par un travail de recherche et soutenu dans la forme. Pouvant être lu tantôt comme un récit épistolaire, tantôt comme du théâtre romancé, ce livre produit un langage spécifique qui met en évidence le français africanisé qui caractérise le burlesque et le comique que l’on rencontre dans le milieu africain au sud du Sahara. Sony Labou Tansi et lui, seront les maîtres de la dérision du français dans les textes congolais. D’ailleurs, l’auteur de « La vie et demie » est plus explicite à ce propos quand il affirme : « En France, il existe ce qu’on appelle l’Académie française qui est obligée d’élaguer la langue, c’est-à-dire d’éliminer toutes les images vivantes (…) pour en faire une langue soignée, rabotée ; l’Académie, moi, je m’en fous ! » (3). Lopes et Labou Tansi sont les deux véritables romanciers congolais qui ont réellement eu le courage de « tordre le cou » à la langue française sur fond de réalités africaines. Un bel exemple, quelques années plus tard après « Le Pleurer-Rire » avec « Dossier classé » où se remarquent plusieurs africanismes comme : « le chauffeur a froncé les sourcils, il ne savait plus s’il devait courber côté bras femelle ou côté bras mâle » (p.103) ; « par exemple, net maintenant là même, y en a qui sont venus suivre le match » (p.131) ; « Elle jure que si vous ne la dormez pas avant votre départ, elle sera obligée de tuer son corps » (p.171). A partir du « Pleurer-Rire », Lopes se découvre comme une particularité du roman congolais. Aussi le comique et le burlesque que définit le destin rocambolesque de Bwakamabé na Sakkadé qui s’entoure des membres de sa tribu, signifie le titre du roman. Le macrotexte se voit traversé par un autre récit en italique qui provoque la contestation du récit et le dédoublement du narrateur. On remarque dans ce roman, le récit qui se situe à certains moments sur la trajectoire qui va de l’oral à l’écrit, la transcription directe du langage parlé.

 

Henri Lopes sur l’autre rive du roman

A partir du « Chercheur d’Afriques », les héros lopésiens sont en perpétuels mouvements à la quête d’un destin qu’ils veulent multiculturels comme eux-mêmes. De déplacements en déplacements, ils transportent le lecteur sur l’autre rive du roman où le dossier du personnage-narrateur est souvent classé quand se termine le récit. « Le Chercheur d’Afriques » dégage son sens réel quand l’on considère l’enfance du héros qui « se réveille » à tout moment pendant son séjour en France quand il se rappelle sa mère Ngahala et son oncle Ngatsiala. Et ce dernier va l’appeler Okana pour lui enlever sa dimension blanche car il doit « épouser » la tradition congolaise gangoulou. A travers son amour pour sa mère, son amitié pour Kani et sa position de métis s’appelant tantôt Leclerc, tantôt Okana, le héros pourrait être défini comme un chercheur d’Afriques, symbolisé par sa position de double personnage et le sang noir qui coule dans ses veines. Dans « Sur l’autre rive » et « Le Lys et le flamboyant », l’image du métis revient à travers la « présence » des Antilles dans le premier et Kolélé dans le second. « Le Lys et le flamboyant » nous révèle l’histoire d’une métisse congolaise qui, après un long séjour en Oubangui Chari, en France, en Guinée et au Congo belge, revient au pays natal, pleine d’expérience et où elle meurt quelque temps après, laissant un grand héritage au héros-narrateur Victor Augagneur Houang. Et ce roman se caractérise par la présence de beaucoup de personnages métis avec dédoublement de ceux-ci par la technique de la mise en abyme. Dans l’épilogue par exemple, on voit comment le texte de Victor Augagneur semble se refléter sur lui-même en faisant allusion au personnage de Lopes, ainsi que les éditions du Seuil. Une autre particularité de ce roman : l’auteur Henri Lopes (instance concrète) se transforme en un autre Henri Lopes (instance abstraite, personnage de fiction). Et le lecteur de se trouver dans une situation où le texte brise la frontière entre l’auteur et son narrateur. Le grand et long voyage qui caractérise Marie Eve et Kolélé à travers plusieurs continents dans « Sur l’autre rive » et « Le Lys et le flamboyant », revient dans « Dossier classé » où un autre métis, Lazare Mayélé se trouve, tantôt en France, tantôt aux Etats Unis, tantôt en Afrique où il va profiter de revoir sa famille paternelle et d’enquêter sur l’assassinat de son père. Malheureusement il se rend compte qu’il ne pourra pas élucider cette mort, le dossier étant déjà classé. Comme dans la plupart des romans de Henri Lopes, l’écriture du voyage emmène souvent ses personnages vers un destin sans issu, particulièrement dans les derniers livres. De tous les principaux personnages qui participent à l’action de la diégèse, seuls Gatsé et Kolélé meurent quand ils reviennent au pays, leur mort semblant clore le récit. Ce qui n’est pas le cas des autres « acteurs » tels De la rumba, Bwakamabé, Victor Augagneur, Marie Eve et Lazare Mayélé qui continuent leur destin à travers d’autres éventuels voyages.


Henri Lopes, un romancier pas comme les autres

De tous les romanciers congolais, il est celui qui a le plus travaillé les textes dans son scriptural en passant de l’évolution à la révolution du roman. Des récits d’aventures avec « La Nouvelle romance » et « Sans tam tam », il est passé à l’aventure du récit à partir du « Pleurer-Rire » en privilégiant la créativité formelle au niveau du texte.


Avec huit ouvrages de prose narrative remarqués par la critique littéraire francophone par le biais de deux « Grands prix littéraires de l’Afrique noire » en 1972 et en 1990 avec respectivement « Tribaliques » et « Le Chercheur d’Afriques » (ce roman sera aussi distingué par le prix Jules Vernes), Henri Lopes apparaît, sans risque de nous tromper, comme l’un des romanciers le plus prolifique du XXè siècle congolais. (4). Un auteur qui nous regarde maintenant de l’autre rive du roman dans lequel l’homme politique, la femme et le métis entre deux cultures, occupent une place remarquable.



 

Notes

(1) « Tribaliques » est un recueil de nouvelles que la narratologie peut étudier comme instance romanesque

(2) Lire Henri Coulet, « Le Roman jusqu’à la Révolution », Editions Armand Colin, Paris, 1967

(3) Entretien avec Singhou Basseha, Brazzaville, 1987

(4) Jusqu’aujourd’hui, il a à son compte huit œuvres de prose narrative ; « Tribaliques », Editions Clé, Yaoundé, 1972, 121p. ; « La Nouvelle romance », Editions Clé, Yaoundé, 1976, 194p. ; « Sans tam tam », Editions Clé, Yaoundé, 1977, 126p. ; « Le Pleurer-Rire », Editions Présence africaine, Paris, 1982, 315p. ; « Le Chercheur d’Afriques », Editions Le Seuil, Paris, 1990, 302p. ; « Sur l’autre rive », Editions Le Seuil, Paris, 1994, 236p. ; « Le Lys et le flamboyant », Editions Le Seuil, Paris, 1997, 431p. ; « Dossier classé », Editions Le Seuil, Paris, 2002, 252p.

 

 

 

 

Publié le 23 nov 2008 à 17:22
Par noelkodia
  Une fois de plus, Dominique M’Fouilou (2) nous revient avec un nouveau récit qui mélange roman et histoire. « Ci-Gît Le cardinal achevé », un roman qui trouve sa source dans l’un des drames les plus graves qui ont secoué l’Histoire politique du Congo.

 

Le président Marien Ngouabi, préoccupé par la situation socioéconomique aléatoire que traverse le pays, pense se « réconcilier » avec son prédécesseur. Conscient du pouvoir qui veut changer de position, l’entourage du président se montre hostile au changement préconisé. Un complot énigmatique se tisse autour de lui et l’emporte dans sa mise en œuvre, ainsi que tous les éventuels témoins gênants, principalement le président Massamba Débat et le cardinal Emile Biayenda. Et tout le récit de se focaliser sur le complot qui tue d’abord Marien Ngouabi avant de s’en prendre tour à tour à son prédécesseur et au cardinal, ce dernier pouvant être défini comme le héros principal dont la mesure où sa mort devient « nationale » en bouleversant tout le pays en général et les chrétiens en particulier. Du début à la fin du récit, tout est amertume, tout est tristesse et la mort survient à tout moment en emportant plusieurs personnages ? Et, c'est quand le cardinal est enterré en l’église Saint François de Brazzaville, que la vie reprend le dessus sur l’absurdité de la politique car l’on comprend à la fin que le cardinal a été emporté par un complot militaire et tribalo-politique.

 

Histoire et récit dans « Ci-Gît Le cardinal achevé »

Les romans de Dominique M’Fouilou n’inventent rien, sinon l’écriture. Presque dans tous ses récits, le ou les narrateurs apparaissent comme des reporters ou des cameramen qui rapportent le vécu quotidien des Congolais avec toutes leurs (mé)aventures sociales et politiques où le tragique occupe une place importante. D’ailleurs dans l’avant propos du roman, l’auteur nous dévoile déjà la véracité de sa création : « De ce que j’ai gardé en mémoire des entretiens avec mon oncle (…), il ne me restait que ce récit précis sur l’enlèvement et l’assassinat du cardinal Emile Biayenda survenu le 22 mars 1977. Je n’ai rien inventé de cette histoire… » (p.7). Histoire et récit se marient bien dans ce roman quand on se réfère à l’histoire politique du Congo et au mystère dans lequel les Congolais ont enfermé, malgré eux, la véritable définition politico-historique de la mort de leur troisième président. Epousant la technique du roman-réalité héritée du XIXè siècle où le spatio-temporel se fonde sur des bases référentielles, Dominique M’Fouilou voudrait démontrer dans son récit que, du roman historique à la réalité, il n’y a qu’un pas qu’il faudrait franchir, la mission que doivent se prévaloir les historiens dont le travail s’avère scientifique.

 

Marien Ngouabi, le cardinal et le téléphone de la mort

Si la mort de Marien Ngouabi est programmée par son entourage, celle du cardinal est liée au téléphone qui est devant lui dans cette maison où il se trouve au mauvais moment. Le roman nous retrace la rencontre sur rendez-vous du président avec le cardinal pour discuter de la cession de l’école Javouey à l’Eglise catholique après sa nationalisation des années post-révolution. Aussi, pour avoir été reçu par Marien Ngouabi, le jour même de son assassinat, le cardinal Biayenda est convoqué à l’Etat major par le CMP (Comité Militaire du Parti crée pour gérer et enquêter sur la mort du président). Le prélat et son vicaire Badila se voient inquiétés par cette convocation du vice-président du CMP : « Avec une intuition remarquable, le cardinal avait dit au vicaire les mots qu’il fallait pour le tranquilliser (…). Si ce rendez-vous était dangereux, il posait un extraordinaire problème de sécurité » (p.22). Quand Marien Ngouabi reçoit un coup de fil qui l’annonce une situation extraordinaire dans le milieu militaire, il ne peut continuer sa discussion avec le cardinal. Aussi, son attitude montre à ce dernier que « quelque chose » ne va pas à Brazzaville ce 18 mars 1977. Et quand l’annonce du tragique de l’après-midi tombe dans les oreilles du cardinal, la convocation de ce dernier par le CMP se voit remplie d’interrogations. La discussion entre le prélat et son vicaire devient prémonitoire car elle annonce l’éventuel complot des vrais assassins du président qui mettraient sa mort sur le dos de son prédécesseur Massambat Débat et du cardinal Emile Biayenda qui aurait « détruit » ses fétiches au cours de leur dernière rencontre de la matinée. Et tout le complot s’est tissé autour de cette matinée qui réunit le président Marien Ngouabi, le cardinal Biayenda et le coup de téléphone « militaire » ainsi que la présence « absente » de Massamba-Débat dont les conversations téléphoniques avec son successeur étaient sur la table d ‘écoute ; Aussi, le téléphone dans sa fonction de « traître involontaire », facilite l’énigme dans laquelle se trouve engluée la mort de ces trois grandes figures du pays.

 

« Ci-Gît Le cardinal achevé » ou le récit de la mort


En général, le roman apparaît souvent comme une addition de bonheur et de malheur fictionnels qui définit la dualité de l’humain. Dans « Ci-Gît Le Cardinal achevé », aucun sourire ne se dessine sur la face des personnages dans le coulé narratif. De l’incipit à la clausule, en dehors de la joie qu’éprouve les président et vice-président du CMP dans la réalisation de leur « complot », c’est l’amertume et le drame qui se métamorphosent en mort et qui accompagnent le lecteur au fur et à mesure qu’il tourne les pages du livre. Dans l’après midi, le président meurt assassiné chez lui dans un cafouillage qui entraîne mort d’homme. Quelque temps après, son prédécesseur Massamba Débat est arrêté et condamné à mort à la surprise de tout le monde avec disparition de son cadavre. Quelques jours après, le cardinal Emile Biayenda se voit rattrapé par sa présence matinale du 18 mars 1977 chez le président Marien Ngouabi. Et le téléphone qui avait sonné à ce moment le désigne sur la liste des éventuels témoins gênants. Convoqué à l’Etat major, il est ensuite pris en charge par ses bourreaux qui vont aller le tuer loin de la ville, avant de ramener son cadavre à la morgue de Brazzaville. Dans ce trajet qui l’emmène de son domicile épiscopal à la morgue en passant par les supplices à lui infligées par ses assassins, il n y a qu’amertume, tristesse, désolation et mort qui accompagnent le récit dans son déballage. Du récit de la mort que présente le roman, le lecteur averti passe à la mort du récit car n’ayant pas d’intrigue et de dénouement explosif comme on le remarque souvent dans la plupart des fictions. Ici, le lecteur qui connaît presque l’histoire de cet odieux triple assassinat congolais, ne s’intéresse pas à ce qui est dit, mais plutôt à comment se dit l’histoire.

 

Douleur et écriture dans « Ci-Gît Le cardinal achevé »

Dès l’incipit du roman, s’annonce déjà l’écriture de la douleur, qui se retrouve déjà en la personne du prélat ce jour qui va l’emmener inexorablement à la mort, une mort dont l’armée sera à l’origine : « Le matin de ce 22 mars, le prélat ne savait pas si le dégoût pour les officiers ou bien l’écoeurement de ce qu’ils avaient amené de faire qui le préoccupait implacablement » (p.9). Déjà cette première phrase fait un lien implicite entre le prélat, les officiers et la mort de Ngouabi. C’est cette mort précipitée de ce dernier qui sera le nerf directeur de la douleur qui frappera le Congo ce 18 mars 1977. Tout l’univers du roman évolue dans une douleur qui va crescendo jusqu’au moment où la cathédrale Saint François va accueillir le cardinal dans son ventre. Et cette douleur se lit paradoxalement sur ses bourreaux quand on remarque le remord de son assassin au moment de commettre l’irréparable : « Et voilà que cette mission qui lui paraissait pleine de promesse quand il l’avait acceptée lui semblait maintenant désagréable, ingrate et tout à fait contestable » (p.131). Quand après avoir été semé par les militaires qui sont venus prendre le cardinal, le vicaire Badila constate le vide quand il « [cherche] à comprendre la curieuse sensation de douleur qui [ébranle] son esprit » (p.177). Cette même douleur accompagne ce dernier à la morgue pour aller reconnaître le corps du prélat et pendant les funérailles de ce dernier en l’église Saint François. Aussi, la nature participe à la douleur des chrétiens qui pleurent le cardinal car ce jour-là, « le soleil brillait dans le ciel. Une lourde atmosphère régnait dans la capitale. (…) ; Leur prière funèbre monterait et retentirait comme le vent à travers la ville tout entière. Les larmes et les soupirs l’accompagneraient dans un climat de détresse, de douleur » (p.250). Commence avec un ton triste et douloureux, le récit qui se termine par la peine que sentent les Congolais au moment de l’inhumation du cardinal. « Alors la douleur se faisait de plus en plus oppressante, la souffrance de plus en plus atroce, les pleurs de plus en plus bruyants » (p.246).

 

Dominique M’Fouilou et la technique de l’anonymat personnalisé

La technique du personnage vu de l’extérieur par le narrateur déjà réalisée dans ses précédents romans tels « L’Inconnu de la rue Mongo » et « La Salve des innocents », réapparaît ici à travers les personnages du vice président du CMP, du colonel, du sergent, du capitaine, du commandant qui sont liés au tragique qui emporte le cardinal, et du chauve présent aux funérailles de ce dernier. Nous ne connaîtrons jamais leur patronyme comme les personnages de Marien Ngouabi, le cardinal Biayenda, le vicaire Badila, l’abbé Kouaya, les officiers Pierre Anga et Barthélemy Kikadidi; le chauve dans ce roman nous rappelle l’anonyme de « L’Inconnu de la rue Mongo » et le militaire de « La Salve des innocents » qui, tout au long de leur récit, sont vus de l’extérieur tout en racontant sans être nommés. Dans cette technique de l’anonymat, apparaît une césure entre l’auteur et les narrateurs. ? Peut-être que l’auteur demanderait-il au lecteur de contribuer à la définition finale de chaque personnage sans nom ?

 

Pour conclure

Traduit dans son linéaire, « Ci-Gît Le cardinal achevé » se présenterait comme une tautologie de l’histoire de la mort du président Marien Ngouabi, suivie de celles de son prédécesseur et du premier cardinal congolais. Le livre serait alors l’appât des interrogations politiques qui demanderait le travail des historiens. La mort de Marien Ngouabi, une histoire plus ou moins connue par les Congolais. En étudiant le rapport entre réalité et fiction dans ce roman, nous avons voulu montrer la puissance de l’écriture de Dominique M’Fouilou qui a cette capacité de lire le revers de l’histoire pour emmener le lecteur à réfléchir sur ce que lui apporte le mariage entre la fictivité créée par le roman et le vécu quotidien. Ainsi de ce côté, l’auteur de « Ci-Gît Le cardinal achevé » semble être le seul écrivain congolais qui maîtrise l’art du roman historique.


Notes

(1) Dominique M’Fouilou, Ci-Gît Le cardinal achevé, Editions, Paari, Paris, Brazzaville, 2008, 256 pages.

(2) Auteur prolifique dont l’œuvre se fonde sur l’histoire congolaise, particulièrement celle qui va des indépendances à nos jours. On lui doit des romans historiques tels Vent d’espoir sur Brazzaville, Le Quidam, La Salve des innocents, Le Mythe d’Ange qui traitent tous de la Révolution congolaise des 13, 14 et 15 août 1963.

 


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