La magie d'une rencontre, quand on ne s'y attend pas, dans un endroit aussi improbable que naturel, quand deux coeurs se parlent et tissent une alchimie due aux drames et aux chagrins de la vie...
Une visite imprévue dans un magasin à la fin d'une journée en pointillés... Une vendeuse à l'allure d'un roseau gracile et gracieux... Je ne sais pas pourquoi l'image d'un roseau me vient à l'esprit mais son histoire me prouvera que je ne suis pas bien loin de la réalité. Jeune femme blonde et mince, fragile et romantique avec dans le regard ce je ne sais quoi qu'ont seulement les gens qui reviennent de loin. Elle parait si jeune pour les 35 années qu'elle avoue...
Elle dit me reconnaître mais ne sait plus d'où... Le nom que j'annonce n'existe pas dans son ordinateur, j'essaye l'autre, celui d'avant... Non seulement il y est mais sa mémoire à elle lui donne aussi la réponse instantanément. On se connaissait à cause du dentiste, elle y était secrétaire médicale, dans une autre vie, elle aussi... J'explique le changement de nom, vous savez le fameux mot en D... Elle me demande si c'est pas trop dur, si ça se passe bien, les enfants, les questions habituelles quoi... Elle s'excuse fébrilement plusieurs fois de sa curiosité, m'explique que elle aussi, le mot en D... pas facile... Je lui réponds des banalités, que tout se passe bien, pas de soucis, les enfants vont bien...
Puis soudain son histoire à elle se révèle et se dévoile, et je comprends mieux la connexion à laquelle je tentais de résister malgré tout.
Refaire sa vie, pas évident me dit-elle, et dans ses yeux une immense tristesse, de ces tristesses qui viennent de loin et restent longtemps. Pas d'enfant heureusement me dit-elle avec son pauvre sourire, un nouvel amour, rencontré l'été dernier, un début de nouvelle vie, mais des nuages de plus en plus dévastateurs, le manteau de la dépression en dents de scie, et soudain, plus rien. Un suicide, il y a tout juste un mois, et l'incompréhension terrible de ce geste qui subsiste dans son regard, dans sa vie, dans son coeur meurtri... J'ose à peine entrevoir le calvaire qu'elle doit vivre depuis un mois. Un tout petit mois, trente petits jours, une vie qui s'écroule, un univers à reconstruire seule... Et pourtant elle est là, tel mon roseau qui plie mais ne se rompt pas, avec cette force fragile qui émane de tout son être, à essayer de trouver un sens à tout ça, à sentir ma détresse cachée aussi, à vouloir que je lui dise et qu'on partage...
Alors je lui dis, un peu en vrac et brièvement mais je lui dis. Certains mots la font tressaillir malgré elle, témoin d'une peine encore trop fraiche et trop récente. On se regarde, on n'est plus qu'elle et moi, on ne voit plus les autres vendeuses, je ne sais pas s'il y a d'autres clients, moments vécus hors du temps et de l'espace.
Jolie Chrystèle, que j'aurais aimé avoir des mots de réconfort et d'espoir pour toi, tu étais si touchante enveloppée dans la tragédie funeste de ta jeune vie, c'est toi qui essayais de me redonner espoir alors que je ne sais pas d'où tu puises cette énergie de vivre qui brûle si fort en toi. On a fini par se redire des banalités histoire de pouvoir se quitter mais cette rencontre m'a remuée. Je ne t'aurais pas reconnue... toi tu dis n'avoir jamais oublié mon visage...
Il s'en passe des choses en un mois... il m'aura fallu ça pour retrouver un début de motivation dans mon travail, ne plus compter les heures en se demandant pourquoi on est là, vouloir à nouveau accomplir des choses, avoir des objectifs... C'est encore fragile mais ça revient en moi, s'accrocher encore un peu. Et pourtant, pouvoir s'écrouler en une microseconde, en un instant d'inquiétude sournoise, fichue connexion, relation fusionnelle en émoi, savoir et sentir, savoir et ne plus dire, savoir sans demander, sentir au plus profond de soi, espérer si fort que la guérison viendra et que ses espoirs renaîtront et son goût à la vie aussi...

