
| Un des porte-flambeau de la musique congolaise des années 80, Kanda Bongo Man évolue en Afrique du Sud ces dernières années. Il y a quelques jours, il était à Abidjan pour un spectacle rétro. • Bonjour. Ça fait longtemps qu’on ne t’a pas revu à Abidjan ! - J’ai mis du temps pour revenir en Côte d’Ivoire parce que j’ai un contrat exclusif avec une compagnie de disques, Gallo Music, basée en Afrique du sud. C’est cette compagnie qui s’occupait également de Lucky Dube. Cela fait aujourd’hui 20 ans je suis avec Gallo Music. Et comme l’Afrique du Sud - en particulier et toute l’Afrique Australe notamment le Botswana, la Namibie, le Zimbabwe étaient sous l’apartheid - était donc très fermée à tout ce qui se passait dans le reste de l’Afrique. | |
• C’est ce qui explique que tu es demeuré loin de cette partie de l’Afrique et de la Côte d’Ivoire ?
- Oui. J’y suis resté pour faire connaître la musique africaine. Parce que la musique africaine n’y était pas connue, sinon très mal. Aujourd’hui, la donne a changé. C’est un succès énorme que nous connaissons là-bas. Aujourd’hui, Kanda Bongo Man en Afrique du Sud c’est grave, au Zimbabwe, Namibie, Botswana… je joue dans les stades. J’ai encore en tête ma dernière tournée avec Lucky Dube à Gaborone. Ce fut des milliers de spectateurs qui ont fait le déplacement du stade. Ce qui se passait ici en Côte d’Ivoire et en Afrique de l’Ouest, l’engouement que suscitait la musique dans les années 80 s’est déplacé maintenant en Afrique australe.
• Tu as donc oublié le pays...
- Ça m’a donc pris assez de temps comme j’ai signé avec eux. Il faut dire que Gallo Music c’est une partie de Warner, une partie de Sony. J’ai passé beaucoup plus de temps là-bas. Et j’ai oublié le pays, malheureusement.
• Tu es donc basé en Afrique du Sud?
- Non, je suis basé en Angleterre. Mais je suis beaucoup plus là-bas pour le boulot, les tournées. Mes deux derniers albums que j’ai enregistrés avec Lucky Dube, c’était là-bas. C’est dire que j’ai fait des albums mais qui ne sont pas arrivés ici. Comme je suis maintenant revenu au pays, mon prochain album qui va sortir bientôt et les deux deniers seront distribués ici pour me faire pardonner (rires).
• …
- Néanmoins, j’ai des nouvelles du pays avec les malheureux événements de la crise armée. Tout comme au Congo ou ça va très mal. Les mêmes problèmes de pouvoir. Heureusement, ici, tout semble se calmer et c’est tant mieux. Le concert pour lequel
j’étais-là c’était pour dire à nos aînés politiciens «pardon, ramenez-nous notre bonheur des années 80». Nous avons besoin d’une Afrique de paix, de calme et de sérénité…Où chaque Africain se sent bien partout où il passe.
• Remontons le temps… La première de Kanda Bongo Man à Abidjan.
- J’ai connu Abidjan par des amis ivoiriens avant d’y venir. Des amis comme Beny Bezy, JB Zibodi, Bel Batista, Valen Guédé, N’st Koffi’s, Reine Pélagie…Aïcha, elle vivait au pays mais nous rendait visite. C’est elle qui nous donnait les nouvelles du pays, quoi. Mon premier voyage à Abidjan, c’est quand Djira Issouf a monté Afrique Etoiles. Il m’a invité pour la première fois à Abidjan. Et c’est là que j’ai découvert le pays. Les années 80 que furent des années de la promotion de la musique africaine à partir d’Abidjan. Moi, particulièrement, je me suis fait connaître à partir d’Abidjan. On ne me connaissait pas avant de venir à Abidjan. C’est donc grâce à mon tout premier Afrique Etoiles que toute l’Afrique m’a connu. Tiens, par exemple, c’est un journaliste de la télévision Kenyane, Fred Matchoka, qui, à travers le programme URTNA qui était une structure au sein de laquelle les télés africaines échangeaient les programmes, a reçu la vidéo de cette émission à Nairobi. C’est ça qui m’a lancé dans ce pays. Et quand j’y suis arrivé plus tard, j’ai eu 50 mille personnes au stade de Nairobi. Voilà le travail que la Côte d’Ivoire a fait pour moi. La Côte d’Ioire a fait la promotion des artistes sans discrimination, sans faire de distinction entre ses enfants et les autres.
• C’était aussi l’époque du soukouss, Qu’est-ce qu’il devient aujourd’hui ?
- C’est une musique que j’ai contribué à créer. C’était une façon de rendre la musique congolaise plus exportable. Je pense que nous avons réussi. Le mouvement continue. L’année dernière, j’étais en Australie en compagnie de Myriam Makéba et Jimmy Cliff, à Adélaïde : 70 mille spectateurs… C’est donc cette musique qui m’emmène dans le monde entier. Je ne vais donc pas arrêter de la faire seulement je me suis éloigné du pays (rires).
• On te disait très proche de Lucky Dube…
- Lucky, c’était un frère ! En dehors de la musique, c’était un frère, c’était un ami. Peu avant sa mort, il s’est rendu en Ouganda pour l’inauguration du stade de la capitale. Quand on lui a demandé qui est son ami parmi les artistes africains. Il n’a pas hésité ; il a dit : «Kanda Bongo Man». Ça m’a touché.
• Qu’est-ce qui vous rapprochait ? Lui qui faisait du reggae et toi, le soukouss…
- Ensemble on racontait des «conneries» à faire marrer. On rigolait tout le temps. Lui, il aimait rire et moi, je lui racontait des histoires drôles. Je crois qu’on s’appréciait mutuellement. Mais il faut dire que Gallo Music nous a rapprochés. Dans l’immeuble, le Down Town Studios, qui abrite le siège de cette entreprise à Johannesburg, nos bureaux sont voisins. On était très liés.
• Quel genre d’homme était-il ?
- C’était un homme très réservé et timide. Il n’est jamais le premier à aborder les gens qu’il voit pour la première fois. Il est très réservé surtout face aux gens qu’il rencontre pour la première fois. Celui qui ne le connaît pas pense qu’il est hautain et orgueilleux. Il ne s’éclatait que sur scène. Un mois avant sa mort, il est venu jouer à Manchester où je réside. Il a demandé à voir mes filles et je les lui ai envoyées pendant le concert. Elles ont fait des photos avec lui…Et il est rentré en Afrique du Sud et, peu de temps après, on nous annonce sa mort. J’ai pleuré, mes filles aussi. Je vis très mal sa mort. C’est comme si j’avais perdu une partie de moi.
• Pourquoi tu as choisi de vivre en Angleterre ?
- J’y suis allé pour deux raisons. D’abord, pour mes enfants. J’ai trois filles. La seconde a seize ans. Non seulement elle me ressemble, mais c’est une chanteuse confirmée. Elle a donc pris mon visage et mon talent.. je voulais qu’elles fassent des études à l’école anglaise. C’est assez difficile pour ceux qui ne parlent pas l’anglais. La seconde raison me concerne. J’étais à l’Institut supérieur de technologie. Je voulais apprendre la technique de la gestion de la musique. En clair, l’industrie de la musique. Notamment comment, par exemple, gérer une compagnie de musique, la gestion des droits d’auteur.
• Tu as un projet dans ce sens ?
- C’est une curiosité d’abord. Mais on ne sait jamais, mon pays peut avoir besoin de moi. D’ailleurs, quand Kabila est arrivé au pouvoir, j’ai été appelé au ministère de la Culture où j’étais chargé de mission. Mais cumulativement j’occupais les fonctions du directeur de la SONECA qui est l’équivalent du Burida. Une fois en Europe, j’ai donc décidé d’apprendre la gestion des droits d’auteurs chez les Anglais.







