Olivier pousse la porte du Café de la Poste dans le 18e. Gilles est déjà là, clope au bec.
« Ben alors, tu ne sais pas que c'est interdit maintenant ? »
« Oh, ne fais pas chier avec ça, ils nous gonflent ! On ne peut plus rien faire. Bientôt on n'aura plus que le droit de défiler en rang pour aller bosser, tu verras... Qu'est-ce que tu prends ? »
« Comme d'hab, un Martini blanc. Bon, à part ça, ça va ? »
« Mouais, si on veut, dit Gilles. Je commence en avoir marre de ce barnum. Avec les élections, cette fois-ci, j'ai vraiment l'impression d'assister à un combat de roquets. J'avais jamais ressenti ça à ce point, je crois que cette année ça va voler bas, les scuds et les coups tordus ? Comme y disent, c'est une nouvelle génération ! Mais c'est aussi des mercenaires, ils sont tous prêts à tuer père et mère pour y arriver, c'est dingue? »
« Ouais, ça t'as raison, ça va cogner, ça commence déjà. Tiens voilà Claire.
Salut ma belle, tu vas bien ? »
« Oui, en pleine forme, et vous les copains ? »
« Moi ça va, mais l'ami Gilles, lui, il commence déjà à prendre les boules avec l'élection? »
« Ça m'étonne pas, hein mon Gilou, on part toujours au quart de tour ! »
« Mmummmm ! »
« Et Yvon, qu'est-ce qu'il fout ? Ah, ben tiens, quand on parle du loup... Salut mon Yvon, ça fait plaisir de te voir, ça va bien ? »
« Salut tout le monde, t'es encore avec ta clope, toi ? »
« Ça recommence ! On n'en a pas fini avec cette connerie ? »
« Patron ! Tu nous apportes un Martini blanc, deux Ricard et, tu prends quoi la Clairette ? Un Perrier rondelle et des « grignottades ». Merci ! »
« Qui a regardé Sarko, l'autre soir ? » Demande Olivier.
« Moi, répond Claire, c'était pas mal, je trouve qu'il ne s'en est pas trop mal sorti, non ? »
« Tu parles, c'est bidon ces émissions, grommelle Gilles. Tout est fait pour mettre en valeur l'invité. Ceux qui viennent vendre leur soupe dans ces cirques médiatiques jouent sur du velours ! Surtout Sarko, il vient chez lui... »
« Mais pourquoi tu dis ça ? » Demande Yvon.
« Attends, ces mecs-là, comme Sarko ou autres, sont des professionnels des médias et de la télé en particulier, ils s'entraînent régulièrement avec des coachs, et en face tu mets une centaine de pékins dont certains arrivent à peine à formuler une question cohérente. La plupart sont intimidés de se retrouver en face d'un homme de pouvoir puissant, et puis ils sont là depuis le matin tôt, ils sont crevés quand arrive l'heure de l'émission, alors que l'autre, il arrive tout droit de sa douche, frais et dispos, on lui a probablement donné le contenu des questions, pour lui c'est du billard. »
« Mais qu'est-ce qui te permet de dire des choses pareilles » Dit Claire.
« Mais écoute, ils sont tous plus ou moins cul et chemise avec les médias, ces politiques, Sarko en particulier. Tu t'imagines quand même pas qu'ils vont s'amuser à les mettre en difficulté ! Ils sont là pour leur servir la soupe, un point c'est tout. »
« Toujours aussi modéré le Gilou, hein ! »
« Je suis sûr d'avoir raison, trop de connivence dans tout ça, c'est pas clair. Et puis, y a autre chose. Ceux qui arrivent tant bien que mal à poser une question n'ont aucune possibilité de relancer après la réponse du candidat, alors il peut bien répondre ce qu'il veut pour se faire mousser, de toute façon t'as pas le droit de ne pas être d'accord avec sa réponse. C'est bidon. En plus on découvre que celui qui a organisé l'émission, comme par hasard, est un copain de Sarko. C'est vachement encourageant pour les autres candidats, non ? »
« Mais tu ne penses pas qu'il puisse y avoir des gens honnêtes et impartiaux quelle que soit leur couleur politique ? » demande Olivier.
« Et ben non, il faut arrêter de chercher à tout arrondir. Moi je commence à en avoir marre de ce politiquement correct ou de cette langue de bois qui voudrait nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Bien sûr que TF1 est proche de Sarko, le réalisateur de l'émission aussi, et puis c'est lui qui fait la première émission, et comme par hasard, quand Sarko va dans le JT après son investiture, enfin son plébiscite, à l'UMP, c'est sur TF1 ? Ca te pose pas de problème ? Ca te paraît pas suspect ? Ça te suffit pas pour mettre en doute toute cette putain de machinerie ! »
« Mais quelle machinerie ? Tu es complètement parano mon vieux ! » Dit Yvon.
« Cela dit, il a quand même un peu raison, intervient Claire, c'est quand même bizarre de voir que ce mec, il a des copains plutôt pratiques pour lui. Si tu additionnes tous ses potes, tu te rends compte que, comme par hasard, ils contrôlent à eux tous pratiquement tous les médias puissants de France, voire d'Europe. Bouygues, Dassault, Lagardère, etc.? Vous trouvez ça normal, vous ? »
« Tu exagères, dans ces grands groupes il y a des milliers de personnes qui ne sont pas toutes dévouées à Sarkozy, quand même, il ne faut pas faire d?amalgame quand même. » Dit Olivier.
« Attends, c'est quand même un mec qui a le pouvoir de faire interdire un livre sous prétexte qu'il ne lui plaît pas ! Capable de faire virer le directeur de Match pour un article qui ne lui plaît pas ! Capable de faire travailler les RG pour avoir des renseignements sur ses adversaires, et j'en passe. Ça fait quand même réfléchir, non ? Moi je n'ai encore jamais vu une situation pareille chez nous, je croyais que c'était réservé aux dictatures ! Sarko, c'est Berlusconi ! » Insiste Claire.
« Ouais, je suis d'accord, il me fout les jetons ce mec. Avec lui on se prépare un drôle d'avenir, si tu veux mon avis. C'est Monsieur pouvoir. Tout le pouvoir. Il veut tout le monde à sa botte. A la Berlusconi, c'est vrai. Moi, je n'ai pas envie de ce genre de truc chez nous. »
« Caricature, caricature, dit Olivier, ç'était pareil avec les autres, tu crois vraiment que c'était différent avec Mitterrand ? »
« Je ne sais pas, c'est possible, mais c'est pas parce qu'il y a eu des conneries par le passé qu'il faut les accepter à nouveau aujourd'hui, coupe Gilles, et puis, que je sache, jamais Mitterrand n'a eu une telle concentration de pouvoir médiatique entre ses mains. Et puis tout dépend aussi de ce que tu en fais de tous ces pouvoirs ! Sarko, lui son truc, c'est le contrôle total au service de son ambition personnelle. Lui il ne voudrait voir qu'une seule tête. T'es d'accord avec lui ou tu fermes ta gueule. Non, ce mec est dangereux. Je le sens mal. »
« T'es vraiment incroyable, dit Olivier, tu sert toujours les mêmes arguments. Au lieu de cracher ta haine de Sarkozy, tu ferais mieux de compter le nombre de conneries de Ségolène, ta petite chérie ! Non ? »
« Ben c'est pareil, tout le monde des médias à la botte du Sarko se gargarise des bourdes de Ségo, vachement graves, faut bien le dire ! Mais comme par hasard on ne relève jamais celles de Sarko ! Tu trouves ça normal, toi ? La "bravitude" de Ségo à fait la une des médias pendant 15 jours, mais "l'héritation" de Sarko, t'en as entendu parlé, toi ? Tu n'y voit pas deux poids deux mesures ? Toi aussi tu es caricatural. Toi aussi toujours les mêmes arguments. Toujours la poutre et la paille, hein ! Et puis c'est pas du tout ma petite chérie ! »
« Bon, les garçons, vous voulez pas parler un peu d'autre chose, parce que les discussions politiques en ce moment... Voyez ce que je veux dire ! Intervient Claire. Alors mon Gilou t'arrêtes quand ces saloperies de clopes ? »
« Et voilà, nous revoilà dans le politiquement correct ! C'est dingue, on est vraiment devenu un pays de moutons. Plus personne ne réagit à rien. Moi je trouve ça anormal cette interdiction totale de fumer, c'est du totalitarisme, c'est de la pure atteinte aux libertés. Et tout le monde semble trouver ça normal, la bien pensance gagne... »
« Alors là, tu vois, je te donne raison, intervient Yvon, moi je ne fume pas mais je trouve ça vraiment too much cette interdiction de fumer. De toute façon on n'a plus le droit de rien faire, on se dirige tout droit vers une société totalement aseptisée, ça devient ridicule, on ne peut plus fumer, on ne peut plus boire, on nous dit ce qu'on doit bouffer, on ne peut plus rouler, c'est vrai que ça commence à bien faire tout ça... »
« Tu as raison, c'est vrai qu'on est devenus des moutons. Non seulement on ne réagit plus aux dictats des pouvoirs en place, mais on suit comme des abrutis tout ce que le Big Marketing Brother nous dicte. On va voir les films qu'on nous dit d'aller voir, on s'habille comme on nous dit qu'il faut s'habiller, les gamins achètent les marques qu'il faut sous peine de passer pour des blaireaux, on achète un écran plat, le dernier portable, un iPod, parce qu'on nous a dit qu'on ne pouvait pas vivre sans, etc? »
« Mais enfin Gilles, qu'est-ce que tu racontes, personne ne te mets un flingue sur la tempe, tu exagères un peu, non ? »
« Ben pas tant que ça, mon vieux, il y a une telle pression médiatique que tu finis à un moment ou à un autre par tomber dans le filet gogo. On te bassine tellement à la radio ou à la télé quand un film sort, que tu finis par y aller parce qu'il faut absolument avoir vu LE film de machin ou truc qui vient de sortir. Pareil pour la musique, on te scie tellement les oreilles à longueur de journée que tu finis par avoir le morceau tellement gravé dans la tête que tu finis par l'acheter, quant à tous les appareils, tu finis par tomber dans le piège du marketing parce que tu finis par croire qu'il te faut absolument le nouveau joujou qui vient de sortir. C'est pour tout pareil. Des moutons, je te dis, des moutons ! »
Yvon intervient : « On vit dans un monde où l'on te dicte ta façon de vivre, on t'interdit des tas de trucs et on te surveille en permanence, c'est vrai. On ne s'en rend même plus compte, mais c'est vrai. »
« Comment ça on te surveille partout » Demande Claire.
« Bien sûr qu'on te surveille en permanence, des caméras partout, dans les banques, dans les magasins, dans les rues, dans le metro, dans les gares. Les entreprises fliquent leurs employés, grâce aux ordinateurs. Ton portable est un véritable gyrophare que tu as sur la tête, on peut te repérer partout ou tu vas, dans les entreprises tu as un badge. Bref, c'est l'horreur, tu te souviens de la série Le Prisonnier... Numéro 6 ? Et bien on y est presque. Bientôt quand tu jetteras un papier par terre, il y aura un haut-parleur qui te dira : « Le monsieur avec le blouson marron près du feu tricolore est prié de ramasser son papier et de le mettre dans la poubelle ! » Tu verras on y arrivera bientôt.
« C'est vrai, dit Olivier, tu te souviens de l'histoire de cet avertissement envoyé à un employé d'une grande chaîne de distribution « La semaine dernière, vous êtes allé neuf fois aux toilettes, vous y êtes resté soixante-douze minutes soit vingt-sept de plus qu'autorisé, ce temps vous sera décompté de votre temps de travail ... No comment ! »
À suivre...

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