Je lis l’évocation de ce moment où tu as appris la mort de notre sœur et ma conscience est submergée par le souvenir de la scène. Maman en larmes, toute petite autour de son cœur fracassé, moi les yeux rougis, moi la porteuse du message de mort, papa et sa douleur terrée au fond de lui-même, et, …, je ne sais même plus si notre frère était déjà là. Toi, tu viens juste de passer la porte et tu as tout compris, tu serres déjà maman dans tes bras, comme je l’ai fait quelques minutes plus tôt, et tu ne pleures pas. Après, je ne sais plus.
Mais avant même que ces terribles instants surgissent dans ma mémoire, pendant une fraction de seconde, en lisant ton article, j’ai eu le sentiment de vivre cet événement à travers toi. Pendant une infime partie du temps, j’étais toi.
J’étais dans la voiture, je revenais d’une journée de travail excessivement torturante, mon portable sonnait, je décrochais, c’était ma sœur aînée. Mon cerveau analysait et classait aussitôt cet appel dans la catégorie des choses anormales, parce qu’elle ne m’appelait jamais à cette heure-là d’habitude, parce qu’elle ne m’appelait pas souvent de toute façon. Parce que, curieusement, elle ne me parlait pas mais me transmettait une donnée : « Je suis chez les parents ». Mais qu’est-ce qu’elle faisait là, en pleine semaine, alors qu’elle prépare son concours, et que ce n’est pas dans ses habitudes de faire deux cents bornes pour venir nous voir ? Et parce qu’en me posant une question dont la réponse était apparemment laissée à mon libre choix, « Est-ce que tu peux venir ? », elle m’intimait de le faire. Parce que sa bouche prononçait une non-phrase, de la façon la plus neutre possible, à la façon d’un télégramme sonore. Parce qu’en ne disant rien, elle me disait tout. Elle me disait de rappliquer chez les parents tout de suite, elle me faisait comprendre qu’il se passait quelque chose de grave, elle ne voulait pas en dire plus pour ne pas m'affoler.
Immédiatement, je pensais à mon autre sœur. Elle était morte. Nous redoutions sa mort depuis tant d’années, alors si c’était maintenant ? Si elle était enfin là ? Cette mort que nous avons repoussée, combattue, dénoncée, interdite ; cette mort qui nous a fait crever de peur mille fois ; cette mort que l’exaspération, la tristesse et la compassion nous ont conduits à désirer parfois.
Ou alors ce n’était pas cela. Je ne voulais pas que ce soit cela. L’angoisse empêchait l’air de pénétrer dans ma gorge. Ma sœur aînée, son mec l’avait peut-être plaquée. C’était possible, après tout. Il n’y avait plus que deux pensées dans ma tête, deux pensées sur une mer de plomb. Une pensée à laquelle je m’accrochais comme à une bouée percée. Et une autre, attachée à mon corps et m’entraînant au fond d’un abîme obscur et peuplé de monstres prêts à me déchiqueter. Et je coulais, j’avalais l’eau, je sentais mes poumons et mon ventre se remplir de terreur. Je sentais bien que la probabilité qu’Elisabeth soit morte était incomparablement plus forte que celle qu’Anne-Marie soit de nouveau célibataire.
Rouler, tenir mes nerfs, garer la voiture, ouvrir la porte de la maison, voir maman. Je sens les monstres dans mon dos, mais à qui le dire, qui appeler à l'aide ? Tout le monde ici est déjà tellement triste. Je ne vois plus que maman. Elle pleure la mort de son enfant. Je connais cette douleur sans nom. Alors je la prends dans mes bras et je me tais.
