Nicolas Sarkozy l’annoncé vendredi dernier en clôturant les « Etats Généraux de la presse » : les marchands de journaux seront exonérés de charges à hauteur de 30% de leurs cotisations sociales, soit une moyenne de 4 000 € annuel par exploitant. Les charges patronales des sociétés de portage seront aussi supprimées pour tous les porteurs payés au SMIC et le futur régime fiscal des éditeurs de presse en ligne permettra l’exonération de la taxe professionnelle.
Tout le monde, naturellement, trouvera bel et bon ces nouvelles mesures qui devraient, sur le papier, favoriser le développement de la presse écrite. Fort bien.
Ces mesures n’en sont pas moins emblématiques d’une politique de déréglementation fiscale néolibérale beaucoup plus générale qui ne dit pas son nom et dont il faudra bien, un jour, payer la note.
En 2007, on ne le répétera jamais assez, les allégements de charges dont ont bénéficié les entreprises se sont ainsi élevés à plus de 34 milliards d’euros, selon la CFDT. Les détaxations des heures supplémentaires à plus de 6 milliards. Si l’on ajoute à cela, selon la commission des affaires sociales de l’Assemblée nationale, 80 milliards d’euros évaporés dans des dizaines de niches fiscales toujours « dormantes », plus 74 milliards dus à la fraude fiscale, ce sont quelques 184 milliards d’euros, dont la puissance publique aurait bien besoin pour réduire la dette, « relancer » le pouvoir d’achat et consolider les comptes de la sécurité sociale, qui se sont envolés en fumée en deux ans.
Une paille ! Ou plutôt un baobab si l’on se rappelle que la dette publique de la France tourne autour de 1 200 milliards d’euros, que le premier plan de relance, pourtant considéré comme riquiqui, coûtera au moins 5 milliards sur les 26 officiellement annoncés et que les banques vont se nouveau se goinfrer de quelques 10 milliards après les dix premiers déjà débloqués. Sans contre partie et sans quasi contrôle fort un joli cinéma médiatique…
Tout cela pour rappeler quoi ? Que les cotisations sociales, depuis trois générations, servent pour l’essentiel -ou plutôt servaient- à financer une protection sociale que le monde entier nous enviait et un système de retraite par répartition qui a, quoiqu’on en pense, tenu bon face à la crise. En évitant, au contraire de ce qui s’est passé aux Etats Unis ou en Grande Bretagne, à des dizaines de millions de retraités de boire la tasse grâce à des tournantes financières solidaires non dépendantes de la Bourse.
Les impôts, dont il est aujourd’hui fort dans le vent de contester le principe républicain, servent aussi -ou servaient- à maintenir tant que faire se pouvait la qualité des services publics, à financer des hôpitaux, des écoles, à entretenir... les prisons, à maintenir le réseau routier, à permettre une véritable « péréquation » entre les collectivités territoriales (départements et régions), sinon à les aider à financer leur politique de développement ou d’aménagement urbain. En particulier dans les banlieues…
Cette politique de dérèglementation -qui évacue sciemment toute réforme fiscale juste et qui tarit la manne des collectivités locales- a donc un prix, et un prix social.

Les soi disantes « réformes » qui visent notamment à « rentabiliser » sans le dire les hôpitaux, à consolider le capital au détriment du travail, à supprimer des dizaines de milliers de postes dans la Fonction publique (poste, éducation nationale, etc.), à désengager l’Etat d’une partie de ses missions régaliennes, à privatiser plus que de raison des secteurs comme l’énergie, les télécommunications ou les autoroutes, à consolider la puissance des compagnies d’assurances au nom de la « responsabilité », etc. relèvent d’une logique plus idéologique qu’il n’y parait. En tout cas d’une politique qui traduit une conception fort peu « solidaire » de la vie commune, du destin collectif.
Cette politique, déterminée pour une grande part par le Traité de Lisbonne, cosigné à l’époque par le gouvernement de cohabitation Chirac-Jospin, est aujourd’hui conduite à la cravache par le gouvernement Fillon sous la férule de Nicolas Sarkozy, grand VRP devant l’Eternel d’un « mini traité » dont les Français avaient pourtant refusé le principe en s’opposant à près de 55%, en mai 2005, au projet de constitution européenne, à tout le moins à sa philosophie néolibérale. Fondée sur la fameuse "concurence libre et non faussée", nouvelle religion de tous les fanatiques du libéralisme global.
La « crise », dont nous rabattent les oreilles tous ces grands manitous qui en sont d’une certaine façon responsables, a bon dos.
Les pourfendeurs de l’immobilisme, les tenants de LA réforme à tous crins, sont d’abord les fascinés du grand marché, de l’individualisme forcené, de la religion du fric à tout va, de l’explosion du droit du travail, de la croyance à l’inégalité naturelle, les pourfendeurs de la gueuze républicaine, les paniqués de 68, la bonne vieille droite française tout simplement qui tient avec jouissance sa revanche politique, sa révolution néoconservatrice… vingt ans après Reagan et Thatcher !
Cette droite néolibérale, qui a aussi culturellement pollué l’esprit public avec le consensus mou d’une partie des médias, mis l’Etat républicain sous les fourches caudines d’un petit empereur comme jamais depuis 1958, trahit l’esprit de la Résistance en renouant avec l’esprit de la révolution nationale en créant sans honte un ministère de l’Identité nationale, est dangereuse pour la démocratie. Comme est symboliquement dangereuse la pente d’un pays qui voit ses gardes à vues, dont moult pour un oui ou pour un non, passer de 350 000 et des poussières en 2002 à plus de 520 000 en 2008, son grand surintendant préférer le curé au maitre d’école en oubliant une tradition laïque de paix publique dont il devrait être le garant, ou le pouvoir d’un seul, au-delà de discours simplistes, s’imposer contre la volonté commune. Sans écoute, sans partage, et sans réels contre-pouvoirs.
Le reste, comme la criminalisation de la psychiatrie, la main mise du pouvoir sur les patrons des médias publics, la mise au pas de la justice, la tentation sécuritaire du fichage ou l'absence de tout dialogue social digne de ce nom, relève presque de la mauvaise littérature. Tout comme le désespérant manque d’imagination du parti socialiste « jospinaubrisé ».
QUAND LE BON PERE HUGO SE LACHAIT…
« C’est est un homme de moyenne taille, […] c’est un personnage vulgaire, puéril, théâtral et vain. Certes, ce cerveau est trouble, ce cerveau a des lacunes, mais on peut y déchiffrer par endroits plusieurs pensées de suite et suffisamment enchaînées. (…) Il sait ce qu’il veut, et il y va. A travers la justice, à travers la loi, à travers la raison, à travers l’honnêteté, à travers l’humanité, soit, mais il y va. Ce n’est pas un idiot. C’est tout simplement un homme d’un autre temps que le nôtre. Il semble absurde et fou parce qu’il est dépareillé.
Il se laisse volontiers entrevoir socialiste. Il sent qu’il y a là pour lui une sorte de champ vague, exploitable à l’ambition.
Annoncer une énormité dont le monde se récrie, la désavouer avec indignation, jurer ses grands dieux, se déclarer honnête homme, puis au moment où l’on se rassure et où l’on rit de l’énormité en question, l’exécuter.
Il recule quelquefois, non devant l’effet moral de ses actes, mais devant l’effet matériel.
Il a réussi. Il a pour lui désormais l’argent, l’agio, la banque, la bourse, le comptoir, le coffre-fort, et tous ces hommes qui passent si facilement d’un bord à l’autre quand il n’y a à enjamber que de la honte.
Une chose me frappe pourtant, c’est que dans toutes les qualités qu’on lui reconnaît […] dans tous les éloges qu’on lui adresse, il n’y a pas un mot qui sorte de ceci : habileté, sang-froid, audace, adresse, affaire admirablement préparée et conduite, instant bien choisi, secret bien gardé, mesures bien prises. Fausses clefs bien faites. Tout est là. … Il ne reste pas un moment tranquille ; il sent autour de lui avec effroi la solitude et les ténèbres ; ceux qui ont peur la nuit chantent, lui il remue. Il fait rage, il touche à tout, il court après les projets ; ne pouvant créer, il décrète.
Non, cet homme ne raisonne pas ; il a des besoins, il a des caprices, il faut qu’il les satisfasse. Ce sont des envies de dictateur. La toute-puissance serait fade si on ne l’assaisonnait de cette façon.
Depuis trente-six ans il y avait en France toutes sortes de choses pernicieuses : cette "sonorité", la tribune ; ce vacarme, la presse ; cette insolence, la pensée ; cet abus criant, la liberté ; il est venu, lui, et à la place de la tribune il a mis le sénat ; à la place de la presse, la censure ; à la place de la pensée, l’ineptie ; à la place de la liberté, le sabre ; et de par le sabre, la censure, l’ineptie et le sénat, la France est sauvée ! Sauvée, bravo ! et de qui, je le répète ? d’elle-même ; car, qu’était-ce que la France, s’il vous plaît ? c’était une peuplade de pillards, de voleurs, de jacques, d’assassins et de démagogues.
L’acabit de l’individu se refuse de fond en comble à la grandeur, même dans l’infamie. Faire hausser les épaules au genre humain, ce sera sa destinée. […] Il sera hideux, et il restera ridicule. Voilà tout. L’histoire rit et foudroie. […] L’historien ne pourra que le mener à la postérité par l’oreille.
Je ne sais quelle gangrène de prospérité matérielle menace de faire tomber l’honnêteté publique en pourriture.
(…) Oui, quelquefois, aux paroles superbes qui lui échappent, à le voir adresser d’incroyables appels à la postérité, à cette postérité qui frémira d’horreur et de colère devant lui, à l’entendre parler avec aplomb de sa « légitimité » et de sa « mission », on serait presque tenté de croire qu’il en est venu à se prendre lui-même en haute considération et que la tête lui a tourné au point qu’il ne s’aperçoit plus de ce qu’il est ni de ce qu’il fait ».
Victor Hugo. Août 1852. « Napoléon le Petit ». Réédité chez Actes Sud (2007).







