« Le prix de la vie »
« Et maintenant, ils veulent me le tuer par décret. Je devrais entamer les démarches pour être déclarée veuve et ne pas continuer à laisser errer mon regard dans les rues et ne pas montrer sa photo à chaque passant. Comme s’il était tombé dans une guerre lointaine, ils me conseillent de demander une pension. Ils me conseillent de demander maintenant de l’argent pour acheter des cahiers à mes enfants. C’est ça qu’ils veulent : que je range sa photo calmement, à côté de celle de mes parents, et que je sorte acheter le lait, chaque jour, avec l’argent de la pension.
Mais ils n’ont pas l’air de comprendre. Bien sûr, je voudrais ranger sa photo, calmement. Bien sûr, cela, je désire le faire, et je le ferai. Et on ne peut pas dire que nous ayons trop de cahiers, dans cette maison, ou trop de nourriture à chaque repas. Mais il y a quelque chose d’autre à faire avant cela, avant de ranger sa photo. Je me demande s’ils peuvent le comprendre.
Ce n’est rien d’inimaginable, c’est même quelque chose d’assez normal : je veux simplement voir le visage de l’homme, de l’homme qui l’a tué.
Pas pour me venger, je n’ai pas de désir de vengeance. Non, il me suffira de voir le visage de l’homme qui a acheté les balles, avec lesquelles on l’a tué. C’est tellement simple après tout, même un enfant peut comprendre cela.
Et les cahiers, pour qu’il ne subsiste aucun doute, les cahiers, c’est moi qui les achèterai. Voilà ce que je veux dire à cet homme-là, à celui qui l’a tué.
Ce n’est pas lui qui achètera le lait de mes enfants. Ce n’est pas lui qui achètera le lait de mes enfants.
Je veux lui dire cela et je veux qu’il essaye de comprendre, tout en regardant mon visage, tout en laissant mon regard posé sur son visage. Calmement. Sur le visage de l’homme qui l’a tué. »
Isabelle Letellier (femme de disparu, Chili, texte écrit suite à la décision du gouvernement chilien de régulariser la situation des femmes de disparus, octobre 1993)


le général Pinochet est mort dimanche...Un bienfait?
Ces femmes n'auront jamais de réponse à leur question:
- qu'a-t-il fait à leurs "disparus"?
- que sont-ils devenus?
Trop confortable, comme mort...par rapport aux tortures, aux souffrances...Et pourtant je ne suis ni vindicative, ni méchante...
Mais....
