Dès la création de ces pages clandestines, je me suis dit qu’au cinquantième article je les enverrais à ma sœur. Bien. Avec celui-ci, ça fait six. On n’est pas arrivés. A moins qu’elle ne me trouve avant…
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Mon bloc perso.
Souffler des mots comme on souffle du verre, des larmes solides, fragiles et transparentes, toutes sœurs et toutes différentes, abandonnées au regard, à l’émerveillemen t, ou au piétinement du monde.
Souffler des mots comme au théâtre, parce que celui qui sait est caché. Souff ler des mots comme on fait des bulles de savon, pour jouir de la beauté du trois fois rien, pour rire des prisons d’air, pour tenir le petit flacon de plastique jaune, pour perdre du temps à en gagner.
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Publié le 21 novembre 2006 à 23:04
Dès la création de ces pages clandestines, je me suis dit qu’au cinquantième article je les enverrais à ma sœur. Bien. Avec celui-ci, ça fait six. On n’est pas arrivés. A moins qu’elle ne me trouve avant…
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Publié le 21 novembre 2006 à 22:56
Parfois le téléphone sonne. Ce n’est pas moi qui décroche et j’entends « C’est pour toi, c’est ta sœur ». A CHAQUE fois mes lèvres s’ouvrent pour demander « Laquelle ? » puis aussitôt se referment sur la même stupéfaction. Pourquoi, après deux ans et demi, continué-je à poser silencieusement une question qui n’a plus de sens ?
Publié le 20 novembre 2006 à 11:22
Oh comme j’aurais voulu être là-bas avec toi pour mettre tout de suite mes yeux dans les tiens et ne pas laisser ton regard désespéré se perdre dans le grand hall de l’aéroport ! Pour te prendre dans mes bras et te serrer très fort, très longtemps, très doucement. Pour recueillir chaque larme, chaque sanglot, chaque parole de rage et de tristesse, et être certaine que ton cœur soit bien essoré, débarrassé de ce trop-plein d’amertume et de chagrin, même si je sais qu’il en restera un peu dans les coins. Pour te dire que je comprends ta déception. Pour te dire que ce n’est qu’un stupide cauchemar, et que bientôt, dans la vraie vie, tu monteras dans cet avion. Publié le 18 novembre 2006 à 22:34
Elle était l’amour de sa vie. Dès le jour de sa naissance, tous les jeux, tous les rires, toute la tendresse, toute la bienveillance, toute l’inquiétude, toutes les chasses au trésor, tous les voyages à Lisbonne, tout l’émerveillement étaient prêts pour elle. Elle voulait lui apprendre à être heureuse, elle qui, déjà certainement, doutait de pouvoir l’être un jour. Et elle y parvint car la petite fille sut en effet très tôt rire, jouer, désirer sans retenue. Elle lui a donné tout ce qu’elle pouvait donner, parfois trop, parfois mal, mais certainement bien plus que tout autre ne l’a fait à l’exception de sa mère. Sur les photos qui les montrent ensemble, ses yeux et son sourire irradient l’amour et semblent affirmer « c’est moi qui m’occupe du bonheur de cette enfant ». Du bonheur emballé dans beaucoup de chagrin. Le cadeau était si merveilleux et celle qui l’offrait si follement aimée que la petite fille a gardé le papier. Si elle avait perdu l’amour de sa vie, elle en serait morte elle-même. Mais elle ne l’a pas perdue. C’est le contraire qui est arrivé. C’est l’amour de sa vie qui a perdu celle qui l’aimait. Elle n’en est pas morte. Elle se trimballe juste un cœur très gros, très lourd, qu’elle tâche de cacher du mieux qu’elle peut. Elle le cache derrière ses jours heureux. Elle le cache derrière la fumée de sa cigarette assassine. Elle le cache derrière le sourire de son chien. Et moi je le vois, pourtant, ce cœur si lourd, mais je n’arrive pas à le soulever, ne serait-ce que pour le porter un peu à sa place, quelques minutes, quelques heures… L’amour de sa vie a eu vingt-cinq ans il y a quelques jours. Celle qui l’aimait tant aurait célébré ces vingt-cinq années de manière exceptionnelle, à n’en pas douter. Mais parce qu’il y a bientôt trois ans elle a eu trente-quatre ans pour toujours, l’amour de sa vie fête désormais tous ses anniversaires sans elle. Et moi je reste là, avec la petite fille devenue grande, à ne pas savoir comment l’aimer autant, à pouvoir mais à ne pas savoir. Publié le 13 novembre 2006 à 23:02
Parfois je marche le long des quais de cette petite ville ensoleillée. C’est l’automne, l’air est encore doux, les arbres ont encore beaucoup de feuilles. Leur bruissement est à peine audible à cause de la circulation mais je les sens mouvantes au dessus de ma tête. A ma gauche l’eau plie et déplie ses éclats blancs. A ma droite les platanes exhibent leurs blessures et absorbent par intermittence les voitures, les façades, les passants sur le trottoir d’en face. Et soudain je pense à elle. Je me dis que je vais la voir, ou plutôt l’apercevoir. Ce sera très rapide, un éclair. Sa silhouette de jeune fille, sa démarche un peu rigide, ses épaules frêles et voûtées, ses traits longs et fins, son visage aussi infranchissable qu’un mur, ses lèvres serrées, son regard fixe, empreint de tristesse ou de colère, c’est selon. Puis je sais que je ne la verrai pas. Il n’y a pas de fantôme dans cette ville. Je serre les mâchoires, je serre mes poings dans mes poches. Je ne pleure pas. Je respire lentement, et peu à peu ma poitrine s’apaise, ma gorge se dénoue. L’hiver prochain sera le troisième depuis son départ. Et comme les hivers précédents, à chaque fois que je marcherai dans la ville, j’aurai peur de reconnaître son écharpe et son bonnet autour d’un cou et sur une tête inconnus. Une écharpe et un bonnet de laine épaisse, avec des rayures écrues et vert kaki. J’ai tant regretté de les avoir donnés à Emmaüs. Aujourd’hui, j’aimerais les avoir, les savoir bien rangés au fond d’une armoire, et, de temps en temps, les porter. Un peu plus loin, c’était chez elle. Mais je fais demi-tour pour me diriger vers ma voiture. Je ne passe jamais dans sa rue. |
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