Essayiste et romancier, Jean Aimé Dibakana Mouanda a publié cette année une réflexion pertinente qui définit un pan de la réalité sociologique de l’Afrique, un continent qui se veut moderne mais encore « en retard » et paradoxalement accroché à une partie de ses coutumes rétrogrades.
Voici un ouvrage qui nous rappelle la société africaine en général et congolaise en particulier. Quatre thèmes fondamentaux y définissent l’Africain de nos jours marqué par la tradition qui sommeille en nous et les nouvelles technologies de la communication et de l’information et plus précisément le téléphone portable. Au carrefour de la tradition et du modernisme, l’Afrique se pose des questions sur son quotidien qui se voit bouleversé par le choc des cultures. Et le continent subit, malgré lui, les métamorphoses et les conséquences d’un monde qui se veut « village planétaire ». L’Africain, face aux changements à lui imposés parla société, subit les lois du milieu urbain où mobilité et maîtrise de la fécondité au niveau de la femme posent problème ; ajoutées à cela la contradiction entre cadets et aînés à travers l’acceptation de la sorcellerie et l’importance du téléphone portable dans les rapports des Africains, voilà les principaux nerfs directeurs du livre de Dibakana Mouanda (2) où la littérature est aussi au service de la sociologie.
L’homme, la ville et sa mobilité à travers la vie conjugale avec son corollaire la conception
Le dynamisme social que crée le contraste village/ville impose à l’Africain une autre réalité du couple où la femme devient le pivot central dans la vie citadine, aussi la mobilité sociale influence-t-elle les cycles conjugaux. Cette étude nous rappelle que le mariage africain qui se fonde en général sur trois instances (le coutumier, l’officiel et le religieux), trouve une autre dimension en fonction du statut social des deux époux. La ville révèle une autre réalité dans le couple où l’homme veut « épouser » la civilisation occidentale. Et très souvent, l’épouse illettrée subit le coup, surtout quand l’homme évolue socialement, culturellement et professionnellement. S’y découvrent des dégâts collatéraux tels les conflits interethniques, le divorce et la polygamie. Dans un couple interethnique, fruit de la mobilité qui pousse à la découverte du milieu urbain, l’homme est parfois obligé de prendre à long terme une femme du terroir quand son épouse se montre hostile de passer ses derniers jours dans le village de son homme, de peur d’être rattrapée par les conflits interethniques comme le tribalisme et les guerres civiles. Et Dibakana Mouanda dans ses recherches de nous révéler que cette situation se remarque à l’échelon continental : « Dans plusieurs villes africaines, on a assisté à des tragédies conduisant à la rupture parfois violente et tragique des cycles conjugaux (…) Il a été ainsi pour les couples mixtes lari/bembé ou nordiste/sudiste au Congo-Brazzaville, chrétien/musulman en Côte d’Ivoire, tutsi/hutu au Rwanda, kikuyu/luo au Kenya » (p.51). Dans ces « couples à problème » au niveau urbain, on peut affirmer que la mobilité sociale de l’homme influence les cycles conjugaux quelle que soit la société où se pose aussi le problème de la contraception chez l’Africaine qui désire maîtriser sa fécondité. Mais le dialogue entre parents et enfants devient difficile, la sexualité étant un sujet tabou dans la tradition africaine ; l’éducation sexuelle se fait alors par l’intermédiaire d’autres parents ou amis. En général, on constate que la femme africaine préfère la contraception naturelle par rapport à celle qui se fonde sur la médication (peur d’une stérilité qui serait provoquée par cette dernière). Elle accepte, malgré elle, le préservatif qui irait à l’encontre du plaisir sexuel. L’église ayant gagné presque une bonne partie de la couche sociale africaine, la femme se trouve confrontée à la morale religieuse qui condamne toute forme de contraception. Et dans cette mobilité qui va du rural à l’urbain, on remarque que celle-ci ne se vit pas de la même façon.
L’acceptation de la sorcellerie en Afrique : un dilemme qui étonne
Dans le milieu urbain, la sorcellerie définit un autre type de rapport entre cadets et aînés dont les liens sont consolidés par la famille clanique. La notion de sorcellerie va de pair en Afrique avec celle de la mort. La mort naturelle est rarement acceptée en Afrique, surtout quand elle concerne la couche juvénile. Ici, intervient le pouvoir des aînés (chefs de famille) pour servir de bouclier contre la mort qui pourrait frapper un membre de la famille. La sorcellerie devient alors un moyen de régularisation sociale, surtout quand elle frappe le jeune âge. Se manifestent alors « des réactions de plus en plus violentes des cadets à l’encontre des aînés lorsque ces derniers sont accusés d’être à l’origine d’un malheur, particulièrement dans la situation de décès » (p.124). Et dans ce paradigme familial, l’auteur révèle l’importance de l’oncle maternel qui souvent a le pouvoir de vie et de mort sur ses neveux et nièces, comme on le constate chez les Kongo. Aussi les relations entre cadets et aînés signifient une famille idéale quand il y a absence de maladie et de mort prématurée. « Croire ou ne pas croire à la sorcellerie ? » telle est la question que se pose maintenant l’Africain moderne, surtout que l’Etat se trouve dans « une zone de non droit » quand il s’agit de régler les problèmes explicites liés paradoxalement à la sorcellerie qui s’avère implicite. La société africaine s’est vue imposée d’autres repères quand la dimension de la sorcellerie a changé de domaine de définition avec le phénomène des enfants-sorciers, né dans certaines villes comme Kinshasa par le biais des nouvelles « maisons de Dieu » appelées Eglises de réveil. Et à l’opposé de cette sorcellerie négative du Noir, le continent découvre la sorcellerie positive du Blanc à travers le téléphone portable qui procure des avantages sociaux quand il est utilisé à bon escient.
L’impact du téléphone portable en Afrique
Les nouvelles technologies de communication comme le téléphone portable, ont bouleversé le continent car source de nouveaux phénomènes sociaux. On a constaté que l’Afrique s’est définie comme un milieu mal préparé pour les nouvelles technologies de communication par rapport à l’Occident où elles sont entrées graduellement. Objet de mode que l’on exhibe, le téléphone portable transforme le « droit de consommer » en « devoir de consommer » malgré le pouvoir d’achat dérisoire des Africains. Et comme pour toutes les nouveautés dans la société des hommes, le portable a des avantages et des inconvénients. Il a joué un rôle sécuritaire pour son porteur pendant des moments de danger : appel à la police quand on est menacé par des malfaiteurs, appel aux parents pour prendre des précautions pendant les conflits militaires ayant marqué certains pays. Un témoignage pertinent de l’auteur dans ses enquêtes : « Lors des événements de … c’est un ami qui m’a appelé sur mon portable pour me prévenir de ne pas rentrer chez moi alors que j’étais en route (…) ; cela m’a sauvé la vie : des personnes en arme étaient à ma recherche…» (p.84). Ayant crée de nouveaux besoins, le portable a bousculé la vie privée des Africains, surtout dans les rapports cadets-aînés. Se développent des liaisons extraconjugaux entre grandes personnes et jeunes filles pour éviter quelques déboires conjugaux pour les hommes mariés. Le téléphone portable qui sert de communication à distance se met aussi au service de la prostitution dans le milieu féminin. Mais dans l’ensemble, il est profitable à l’Africain qui s’en sert à bon escient.
La littérature au service de la sociologie
S’il y a un point qui marque la scientificité du travail de Jean Aimé Dibakana Mouanda, c’est son mérite d’avoir fouillé dans l’oralité et l’écriture de la littérature africaine pour exposer la véracité de son travail. Littératures orale et écrite reviennent sans cesse au cours de ses réflexions pour soutenir ses démonstrations en dehors des témoignages des personnes abordées, éléments primordiaux dans toute recherche en sociologie. Aussi, l’auteur le spécifie dans son introduction : « Pour [ce travail], plusieurs terrains sont pris en compte. En dehors des données recueillies par nos propres soins, nous évoquons également celles récoltées par d’autres auteurs » (p.14). Et ces auteurs se retrouvent dans la littérature orale définie ici par la chanson avec des exemples des vécus quotidiens relatés par certains artistes musiciens congolais et africains cités dans ce travail. A la littérature orale, l’auteur a ajouté aussi le travail de l’écrit en nous rappelant les quelques faits pertinents du changement social en Afrique comme on peut le constater dans les livres des Congolais Dongala (p.48), et Mabanckou (p.137) et de l’Ivoirien Kourouma (p.149) pour ne citer que ces grandes figures de la littérature écrire africaine.
Pour conclure
Travail fourni et d’une richesse « inépuisable » car traitant des thèmes fondamentaux d’une Afrique qui se trouve au confluent du traditionalisme et du modernisme, cet ouvrage mérite une lecture plurielle pour comprendre les métamorphoses d’une société qui accepte celles-ci tout en essayant de s’y adapter malgré son milieu qui ne s’y est pas préparée convenablement. Et nous faisons nôtre cette appréciation de son préfacier (3) : « C’est aussi un livre de grande qualité intellectuelle parce que [son auteur] a su résister aux sirènes des grandes approches globalisantes au profit d’une approche du quotidien à la fois descriptive et interprétative qui rend compte, et bien souvent dans sa dureté, de la vie au jour le jour des urbains africains ». L’étude de Dibakana Mouanda, un livre qui donne une autre dimension à l’acceptation des métamorphoses que subit le continent au seuil de ce XXIè siècle.
Notes
(1) Jean Aimé Dibakana Mouanda, Figures contemporaines du changement social en Afrique, l’Harmattan, 2008, 168p.
(2) Enseignant et docteur en sociologie, J.A. Dibakana Mouanda travaille pour une Communauté d’agglomération en région parisienne. Il est aussi l’auteur d’études publiées dans les revues spécialisées en sciences humaines, d’un essai L’Etat face à la santé de la reproduction en Afrique noire et d’un roman Ascension Férié, deux ouvrages publiés respectivement en 2004 et 2006 chez l’Harmattan.
(3) Dominique Desjeux est anthropologue et professeur à la Sorbonne (Université Paris-Descartes).
