Dimanche 01 Février 2009
Le Journal du Dimanche
Depuis douze jours, la grève générale paralyse la Guadeloupe. Vie chère, pénurie de logements, chômage massif... Les habitants de l'île sont fatigués. Et puis il y a cette vieille douleur qui vient du passé. Yves Jégo, secrétaire d'Etat chargé de l'Outre-Mer, arrive dimanche pour tenter de dénouer la crise.
Ce sont des ribambelles de non-dits qui fondent au soleil, des tabous retors emportés par les alizés. Odile, une manifestante rencontrée vendredi dans les rues de Pointe-à-Pitre, entame la trentaine. Pour vivre en Guadeloupe avec 1000 euros par mois, cette célibataire a dû développer des talents de magicienne qu'elle cache à ses proches. Elle a renoncé à la viande et au cinéma, "passe au large des boutiques" pour éviter d'être tentée et avoue rouler sans assurance. "On se débrouille grâce au système D. Mais tout augmente sans cesse. Ça ne peut plus durer !" Pour la première fois cette année, Odile ne peut même pas s'offrir un costume neuf pour le carnaval, son "seul petit luxe".
Comme cette jeune femme, quelque 30 000 Guadeloupéens ont manifesté vendredi dans la capitale économique de l'île. Lycéens ou retraités, salariés ou chômeurs, fonctionnaires ou précaires et même petits chefs d'entreprise et professions libérales sont venus soutenir le collectif syndical et associatif "Lyannaj Kont Pwofitasyon" (Collectif contre l'exploitation outrancière, LKP) dans sa lutte contre la vie chère, au dixième jour de la grève générale entamée le 20 janvier. Un rassemblement géant comme la Guadeloupe, île rebelle à forte tradition syndicale où les conflits sectoriels fleurissent comme les ibiscus, n'en avait jamais connu. Un succès surprenant compte tenu de la pénurie d'essence causée par une autre grève qui touche les stations-service. "Rapporté à l'échelle nationale, c'est deux fois Mai 1968!", commente le socialiste Victorin Lurel, député et président de la région Guadeloupe.
Révolution sociale?
Air songeur et poing levé, Elie Domota, porte-parole du collectif LKP, contemple depuis un balcon la foule massée à l'extérieur du palais de la Mutualité, le QG des grévistes situé à Pointe-à-Pitre. Il y a deux semaines, le nouveau patron du très puissant syndicat indépendantiste UGTG, par ailleurs directeur adjoint de l'ANPE locale, était encore un inconnu pour les Guadeloupéens. Mais sa moustache et ses chemisettes bariolées sont désormais célèbres dans toute l'île. La population l'a vu tenir tête au préfet de région et aux élus de tous bords lors de longues et infructueuses négociations retransmises en direct sur la chaîne privée Canal 10 et sur RFO. Guadeloupéens d'en bas et intellos de l'université des Antilles ont apprécié ses questions simples ("Pourquoi est-il impossible de trouver 200 euros d'augmentation pour les Guadeloupéens quand on trouve des milliards pour les banques ?") et ses démonstrations pleines de bon sens sur le coût exorbitant de la vie. "C'est maintenant un demi-dieu. On a trouvé notre Obama", jubile Claude, un électricien à la retraite qui vivote avec 600 euros par mois.
Au palais de la Mutualité, ils sont nombreux à rêver que la grève soit le prélude à une révolution sociale. "La population est confrontée à la cherté de la vie, à une pénurie de logements, à un chômage massif. Nos revendications constituent le cahier de doléances des Guadeloupéens", assène Elie Domota. Le patron de l'UGTG sourit malicieusement : "Si ça marche, c'est peut-être grâce à notre slogan." "La Gwadloup sé tan nou, la Gwadloup a pa ta yo, yo péké fè sa yo vlé an péyi an nou" ("La Guadeloupe nous appartient, elle ne leur appartient pas, ils ne feront pas ce qu'ils veulent dans notre pays"). Le refrain en créole est sur toutes les bouches, scandé dans tous les cortèges. Il se décline même sur les tee-shirts.
Discrimination raciales
Le collectif LKP affirme vouloir redonner de la "fierté" aux Guadeloupéens "On est toujours dans une société esclavagiste", dénonce Elie Domota. Pour lui, les descendants des colons, ces "békés féroces" qui contrôlent tout le commerce et se font des marges astronomiques, sont les grands responsables de la hausse des prix. Quand la lutte des classes se confond avec la lutte des races... Et le syndicaliste indépendantiste de fustiger les "discriminations raciales" qui cantonnent les "Noirs" à des emplois subalternes. "On fait venir des cadres de métropole dans les supermarchés et on réserve les emplois de vigiles à nos jeunes diplômés! Dans l'administration, c'est pareil. La standardiste est noire mais les dirigeants des services sont tous blancs !"
Alors que les écoles, les entreprises et les commerces (à l'exception des épiceries de proximité) sont fermés depuis plusieurs jours, une bonne partie de la population semble épouser la colère - si ce n'est les revendications - des grévistes. Même si quelques-uns glissent, comme ce fonctionnaire: "Les gens aimeraient travailler, mais la pénurie d'essence les en empêche. Le collectif a même eu recours à l'intimidation pour forcer les gens à se mettre en grève."
Maryline Abenaqui, une femme de 50 ans qui travaille auprès de personnes âgées, vient de faire ses courses dans la supérette de son quartier, où les approvisionnements se font au compte-gouttes. Sur les étagères, les petits pots pour bébé et les conserves de légumes commencent à manquer. "C'est plus cher qu'au supermarché mais je m'en fiche. C'est pour la bonne cause. Je soutiens la grève. Je n'ai pas peur que la nourriture vienne à manquer, les grévistes ne peuvent pas se le permettre." Un enthousiasme partagé par Samantha, jeune célibataire de 23 ans qui se déplace désormais à pied dans Pointe-à-Pitre, ville western silencieuse et déserte : "Il était temps de dire haut et fort qu'il n'y a pas d'égalité entre les races ici."
"Les prix sont fous ici"
Sous couvert d'anonymat, quelques chefs d'entreprise békés, pourtant inquiets pour leur trésorerie et révoltés contre ces "agitateurs marxistes-léninistes ou anarcho-libertaires", disent comprendre la révolte des manifestants. "Les prix sont fous ici. Il y a une grande opacité dans le système des importations", soupire un quinquagénaire. La patronne d'une boutique de vêtements du centre-ville constate tristement qu'un "esclavage moderne" perdure et que ses employées, noires, "portent en elles une douleur qui vient du passé". Reste que, pour le patron du Medef local, Willy Angèle, si le constat de la faillite du modèle économique et social guadeloupéen se justifie, le recours à la grève générale s'avère "dangereux". "C'est comme si on prenait plaisir à se suicider", souffle-t-il, épuisé après des jours de vaines négociations. Ce métis craint que les grévistes cherchent à "dresser les Noirs contre les Blancs" : "Il y a des gens qui développent le concept d'une identité fermée. C'est très inquiétant."
Après avoir semblé débordés par la société civile, les élus locaux se sont remis en selle, alors que le préfet s'est retiré des négociations mercredi. Les présidents socialistes du conseil général et du conseil régional de Guadeloupe ont accepté vendredi de puiser dans leurs budgets pour donner des gages aux grévistes et prônent l'élaboration d'un nouveau projet de développement pour l'île. Le président de la région Victorin Lurel en appelle au président de la République pour mettre fin à la crise. Même la députée (UMP) Gabrielle Louis-Carabin semble décontenancée par le silence de l'Elysée et de Matignon : "C'est vrai que les Français de métropole ont des difficultés, mais on fait partie de la France. On explose et on dirait que ça n'intéresse personne."
Paris semble finalement avoir entendu le message. Hier soir, Yves Jégo annonçait son arrivée ce dimanche sur l'île. "Je n'ai pas de date de retour et resterai sur place aussi longtemps que nécessaire", nous précisait le secrétaire d'Etat chargé de l'Outre-Mer. "Il y a une Guadeloupe à deux vitesses, un problème d'inégalité dans la répartition des richesses. Mais il faut absolument éviter un effondrement économique. Il y aura donc une dépense publique supplémentaire, que je ne peux pas chiffrer pour l'instant."
Sylvie Véran NouvelObs.com
Retour sur la « manifestation » de Saint-Lo (50)…
Le décalage est énorme... Entre les gens "normaux" et eux, je crois qu'il faut poser les choses comme cela. Je suis très inquiet pour la démocratie. Elle se fonde sur la notion de représentativité, où est cette représentativité, aujourd'hui ? Les "élites" organisent leur survie comme elles peuvent. Les autres trinquent. Cette histoire va mal tourner, j'en suis persuadé maintenant.
François (01/02/09)







