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Publié le 01 fév 2007 à 19:24
Par noelkodia


Après avoir été marqué par la personnalité de Sony Labou Tansi tel le passage d’un météore et le fantastique de Sylvain Bemba, l’univers du roman congolais continue à se valoriser sous la houlette du doyen Henri Lopes et la confirmation du talent d’Alain Mabanckou qui, par son âge, pourrait maintenant se définir comme le « guide éclairé » de la nouvelle génération des écrivains congolais.


Naissance du roman congolais


Jusqu’aujourd’hui, le Congo défend sa place prépondérante sur le pan de la littéraire en Afrique. De Jean Malonga à nos jours, la littérature congolaise, plus particulièrement le roman, s’est distinguée au cours des cinquante dernières années. Mais il commence proprement dans les années 50, plus précisément en 1953 et 1954 quand le premier romancier Jean Malonga publie respectivement Cœur d’Aryenne et La Légende de MPfoumou Ma Mazono. Ce dernier roman fait écho à Ville cruelle d’Eza Boto alias Mongo Béti. Ces deux ouvrages seront publiés presque au même moment après avoir suscité l’intérêt des éditions Présence africaine.


Fécondité et réussite du roman congolais


Si Jean Malonga ouvre le chemin du roman en 1954, il faut attendre la fin des années 60 pour qu’il se réveille réellement avec Le Tipoye doré de Placide Nzala-Backa en 1968 et La Palabre stérile de Guy Menga, une année après. Avec ce dernier, le roman congolais rentre par la grande porte dans la maison de la littérature francophone avec le premier Grand prix littéraire de l’Afrique noire octroyé à un Congolais. Et cette porte grandement ouverte va permettre à des grands talents de s’imposer sur l’échiquier de l’histoire de la littérature africaine. Et comme l’affirment Alain Rouch et Gérard Clavreuil, « la littérature congolaise compte actuellement parmi les meilleures, les plus prolifiques et les plus homogènes d’Afrique noire ». Quelques années avant Roger Chemain, un spécialiste de la littérature congolaise, précisait dans une préface de Tarentelle et Diable blanc de Sylvain Bemba que le Congo « compte le plus fort pourcentage d’écrivains par rapport à l’ensemble de la population ». Le grand prix littéraire d’Afrique noire octroyé à Guy Menga fera aussi la fierté d’autres prosateurs. Comme on peut le constater, il y a plus d’une dizaine de récompenses qui leur sont octroyées pour la qualité de leur écriture. Jusqu’aujourd’hui, le Congo semble être le seul pays au sud du Sahara à avoir un palmarès élogieux par des distinctions qui étonnent les amateurs du roman (et de la nouvelle) comme on peut le constater dans la liste ci-après :


1969 : Guy Menga, Grand prix littéraire de l’Afrique noire (La Palabre stérile)

1972 : Henri Lopes, Grand prix littéraire de l’Afrique noire (Tribaliques)

1973 : Emmanuel Bounzéki Dongala, Prix Ladislas Dormandi du meilleur livre étranger (Un Fusil dans la main, un poème dans la poche)

1979 : Sony Labou Tansi, Prix du jury du Festival de la Francophonie à Nice (La vie et demie)

1982 : J.B. Tati Loutard, Prix de Lettres africaines Alioune Diop (Nouvelles Chroniques congolaises)

1983 : Sony Labou Tansi, Grand prix littéraire de l’Afrique noire (L’Anté peuple)

1987 : J.B. Tati Loutard, Grand prix littéraire de l’Afrique noire (Le Récit de la mort)

1988 : Emmanuel Bounzéki Dongala, Grand prix littéraire de l’Afrique noire (Le Feu des origines)

1990 : Henri Lopes, Grand prix littéraire de l’Afrique noire et Prix Jules Verne (Le Chercheur d’Afriques)

1997 : Daniel Biyaoula, Grand prix littéraire de l’Afrique noire (L’Impasse)

1998 : Emmanuel Bounzéki Dongala, Prix RFI-Témoin du monde (Les Petits garçons naissent aussi des étoiles)

1999 : Alain Mabanckou Grand prix littéraire de l’Afrique noire (Bleu Blanc Rouge)

2005 : Alain Mabanckou, Prix du roman Ouest-France, Prix RFO et Prix des Cinq Continents de la Francophonie (Verre Cassé)

2006 : Alain Mabanckou, Prix Renaudot (Mémoires de porc-épic)

Dans ces distinctions, se remarque Emmanuel Bounzéki Dongala qui écrit peu par rapport aux autres, mais très bien car presque toutes ses œuvres, jusqu’aujourd’hui, ont « appelé » des prix littéraires ; son dernier récit Johnny Chien méchant est sur le point d’être traduit en film.

Les romancières doivent persévérer

Se remarque du côté de la littérature féminine, l’absence de distinctions soutenables malgré quelques noms tels Alice Valette et Marie Léontine Tshibinba qui se sont révélées dans la Nouvelle avec une distinction du côté du Canada pour la première et sur les ondes de RFI pour l’autre. Mais dans l’ensemble, la prose féminine n’a pas encore réussi à entrer dans la grande maison de la littérature africaine. Des noms comme J. Balou Tchichelle qui, malheureusement s’est essoufflée après une belle réussite avec Coeur en exil et surtout Marie-Louise Abia avec ses deux romans Afrique : Alerte à la bombe et Bienvenus au royaume du sida, sont à retenir. A condition qu’elles persévèrent comme leurs confrères.


Alain Mabanckou sur les pas de Henri Lopes


De tous les romanciers, deux ont réellement bousculé l’histoire du roman congolais : il s’agit de Sony Labou Tansi et Henri Lopes qui sont sortis des sentiers battus du roman sociologique et historique que nous a servi la plupart de leurs confrères. Sony Labou Tansi et Henri Lopes, deux romanciers qui posent de véritables problèmes dans la conception textuelle du roman. Avec ces deux auteurs, fini le roman linéaire (que Lopes abandonne à partir du Pleurer-Rire). Ils ouvrent une autre page du roman congolais. On remarque par exemple dans la majorité des textes de Lopes une dispersion de l’histoire rapportée qui se métamorphose en convergence de l’incipit à la clausule comme dans Sur l’autre rive. Et on voit comment le rapport entre l’extérieure et l’interne offert par la confusion du texte, pousse le lecteur à participer à l’élaboration du sens du récit. Marie Eve à la fin du récit est-t-elle la même que nous avons découverte au début ? Quant à Sony Labou Tansi, le texte devient une sorte de guerre de récits où le référentiel et le littéral se disputent la place. Ainsi dans presque tous ses romans, les personnages ne racontent ni dans la perspective de celui qui écoute (qui lit le texte), ni dans celle qui parle (le narrateur). Ainsi ce dernier de se transformer en observateur.

Et l’on peut dire que les textes de Henri Lopes et Sony Labou Tansi ont indisposé certains universitaires avec le retard traditionnel dans leur profession. Ils oublient, comme le dirait Jean Ricardou dans Le Nouveau roman que «  la courbe de la fiction se divise (...) en deux domaines : celui de l’euphorie du récit où domine la composante référentielle ; celui de la contestation du récit, où domine la composante littérale ». Et c’est dans ce domaine qu’il faut chercher la signification des romans de Henri Lopes et Sony Labou Tansi. Avec ces deux écrivains, le roman n’est plus écrit mais il s’écrit. De l’œuvre de Sony Labou Tansi, on peut affirmer sans ambages que, par sa fécondité étonnante et débordante sur le chapitre de la poésie, de la nouvelle, du roman et du théâtre, il serait « nobélisable » ou « goncourable » s’il vivait encore et s’il avait continué à écrire car ayant, dès le début de sa carrière littéraire, maîtrisé la technique de toutes les « écritures ». De Lopes, par sa maturité et son expérience littéraire (neuf ouvrages publiés jusqu’aujourd’hui : un essai, un recueil de nouvelles et sept romans d’une qualité indéniable car traduits en plusieurs langues étrangères) qui a marqué toute une génération, on peut le considérer comme le plus grand romancier congolais de notre époque, avec moult distinctions dans la Francophonie et plusieurs prix littéraires à son compte. Et se remarque sur ses pas Alain Mabanckou qui, par sa fécondité et la qualité de ses œuvres, pourrait être considéré comme le porte flambeau de la nouvelle génération.

Pour conclure

Ainsi, on peut affirmer que la littérature congolaise en général ( le roman en particulier) a marqué la deuxième moitié du XXè siècle et s’est ouvert avec succès dans le XXIè. Le premier prix Renaudot octroyé à Alain Mabanckou témoigne la puissance du roman congolais.

Noël KODIA


REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

- Chemain (R.) Préface à Tarentelle et Diable blanc de Sylvain Bemba, Editions P.J. Oswald, 1977
- Clavreuil (G.) et Rouch (A.) Littératures nationales d’expression française, Bordas, 1986
- Ricardou (J) Le Nouveau roman, Editions du Seuil, 1973

Publié le 10 jan 2007 à 16:08
Par noelkodia

Au moment où le négationnisme bat son plein sur la guerre civile au Congo (cf. Affaire des Disparus du Beach), il nous reste la poésie pour inscrire sur le marbre de l’histoire cette dure époque. Arthur Rimbaud décrivait le champ de bataille comme un lit où les morts dorment. La guerre civile du Congo a eu son "dormeur du val", sourire aux lèvres, avec un trou rouge sur le côté, d’où s’échappe la vie. Ce champ de guerre congolais est poétisé sur fond de fantasme libidinal, confirmant qu’Eros et Thanatos sont les faces d’une même médaille.


  Poésie (extraits)


Et voici la véritable fesse de l’affaire

Ainsi coulent les larves de la vie

Dans le volcan de la mort

Je pars, je pars au loin

Accroché à l’aile du vent

Le Congo me regarde de ses guerres

Nous avons trop tôt escompté la jouissance de la démocratie

Et je vous conte la véritable fesse de nos souffrances, notre pénitence

Congo sous l’ombre du bras d’un fleuve qui coule immobile.

Ici je conte le roman de mon histoire

Mon histoire couleur de sang, de mort et de cadavres

Souriant au soleil de juin dans le ventre de 1997

Nous sommes partis pour la folie

Le matin, le ciel a ouvert son vagin pour enfanter le malheur.

Congo sous l’ombre du bras d’un fleuve qui coule immobile

5 juin 1997 suspendu aux béquilles de la Bêtise humaine

Tombe sur Brazza comme une nappe de sperme

Sur le ventre d’une femme en extase

Le vent plante son filet de malheur au Nord de la ville

Les museaux des fusils et les gueules des canons vomissent le feu

Le feu de la mort

Voici que commence ma course

Dans la danse infernale des armes

Un enfant accroché au destin de son frère boiteux regarde

Il est beau, cet enfant avec son regard pusillanime

Qui écoute la chanson de la mort

La chanson des balles qui miaulent dans les airs.

Son frère tremble sur son pied bot

La mort dans le ventre

L’inquiétude dans les bras

La peur dans les yeux.

Congo sous l’ombre du bras d’un fleuve qui coule immobile

Les arbres hurlent la panique dans leurs chevelures vertes

Les nuages surpris par les coups de canons coulent vers le Sud

Voici que ma course commence

5 juin dans le ventre de 1997

Nous avons sodomisé la paix

Avec nos verges pointues mises en érection par la Conférence nationale

Les fusils gueulent la mort du côté de mon Ouenzé natal

Le ciel se couvre d’un pagne wax hollandais noir

Le pagne du deuil qui se dessine du côté du fleuve.

Le vent se dispute avec les armes

Comme quand Marien nous avait quittés

La peur s’est couchée sur tout Brazza

S’accrochant au bras droit du fleuve Congo

Qui coule immobile surpris par ses eaux aux yeux de nénuphars

Sur le pont qui va du matin au soir

La guerre a déjà donné naissance à des monstres : les enfants soldats.

La pointe du soir s’est enfoncée dans le ventre de Brazza.

Le ventre de Brazza a éclaté comme un grand pet

Du sang partout.

Du caca partout

La mort porte dans ses bras ses premières victimes

Dans un ruisseau alentour dort tranquille

Un enfant soldat vacciné par deux plombs

Il dort souriant comme l’a surpris la mort

Il dort dans sa tenue vert olive

La bouche ouverte, un sourire posé sur ses dents d’adolescent

Un filet d’eau coule sur sa jambe gauche à moitie mouillée

La mort l’a surpris en traversant le ruisseau

Filet d’eau timide dans sa course vers le lointain fleuve.

La guerre s’est mouillée à cette place.

Demain un autre jour !

Publié le 01 déc 2006 à 12:30
Par noelkodia

Après plusieurs articles dans les presse nationale et internationale, et après un roman, "Les Enfants de la guerre" publié l’année passée, Noël Kodia-Ramata vient de récidiver cette année avec une étude intitulée "Mer et écriture chez Tati Loutard : de la poésie à la prose". Avec ces deux ouvrages, l’auteur vient de rentrer dans la famille des écrivains francophones. Nous connaissons Noël Kodia-Ramata par ses critiques qui contribuent à la promotion de la littérature francophone. Des autres noms célèbres comme Aimé Césaire, Ahmadou Kourouma et Tati Loutard ont été présentés par lui dans certaines publications d’Afrique Education. Son roman et son deuxième ouvrage nous emmènent à reconsidérer cet auteur congolais qui, comme ses compatriotes Alain Mabanckou, Daniel Biyaoula et bien d’autres continuent à pérenniser la flamme littéraires du pays de Tchicaya U Tam’si, Sylvain Bemba et Sony Labou Tansi pour ne citer que ces trois grands noms de la littérature congolaise. 


Noël Kodia-Ramata : un romancier dont l’écriture promet

Plus connu comme critique littéraire pendant plusieurs années par ses articles qui ont meublé plusieurs pages de notre magazine, Noël Kodia-Ramata se découvre romancier dans un récit qui a pour toile de fond la guerre de Brazzaville qu’il a vécue en 1997. Un texte écrit en 2000 et qui sera publié cinq ans après. Les Enfants de la guerre est le reflet de l’histoire d’une catégorie de jeunes Congolais pendant la guerre de Brazzaville qui se déroule dans un pays imaginaire, la Katamalaisie. Un livre qui résume toutes les atrocités des « enfants soldats » de la plupart des pays africains au sud du Sahara qui ont connu des conflits interethniques sur fond de mésententes des acteurs politiques. D’ailleurs son éditeur le spécifie bien quand il écrit à la quatrième de couverture : « Un roman dans lequel se reflètent quelques morceaux du quotidien sauvage et belliqueux de la jeunesse désoeuvrée et droguée du Rwanda, de l’Angola, de la Centre Afrique, des deux Congo. Et pourquoi pas de la Sierra Leone et de la Côte d’Ivoire ? ». Les Enfants de la guerre révèle une page triste de l’histoire du continent. Le livre signifie aussi la position de l’auteur, déjà remarquée dans ses réflexions où il ne manque pas de donner son point de vue en ce qui concerne les problèmes qui touchent la jeunesse africaine. Devant l’attitude rétrograde de l’homme politique vis-à-vis des jeunes, il fait entendre sa révolte par l’intermédiaire d’un de ses personnages qui déclare : « (…) nous serons heureux et nous serons nous-mêmes le jour où nos hommes politiques comprendront qu’il nous faut des calculatrices et des ordinateurs à la place de ces trucs (il caressa son pistolet et redressa sa kalachnikov). Des pelles et des houes à la place de ces lance-roquettes (qui se trouvaient à sa droite et qu’il regarda avec attention) » (p.39). Mais partisan de la Nouvelle critique qui privilégie le travail du signifiant dans un texte, il se permet de rentrer agréablement dans ce jeu d’écriture qui met en exergue la créativité dans l’art. Dans son roman, nous remarquons la surdétermination du chiffre 3 à travers les noms des personnages. On remarque aussi dans ce livre l’énumération de certains œuvres de ses compatriotes qui créent un texte qui sied bien avec l’histoire racontée, comme dans le passage ci-après : «Dans les normes du temps, le commencement des douleurs s’était déclaré un certain mercredi de juin 199.. On avait parlé d’une affaire de tipoye doré que les initiés n’avaient pu régler quelques semaines avant que l’homme aux pataugas n’explose.  Une fois de plus le soleil est parti à Mpemba.(…) . L’Afrique a changé de visage avec ses guerres à répétition et particulièrement chez nous où les exilés de la forêt vierge venus en ville avec leur esprit belliqueux sont en train  de nous écrire le récit de la mort » (pp.105-106) 


Noël Kodia-Ramata, critique littéraire

Après plusieurs critiques, il s’est consacré à l’œuvre d’un auteur qu’il semble bien connaître puisqu’il lui a déjà consacré des articles dans quelques-unes de nos publications tel le n° 51 de novembre 1998. En publiant  Mer et écriture chez Tati Loutard, Noël Kodia-Ramata vient de réaliser un travail à encourager pour la promotion de la littérature au niveau du continent où la critique qui doit en principe être le leitmotiv des universitaires, ne semble pas bien développée. Il l’a d’ailleurs récemment affirmé dans un article en hommage à l’écrivain-journaliste David Ndachi Tagne : « En Afrique, il y a plus de créateurs que de critiques, ce domaine étant la « propriété » des expatriés qui parfois jugent mal nos œuvres » (Cf. Afrique Education n° 216 du 16 au 30 novembre 2006). Mer et écriture chez TaTi Loutard, un livre qui montre que la littérature congolaise commence à avoir aussi ses propres critiques. Ainsi pour bien comprendre la portée de cet ouvrage, référons-nous à l’éditeur qui écrit à la quatrième de couverture : « Voici pour la première fois l’œuvre du congolais J.B. Tati Loutard « décortiquée » par un compatriote. Noël Kodia-Ramata donne en partage la spécificité de l’écriture de cet auteur majeur de la littérature africaine contemporaine. Il analyse le premier volet de sa production, avant le tournant vers l’hermétisme qui marque sa production à partir de 1987. En poésie se dévoile l’être profond de J.B. Tati Loutard. S’écartant du classicisme et du surréalisme pour créer sa propre « écriture », sa poésie ne se lit pas, elle se vit, œuvre « où se marient les préoccupations de la vie publique avec les certitudes, les joies et les douleurs du monde intérieur ainsi que les mystères de l’impalpable et de l’inconnu dans une langue précise d’une richesse éblouissante ». Il cherche à rendre compte, sans ajouter de la confusion à la confusion qui sévit déjà à l’extérieur de l’espace de création. La prose de J.B. Tati Loutard dévoile une personnalité plus tourmentée, où le lecteur découvre les thèmes de la mort et de la solitude, reflets des préoccupations de l’écrivain vis-à-vis de l’avenir politique de son pays et du continent. Cette étude s’attache, fait encore rare aujourd’hui, à la pratique langagière de Tati Loutard, au-delà d’une critique psychosociologique du monde et des personnages créés par l’auteur. Amateurs de la littérature et universitaires trouvent leur compte à travers l’analyse thématique et structurale des textes de l’écrivain, une autre façon de le lire au pluriel ».Avec ces deux livres publiés en deux ans, nous souhaitons une bonne carrière littéraire à notre ami Noël Kodia-Ramata. 
Paul Tedga

Eléments bio-bibliographiques
Noël Kodia-Ramata est né le 26 décembre 1949 à Brazzaville. Etudes universitaires à Brazzaville et à Paris. Il a enseigné les littératures française et congolaise à l’Ecole Normale Supérieure de Brazzaville et a publié plusieurs articles dans les presses nationale et internationale dans le domaine de la littérature, de l’éducation, du théâtre, de la musique de la peinture, du cinéma et de la musique. Il s’intéresse aussi aux problèmes politiques du continent et ne manque pas de s’exprimer sur les questions africaines et plus particulièrement la contribution des intellectuels africains au développement du continent. Membre de l’Association des écrivains de langue française, il vit actuellement à Paris avec sa famille et s’adonne à la création littéraire.

Publications

- Les Conjurés, Editions Héros dans l’ombre, Brazzaville (théâtre)- « Le Feu, le soleil et la fille de la mer », in La Nouvelle Génération des Poètes congolais de Léopold Pindy Mamansono, 1984, Editions Bantoues P. Kivouvou Verlag, Brazzaville/Heideelberg Congo/ R.F. d’Allemagne (poésie)
- Colloquium sur l’écriture d’Emmanuel Boundzéki Dongala (collectif sous la direction d’Alain Kouzilat), 2001, Editions ICES, Paris (réflexion)
- L’Union africaine freine-t-elle l’unité des Africains ? (collectif sous la direction de Yves Ekoué Amaïzo, 2005, Editions Menaibuc, Paris (réflexion)
- Les Enfants de la guerre. Eteindre le feu par le feu ?, 2005, Editions Menaibuc, Paris (roman)
- Mer et écriture chez Tati Loutard : de la poésie à la prose, 2006, Editions Connaissances et Savoirs, Paris (étude)  
Publié le 30 oct 2006 à 22:30
Par noelkodia

Connu plus par sa voix et par sa plume  en tant correspondant de Radio France Internationale et l’Agence France Presse au Cameroun, David Ndachi Tagne vient de nous quitter brusquement en ce mois d’octobre 2006, après avoir marqué radiophoniquement le continent au niveau sportif et social. Mais on n’a presque pas parlé de lui en tant qu’écrivain malgré une quinzaine de livres  à son compte dans différents genres  tels l’essai, la poésie, le théâtre, la biographie et le roman. Des ouvrages comme  M. Handlock ou le boulanger politique, CLE, Yaoundé, 1985 (théâtre), La Reine captive, L’Harmattan, Paris, 1986 (roman) et surtout son livre de référence à la même année et aux mêmes éditions, Roman et réalités camerounaises,  ont fait lui un homme incontournable dans les lettres francophones.

 Tout en exerçant son métier de journaliste, cet homme a marqué le monde des lettres en faisant un travail acceptable au niveau du journalisme et de la création littéraire. Et combien n’avions-nous pas été surpris quand cette  grande figure de la critique littéraire n’a pas été citée dans Littératures francophones d’Afrique centrale ? 

David Ndachi Tagne, le critique littéraire

En dehors de Thomas Méloné avec son célèbre L’homme et le destin qui se fonde sur la première partie de l’œuvre de Mongo Béti, aucun livre de référence sur le roman camerounais ne paraît bien fouillé comme celui de David Ndachi Tagne. On y voit comment le roman camerounais est né tout en faisant écho à la littérature congolaise, le Congo et le Cameroun étant les deux pays de l’Afrique centrale dont les auteurs sont les plus prolifiques. Dans ces deux pays, le roman est presque né au même moment. Jean Malonga se révèle romancier avec Cœur d’Aryenne et La Légende de Mpfoumou ma Mazono publiés respectivement en 1953 et 1954 pendant que Eza Boto alias Mongo Béti vient « grandement » au roman avec son célèbre Ville cruelle en 1954, livre qui est devenu un classique de la littérature francophone. La particularité de l’œuvre critique de David Ndachi Tagne, c’est qu’elle reflète l’image sociopolitique de la sous-région, montrant que la majorité des romans de l’Afrique centrale, en particulier ceux du Cameroun et du Congo créent une sorte d’isotopie qui se manifeste au niveau des thèmes traités qui ont pour toile de fond la « confrontation » entre colonisés et colonisateurs et le reflet du « vagabondage » politique en Afrique après les indépendances. Du conflit enre colonisés et colonisateurs et de certains méfaits de la néocolonisation, on peut le remarquer dans la littérature camerounaise  chez Mongo Béti dans Ville cruelle, Le Pauvre Christ de Bomba… thèmes que développe aussi  Ferdinand Oyono dans Une Vie de boy et Chemin d’Europe et dans la prose congolaise à la fin des années 6o au Congo avec Placide Nzala-Backa dans Le Tipoye doré et Guy Menga dans La Palabre stérile. Plusieurs années après, c’est la dénonciation des dictateurs et des « guides providentiels » africains que l’on retrouve chez des auteurs plus jeunes comme Sony Labou Tansi du Congo (La Vie et demi) et Patrice Nganang du Cameroun (Temps de chien). Dans son travail, David Ndachi Tagne se remarque implicitement comme un homme d’écriture, liant la critique littéraire au journalisme. A propos des idéologies que nous développent les écrivains du continent, il remarque par exemple que « les romanciers africains de la  trame « idéologique » qui ont abordé la problématique des indépendances du continent noir après 1960 ont exprimé surtout beaucoup d’amertume. En dégageant la signification de ces indépendances et en observant les réalités sur le terrain, il leur apparaît que par rapport à l’époque coloniale rien n’a changé ou même que la situation sociopolitique est pire qu’avant la colonisation » (1). On voit déjà à travers cette remarque l’œil du journaliste qui se définit par « l ‘observation du terrain ». Et ce regard de journaliste ne sera pas indifférent devant le livre de l’Equato-guinéen James Oto intitulé Le D rame d’un pays  quand celui-ci écrit dans l’avant propos: « le livre que voici n’est pas un roman. C’est un reportage sur l’ensemble de dix ans que connut la Guinée Equatorial » (2).Dans sa critique, l’œil du journaliste se réalise à un certain moment de ses lectures. A propos de ce roman précité, il constate qu’ « en choisissant ce genre journalistique, James Oto est apparu comme un romancier politique. Romancier parce qu’il a raté délibérément l’approche journalistique du reportage qui aurait nécessité seulement la description de l’environnement socio-politique en Guinée Equatoriale ».De l’histoire de la littérature camerounaise et même de la sous-région, on peut constater que rares sont les romanciers qui se donnent aussi à la critique littéraire comme David Ndachi Tagne, en réalisant un travail approfondi sur le roman de la sous-région. On a souvent travaillé  sur un ou deux écrivains en utilisant l’angle comparatif. Mais des travaux sur l’ensemble d’une littérature nationale comme nous remarquons dans Roman et réalités camerounaises, excepté quelques réalisations faites par les expatriés comme on peut le voir dans Panorama de la littérature congolaise d’expression française d’Arlette et Roger Chemain. Et la critique littéraire en Afrique centrale après David Ndachi Tagne ?Par les thématiques que développent les romans camerounais et mis en relief par David Ndachi Tagne dans son ouvrage, on pourrait même dire qu’il a considéré par ce biais l’ensemble du roman africain. D’ailleurs au cours de ses réflexions, l’auteur ne manque pas de faire allusion à certains grands auteurs du continent tels Emmanuel Dongala, Sony Labou Tansi, Henri Lopes, Ahmadou Kourouma, Yambo Ouologuem, Monenembo Tierno, Sembene Ousmane, Mundimbé Vumbi-Yoka, pour ne citer que ceux-là. Ce qui pousserait à dire que le continent vit les mêmes heurs et malheurs après les indépendances.Le chemin tracé par David Ndachi Tagne doit être préservé, si nous voulons faire la promotion de notre littérature car l’on constate qu’en Afrique, il y a plus de créateurs que de critiques, ce domaine étant la « propriété » des expatriés qui parfois « jugent » mal nos œuvres. ConclusionPar ces quelques lignes, nous avons voulu rendre hommage à l’homme de culture qui a été souvent considéré plus comme journaliste qu’écrivain. Si nous l’avions souvent suivi sur les ondes de Radio France Internationale, il nous appartient maintenant de le redécouvrir comme hommes de lettres par ses écrits. Car, comme on le dit souvent, « les paroles s’envolent, mais les écrits restent ». Notes

(1) D. Ndachi Tagne, Roman et réalités camerounaises, L’Harmattan, Paris, 1986, p. 239

(2) J. Oto, Le Drame d’un pays, CLE, Yaouné, 1979, p.5

 Références bibliographiques

- D. Ndachi Tagne Roman et réalités camerounaises, L’Harmattan, Paris, 1986

- A. et R. Chemain Panorama de la littérature congolaise d’expression française, Présence africaine, Paris, 1979

- Littérature congolaise, Notre librairie, CLEF, revue, n ° 92-93 mars-mai, Paris, 1988 

- Littératures francophones d’Afrique centrale (collectif), Nathan- ACCT, Paris, 1995

Publié le 17 oct 2006 à 16:12
Par noelkodia
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Voici pour la première fois l’œuvre du congolais J.B. Tati Loutard « décortiquée » par un compatriote. Noël Kodia-Ramata donne en partage la spécificité de l’écriture de cet auteur majeur de la littérature africaine contemporaine. Il analyse le premier volet de sa production, avant le tournant vers l’hermétisme qui marque sa production à partir de 1987.

En poésie se dévoile l’être profond de J.B Tati Loutard. S’écartant du classicisme et du surréalisme pour créer sa propre « écriture », sa poésie ne se lit pas, elle se vit, œuvre « où se marient les préoccupations de la vie publique avec les certitudes, les joies et les douleurs du monde intérieur ainsi que les mystères de l’impalpable et de l’inconnu dans une langue précise d’une richesse éblouissante ». Il cherche à rendre compte, sans ajouter de la confusion à la confusion qui sévit déjà à l’extérieur de l’espace de création.

La prose de J.B. Tati Loutard dévoile une personnalité plus tourmentée, où le lecteur découvre les thèmes de la mort et de la solitude, reflets des préoccupations de l’écrivain vis-à-vis de l’avenir politique de son pays et du continent.

Cette étude s’attache, fait encore rare aujourd’hui, à la pratique langagière de Tati Loutard, au-delà d’une critique psychosociologique du monde et des personnages créés par l’auteur. Amateurs de littérature et universitaires trouveront leur compte à travers l’analyse thématique et structurale des textes de l’écrivain, une autre façon de le lire au pluriel.

Noël Kodia-Ramata est docteur en Littérature française de l’Université Paris IV-Sorbonne. Il a enseigné les littératures française et congolaise à l’Ecole Normale Supérieure de Brazzaville. Il travaille à un Dictionnaire des œuvres littéraires congolaises qui comprendra les romans, récits et recueils de nouvelles de 1954 à 2005


Noël Kodia-Ramata : Mer et écriture chez Tati Loutard
de la poésie à la prose

 

Après la publication de son roman ‘’les enfants de la guerre’’ Noël Kodia (1) publie un second livre qui s’intitule ‘’Mer et écriture chez Tati Loutard: de la poésie à la prose’’. Si dans le premier livre l’auteur s’intéressait à la guerre et au sort des enfants soldats, le second, comme le titre l’indique si bien est un ‘’regard’’ sur le parcours littéraire de l’écrivain congolais Jean Baptiste Tati Loutard.

À propos de l’oeuvre

Dans sa préface, Boniface Mongo-Mboussa, écrivain et critique littéraire relève un fait non négligeable : ‘’…mais le mérite de Noel Kodia-Ramata est d’étudier l’œuvre dans sa globalité’’ p13.

Par ailleurs, au sujet de l’écrivain en étude dans cette œuvre, le préfacier évoque sa ‘’sensibilité au lyrisme cérémoniel’’ de Léopold Sédard Senghor. En effet Mongo-Mboussa affirme que : ‘’Les Racines congolaise est une réponse à femme nue, femme noire’’ p12. Autre fait intéressant, dès la préface un portrait éclaire la lanterne du lecteur :

Né en 1939 au moment de la construction du tristement célèbre Chemin de fer Congo-Océan, Tati-Loutard a connu la violence coloniale, vécu l’euphorie des indépendances, puis ses désenchantements avec son cortège de guerres civiles, etc. Tout cela marque forcément un poète. À ce bruit du monde, il oppose une musique douce. Voilà pourquoi, il n’a jamais confondu, malgré son extraordinaire longévité politique, l’art et la propagande, ni fait le procès de la Négritude senghorienne au nom de l’idéologie marxiste, comme on a ou l’écrire. (2)

Il faut souligner que Tati Loutard n’est plus à présenter. Il occupe une place importante dans le paysage littéraire francophone. D’ailleurs, Kodia n’a pas manqué de donner les raisons de son choix sur cet auteur :

D’aucuns se demanderont pourquoi notre choix s’est porté sur les textes de Jean Batiste Tati Loutard. La réponse est simple : son œuvre occupe actuellement une place considérable dans la littérature francophone et ses livres, traduits en plusieurs langues, sont étudiés dans moult universités africaines, françaises et américaines. (3)

On retrouve plusieurs sujets actuels dans ce livre comme entre autres la prolifération des sectes et l’émancipation de la femme. Quelle est la place réservée à la femme?

La place de la femme
On la découvre dans différents rôles.
Kodia, a relevé la place de la femme et s’est arrêté sur d’innombrables sentiers qui présentent les multiples visages de la femme.
Comme on peut le constater, la femme devient le résumé de la vie avec ses multiples problèmes : C’est elle qui est en même temps source d’amour, de tristesse et de protection. (4)

S’enchaînant l’un après l’autre, des portraits différents de la femme se profilent. Un reflet de la vie. La femme est représentée sous divers ‘’angles’’.
D’ailleurs, ne dit-on pas que l’écrivain est un observation sensible au monde qui l’entoure? Il faut dire que le sujet de la femme peint, repeint et exploité sous toutes ses coutures continue de retenir l’attention.
Tati Loutard exprime ses émotions en ces termes :

J’ai voulu t’aimer comme au temps moderne,
Te bâtir comme une église
Avec des vitraux donnant des couleurs
A ma vie délavée
(…)
J’ai voulu vivre à l’abri de ton cou
Pour que ton visage soit mon clocher
Et qu’il sonne chaque jour mon désir
(5)

Toutefois, l’amour c’est un tout. Il peut à la fois être un épanouissement et une destruction.
Kodia souligne :

La beauté initiale n’est plus qu’un triste souvenir, marqué par un mariage éprouvant. Et le sourire féminin qui est en général symbole de séduction est devenu, dans cette situation, le reflet pitoyable d’une vie conjugal ratée. J. B. Tati Loutard étudie la femme sous tous les angles avec tous les sentiments qui la définissent.(6)

En effet, la vie de la femme est mise en exergue dans plusieurs situations. De sa beauté à sa vie de couple en passant par son émancipation à travers la participation à des activités intellectuelles.

Le personnage de Madame Pangala est l’illustration de deux thèmes : l’émancipation de la femme et son implication en politique. Notons que Madame Pangala est une militante du Conseil National du Mouvement des Femmes. Elle est en fait le reflet de la femme ‘’émancipée’’ qui concilie sa vie de famille et son épanouissement.

Elle partage ses journées entre la maison, le dispensaire (son lieu de travail) et l’arrondissement ou se tiennent les réunions du Mouvement des Femmes. Elle aime la discussion et la lecture qui sont pour elle deux armes qui favorisent l’émancipation intellectuelle d’une personne, à plus forte raison d’une femme. Elle n’est pas complexée devant l’homme qu’elle considère avant tout comme un être humain, à l’instar de la femme. (7)


Noel Kodia dans son roman lançait déjà une réflexion sur les maux de la société. C’est à juste titre que dans sa préface, Yves Ekoué Amaïzo constatait :
Une des résultantes en Afrique et ailleurs étant que des milliers de personnes sont forcées de quitter leur lieu de résidence sous peine de faire l’objet de tirs croisés de milices chichement dotés en armes par les non-moins discrets vendeurs d’armes légères et lourdes. Ainsi, il n’est pas surprenant que de longues files humaines en voie de dévaluation s’activent autour de ces camions qui continuent à jeter à même le sol, les stocks excédentaires de productivité arrogante de l’occident (8)

Outre la perspective sociologique, ce roman soulevait la question de la guerre et de ses conséquences dramatiques.
Ce regard sur l’écrivain Tati Loutard permet assurément de mieux connaître l’auteur. Lequel au juste ? Pardon… J’allais dire ces auteurs.
En somme, ce livre est un ‘’deux en un’’ qui souligne les travaux de deux auteurs : Tati Loutard qui occupe une place importante sur la scène littéraire Francophone. Mais aussi ce livre permet également découvrir les analyses pertinentes de Noel Kodia.

Une fois la lecture terminée, on a l’impression d’avoir pris une bonne bouffée d’oxygène et on veut poursuivre la réflexion. Alors qu’une grande révolution s’opère sur la place des femmes dans la société en général et particulièrement en politique, Madame Pangala, fait pousser la réflexion au-delà du livre.
 

Ghislaine Sathoud


Note
(1) Noël KODIA-RAMATA, Les enfants de la guerre, Paris, Éditions Menaibuc, 2005

(2) Mer et écriture chez Tati Loutard : de la poésie à la prose, Paris, Éditions
Connaissances et Savoir, 2006, p11


(3) Idem p 17

(4) Idem p29

(5)Idem p30

(6)Idem p33

(7)Idem p84

(8) Op. Cit.p13


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