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Philippe Sollers
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Publié le Dimanche 18 octobre 2009 à 18:00:00
Par S.
272 – Tout s’évanouit, comme un rêve. Vivant se retrouve dans les corridors, il ne sait pas où se trouve sa chambre. Il descend dans le jardin.
Là, dans la réalité « naïve » (et, bientôt, faussement compliquée, c’est-à-dire sociale), il tente de réfléchir. Les rôles ont été renversés, rien ne s’est passé selon le livret habituel, que faire de ce qui a eu lieu ? La réponse, on s’en doute est : rien. Rien, sauf, précisément, un jour, écrire cette histoire.
 

271 – Et encore : « Il n’y a qu’un devoir, c’est d’être heureux. Puisque ma pente naturelle, invincible, inaliénable, est d’être heureux, c’est la source et la source unique de mes vrais devoirs, et la seule base de toute législation. » 

270 – Rien de plus rare, finalement, que la volupté consciente. On peut supposer que c’est vers elle que Vivant va se diriger. La société exige un masque ? On en mettra un, et même plusieurs. La vraie vie ? Une société secrète. Il faut prendre au sérieux, je crois, ce passage de Point de lendemain qui commence par : « La discrétion est la première des vertus ; on lui doit bien des instants de bonheur. »
(LE CAVALIER DU LOUVRE. Editions Plon, 1995. Folio n°2938.)



Publié le Mercredi 09 septembre 2009 à 09:09:09
Par S.
269 – Le social est une illusion, jamais un enjeu. On peut s’en mêler dans telle ou telle application, mais ce n’est que tactique. Il n’y a rien dans le social de respectable, ni même de sérieux. Sa vérité gît dans le crime, et s’épanouit dans le grotesque. 

268 – La gnose comme « gai savoir » permet au « Moi-joie » de se déployer. Bonheur de s’extraire du bourbier. Et tant pis pour ceux qui se font dévorer par le Diabolus. (…) Les gnostiques ne cherchent même pas à vaincre le monde. Ils ne poursuivent que le salut. Le monde demeure le partage du Mauvais. Peu importe que le monde soit truqué, ce qui compte c’est la guerre entre la damnation et le salut.
 

267 – Le gnostique cherche une victoire sur la mort à l’intérieur même du temps. C’est exactement ce que je fais, comme Roland Barthes a bien voulu s’en rendre compte dans Sollers écrivain, lorsqu’il évoque ce qui est en jeu dans Drame comme un « éveil » qui serait un « temps complexe, à la fois très long et très court ». «  C’est un éveil naissant – dit-il -, un éveil dont la naissance dure. » Le savoir de la résurrection comme seconde naissance se donne et se redonne sans arrêt. Il n’est jamais acquis. On peut le définir très exactement comme une « naissance qui dure ». Le temps qu’on nous inflige n’est pas celui que je dis. Ne croyez pas là une formule, mais la ligne de risque de mon existence. Je n’en ai jamais eu d’autre. Et c’est ce qui, dans mon cas, restera inexpiable pour le Gros Animal qu’est la société.
(LIGNE DE RISQUE, n°24, 2009)



Océan_Août 2009





Publié le Mardi 18 août 2009 à 18:00:00
Par S.
266 – L’incarnation concerne la Parole. Au commencement est le Verbe. Ne mettez jamais cette phrase de Jean à l’imparfait, toujours au présent. Lorsqu’un évangile apocryphe note : « Jésus a dit », il faut aussi l’entendre au présent. Cela a lieu dans l’instant. Si ce n’est pas le cas, cet énoncé n’a aucune signification. « Jésus a dit », non ; « Jésus dit ». Si l’on introduit le passé dans cette affaire, on est projeté aussitôt dans un film. En effet, le cinéma précède de très loin l’histoire du cinéma. Mais dès qu’il y a film,  nous sortons de l’évangélique. La bonne nouvelle consiste à reconnaître que le Verbe traverse la mort, et la vainc. L’évangélique n’a pas d’autre fond que cette annonce. 

265 – Un gnostique conséquent en déduira que le monde lui-même appartient à Satan, lui a toujours appartenu, et lui appartiendra toujours. Le « Royaume » qu’annonce le Messie n’est pas de ce monde, comme les évangiles ne cessent de l’affirmer. Les gnostiques pensent que le cosmos, dans son ensemble, donc aussi la société, s’ordonne au Mauvais. Ils discernent partout une malignité foncière, impossible à éradiquer. Tiens, et si le monde était plutôt la création du Diable que de Dieu ?

264 – Paradis est une œuvre gnostique. Le second tome, encore plus ouvertement que le premier. J’y déploie tout ce que la langue française permet de kabbale juive et catholique. Ma façon de penser est simple : je pars de la singularité, je vais vers l’unité, et tout cela n’est pensable que dans l’universalité. Je prends ici le contre-pied radical de toute « diversité culturelle ». Le divers ne m’intéresse pas, seule compte l’unicité.  

263 – Les gnostiques conçoivent l’univers comme une vaste pharmacie. Il s’agit d’assembler les parcelles de lumière et de les soustraire à l’engluement du mélange. Mais la salvation ne suppose aucune communauté. Il n’y a, dans la gnose, que des aventures singulières. Elles ont, en tant que telles, un impact sur l’histoire cachée du monde. Si vous voulez : la Nature est très belle, mais « l’homme » est rarement en accord avec elle (le grand art est gnostique par définition). 
(LIGNE DE RISQUE, n°24, 2009) 
 


 le Royaume



Publié le Dimanche 26 juillet 2009 à 07:00:00
Par S.

262 – Eh bien oui, je ne sais ni comment ni pourquoi, me voici devenu chinois. Ce papillon blanc, dans le jardin, s’appelle Tchouang et moi tseu, à nous deux nous sommes Tchouang-tseu. Nous méditons au bord de l’océan, il fait doux et frais, à peine une risée du nord-est, l’eau est mêlée au soleil, tout est calme. La névrose occidentale et mondiale a disparu, les fleurs nous attendent.
(FLEURS. Éditions Hermann, 2006.) 

261 – Et maintenant ? J’éteins la télévision qui m’annonce, partout et sans cesse à travers des heures d’imbécilités publicitaire, du bruit, de la fureur, des bombardements, des attentats-suicides. Cadavres exhibés et vite oubliés, feu, ruines, cris, larmes. Ai-je raison, seul, ce matin, de regarder intensément cette rose blanche ?


Oui.

Océan 2009


Publié le Dimanche 07 juin 2009 à 07:00:00
Par S.
258 – Pénélope tarde à reconnaître Ulysse, elle ne le reconnaît que dans la façon dont il lui décrit son lit. Cela me permet de dire de Pénélope, retrouvant après vingt ans son Ulysse sur lequel elle a beaucoup pleuré, qu’elle couche à ce moment là davantage avec un lit qu’avec un homme. Il faudrait que tous les maris de la terre, pour autant qu’ils ont noué ce lien toujours teint de sacralité avec une femme, sachent qu’au bout du compte, elles couchent plutôt avec un lit qu’avec un homme.
Pourquoi ? Que veut une femme ? se demandait beaucoup Freud. Homère ; sans effort, nous montre la solution : ce qu’elle veut, en tant qu’elle n’est pas contaminée de divin, c’est un lien, c’est même un lien absolu.

259 – Le suffrage à vue vaut comme un vote de la part d’Hélène, Calypso, Nausicaa et Circé. Cette dernière envoie Ulysse visiter les enfers. C’est l’homme qui a été aux enfers et ce voyage fondamental fait partie de la grande tradition initiatique, de Dante à Goethe. Il est donc « celui qui aura deux morts », lui dit Circé.

260 – Mais Ulysse a eu beaucoup d’aventures féminines, et des plus exceptionnelles. Homère prend soin de nous dire qu’il a passé beaucoup de temps chez Calypso, chez Circé. En somme, beaucoup de temps au bordel, ce qui ne l’empêche pas de vouloir une femme fidèle, un fils combattant et un père qui reprends confiance et se bat à ses côtés. C’est très insolite. Il y a là une étrangeté foncière qui devrait nous interroger. On édulcore Homère depuis si longtemps, que le très jeune Rimbaud s’en est étonné.
Je pense, encore une fois, que l’emprise subjective sur ces questions peut être confondue avec l’histoire de la métaphysique elle-même, c’est-à-dire son devenir nihiliste. On voudrait qu’il y ait entre un père et un fils une rivalité fondamentale, par rapport à la mère ou à la femme. Ici, rien de tel. C’est la raison pour laquelle, dès qu’Athéna a pris l’affaire en main, sa première visite est pour Télémaque. Et Hermès, le familier des enfers, va de nouveau faire voguer Ulysse. Ce que nous devons saisir, c’est que nous sommes en même temps en plein jour et aux enfers.
 
(GUERRES SECRETES. Éditions CarnetsNord, 2007.)

   
 Ulysse écoute le chant des Sirènes



Publié le Dimanche 31 mai 2009 à 13:00:00
Par S.

 
254 – Pourquoi est-ce qu’Ulysse est sans cesse retardé dans son retour ? Pourquoi est-il freiné par différentes tempêtes, naufrages, selon la haine que lui voue Poséidon ? Mais pourquoi l’est-il aussi par des séances prolongées auprès de femme qui sont plus que des femmes, des nymphes, des demi-déesses, des magiciennes voire des princesses, Calypso, Nausicaa et Circé ? Pourquoi est-il si difficile de rentrer chez soi ? Rentrer chez soi, c’est tout à fait autre chose que d’y être resté. N’oublions pas les morts vivants.

255 – Ulysse est donc dans l’entrée, et il dort tellement mal qu’Athéna le gratifie d’une apparition spéciale. Elle descend du ciel, faite comme une femme. Elle s’arrête au-dessus de sa tète, s’adresse à lui et le fait dormir. Il doute un peu et la déesse le reprend. Plût au ciel qu’une déesse choisisse de temps en temps un mortel et monte une garde de la sorte ! Aux petits enfants catholiques, on racontait bien qu’ils avaient un ange gardien, lequel ne faisait pas preuve d’une présence si particulière.


256 – Ulysse s’est éveillé, après qu’Athéna lui a conseillé de ne pas agir tout de suite. C’est de la pure stratégie défensive. Il a demandé à Zeus un signe prophétique, et l’a obtenu aussitôt : Zeus a tonné. La femme employée au moulin a lancé des paroles prophétiques. Athéna, sa fille, jaillie de son cerveau, monte une garde infatigable près de son Ulysse. Nous avons donc déjà le père et la fille, le père et sa pensée de fille, agissant de concert en faveur d’un mortel. Au nom du père, de la fille et de la pensée, voici l’homme aux mille pensées.

257 – Il y a bandaison de l’arc… Et le premier qui y arrivera emportera le morceau, le morceau d’une femme. Je rappelle qu’une seule flèche doit traverser en enfilade douze trous pratiqués dans le fer. C’est du fer, et il y a douze trous ! Le bandeur, le flècheur, doit en traverser douze d’un coup ! Avis aux amateurs de trous ! La plupart des mortels – nous le savons en ce qui concerne les mâles – n’envisagent même pas qu’il puisse y avoir là un prix à gagner. Sans parler du fait que les uns ou les autres n’arrivent pas à bander l’arc. Et pourtant, il s’agit de la jeunesse la plus noble d’Ithaque. Pour ce qui est du contemporain, à supposer qu’un petit arc soit susceptible d’être bandé, on peut presque parier que ça n’irait pas plus loin que deux ou trois trous ! Et encore, je suis optimiste. Ils ne sauront pas grand chose de ce qu’il y a au bout de l’épreuve des douze.
(GUERRES SECRETES. Éditions CarnetsNord, 2007.)


Circé




Publié le Dimanche 12 avril 2009 à 12:00:00
Par S.

253 - Venise, c’est le printemps, l’allégement, la joie, la résurrection, Pâques : « Le doux son des cloches sur la cité de la lagune se confond avec ma notion de " Pâques". » (Nietzsche) 

252 –Venise est sans rancune : elle a enterré Stravinsky.
 

251 – Le Paradis existe puisque Tintoret l’a montré au Palais ducal. C’est là où les foules des vivants et des morts viennent assister, en présence de la Trinité, au couronnement du quatrième terme indispensable au fonctionnement de l’ensemble dans les siècles des siècles (comme s‘apprête à le répéter Monteverdi). Quatrième terme dont se privent les pauvres hérétiques réformés : la Vierge. C’est-à-dire, encore une fois, Venise. 
 

250 – Le 4 mars 1678, en même temps que l’apparition d’Antonio Vivaldi en ce monde, se produit un événement très rare : un tremblement de terre. Panique, et beaucoup de dégâts.
J’aime ce signal divin, il définit sa musique. Tempête, éclairs, repos, tourbillon fiévreux et grand calme.
   


249 – Le tout est de savoir ce qu’on vient, et veut, faire à Venise. Chacun ses goûts.
Pour moi, depuis longtemps, c’est simple : écrire, respirer, dormir, écrire. Ici.
C’est là où la chambre devient essentielle. L’idéal : trois ou quatre fenêtres, (dont au moins une sur le côté est) au bord de la Guidecca, Dorsoduro, en face du Redentore. Dans le tournant. Lever du soleil à gauche, coucher à droite. On suit le parcours du disque, son feu.

(DICTIONNAIRE AMOUREUX DE VENISE. Éditions Plon, 2004)



Sollers 1997



Publié le Dimanche 22 mars 2009 à 22:22:22
Par S.
248 – Pendant longtemps, encore naïvement confiant dans le vieux monde en train de s’effondrer de partout, j’ai imaginé le soin porté, après ma mort, à mes manuscrits, mes cahiers, mes carnets, mes documents, mes notes. Bref, j’étais encore religieux, je croyais à un au-delà sécurisé. Je dois avouer que je voyais, avec une certaine délectation morbide, des chercheurs, des chercheuses, honnêtes et passionnés, en train d’examiner mes archives. Et puis j’ai compris que c’était fini, qu’il n’y avait plus rien ni personne à qui confier quoi que ce soit.

 247 – Dans la nuit, dans un demi-sommeil, un mot résonne fort, et se répète comme un impératif catégorique : sois exhaustif ! Très distinctement, avec son orthographe visible (le h). C’est ma voix, sans doute, mais cette répétition est gênante. Réveillé, je vais au dictionnaire : le mot vient du latin exhaurire, mais surtout de l’anglais to exhaust, épuiser. Être exhaustif, c’est épuiser à fond un sujet. Si je suis exhaustif, je serai exaucé. Avant Les Voyageurs du Temps, ce roman s’est longtemps appelé Le Sujet.  


246 – Je n’allume pas, je vais dans le noir jusqu’à ma table, je reste là sans bouger. Et puis, soudain, tout va très vite, en plein dans la cible, lucidité, repos et vertige. Je me réveille, je me rejoins à la verticale, comme si je me trouvais aux antipodes, de l’autre côté exact de cette boule folle tournante, quelque part en Nouvelle-Zélande, dans un appartement d’Auckland. J’habite là-bas avec une Chinoise ravissante, humour, pudeur, réserve, intelligence, élégance. Il y a au mur un rouleau aux bambous s’élançant d’entre les rochers, sous une pluie d’idéogrammes à la calligraphie énergique et fine. J’ouvre mon cahier, j’écris.

(LES VOYAGEURS DU TEMPS. Éditions Gallimard, 2009, 121)


Jambes en l'air -24/04/1936

Publié le Samedi 28 février 2009 à 20:00:00
Par S.

245 - Le désir est une tentative de littérature (les mots y sont essentiels).

244 – Personne ne lit jamais la même phrase. 
        
  Personne ne lit jamais la même phrase.
         
          PERSONNE NE LIT JAMAIS LA MÊME PHRASE.
 

243 – Le monde qu’on laisse derrière soi est folie. Le prouver physiquement et le dire est impardonnable.  

242 – Famille, église, école, université, armée, banque, syndicat, parti, police, médias : mettez ça dans l’ordre que vous voulez, c’est la même affaire…
 

241 – On peut disparaître, aujourd’hui, sans que personne y fasse attention… Mourir, idem… Se suicider… Aucune importance… À peine trois rides dans l’eau… Trois minutes pour les plus connus au Journal télévisé, c’est un comble… Pas le temps… Business…
 


240 – Il y a eu trop de désordres. On vous donnera du cinéma et de la morale.

          (GRAND BEAU TEMPS, Éditions Le cherche midi, 2008.)


 W.Shakespeare

William Shakespeare/AFP/Leon Neal

Publié le Samedi 31 janvier 2009 à 13:30:00
Par S.

239 – Je lève les yeux, le jardin est silencieux au soleil, d’un silence écrasant qui fait ressortir le ciel très bleu, les volets de bois gris, les marronniers, les rosiers, le lierre. Je regarde l’entassement massif des livres bourrés d’une effervescence fermée, qui peut s’ouvrir et se déployer d’un seul geste. Quoi de plus vivant et bouleversant qu’un livre ? Son cœur bat. Il s’écoute. Il pénètre les volumes au-dessus et au-dessous de lui, ils parlent entre eux, ils se contredisent, ils se multiplient, appellent avec ferveur d’autres livres, des vrais, pas ceux qu’on imprime à tour de bras pour cacher les vrais. Une pile, des piles, des colonnes, des ponts, des courants, du sang. 

238 – J’ai 9 ans au moment de la découverte de Nag Hammadi, 13 au moment de celle de Qumrân, 14 en lisant Baudelaire, 16 Lautréamont-Ducasse et Rimbaud, 17 Proust, 18 Kafka et Céline. J’écris d’abord très mal. Puis un peu moins mal. Puis de mieux en mieux quand je ne pense plus à écrire. Et enfin très bien quand ce souci a disparu en même temps que toute inquiétude. Je vis le maintenant, voilà tout. L’écrire n’est pas obligatoire, mais demeure une vérification, comme le tir.
 

237 – Il s’agit de franchir le cloisonnement machinal de la narration (de la « story »), d’abattre les séparations, de faire Un avec ce qui est Un : le surgissement lui-même. Au commencement est le Verbe du commencement. Cet art ancien se poursuit clandestinement de nos jours, et s’en plaindre prouve qu’on ne sait pas, ou ne veut pas, lire, voilà tout. L’œil n’entend plus, l’oreille ne voit plus, autant se réfugier dans l’abrutissement ciné-télé, c’est plus simple. Et voilà comment les romans familiaux, psychologiques, sociologiques, romantiques et sentimentaux, s’accroupissent aux étalages d’une ignorance de plus en plus évidente et encouragée.
(LES VOYAGEURS DU TEMPS, Éditions Gallimard, 2009-121)




Temps 121



Publié le Mercredi 31 décembre 2008 à 23:59:59
Par S.

236 - Seul, malade, et décourageant de moi comme j’avais le secret – et le talent – de le faire, je trouvais enfin l’extrême, vers où je tendais aveuglément. Cet extrême : la perte de tout projet, sa dénégation sans appel, en même temps qu’une contemplation frileuse. Alors, je retrouvais cette présence en moi, que ni les agitations, ni les trahisons, ni les conquêtes imaginaires n’avaient pu éloigner ; cette présence, cet «  invariant » qui compose, juge, soupèse, décide et soupire. Je touchais enfin l’extase, la certitude du vide absolu. Et j’éprouvais que la vie était ce merveilleux suspens dont je ne savais et ne saurais jamais rien dire, auquel cependant je m’abandonnais sans recours, comme si j’allais à ma perte dans quelque puéril et provisoire enthousiasme.  

235 - «  Cet instant de conscience – me disais-je – qu’il faudra détruire sous peine de vertige, ce phénomène aigu d’interrogation, je sais bien qu’ils sont sans lendemain. En eux, à partir d’eux, tout peut-être considéré comme résolu. Il faut donc que je pose ma résolution intime comme préparation au néant, que je tâtonne vers ces limites obscures, que je me dissolve passionnément dans cet effort… »
  


234 - J’étais abandonné, mais toutes les possibilités ajournées par le monde et la société des ennuyeux, se réveillaient, s’orchestraient, à la lettre : se mettaient à courir en moi. L’important n’est pas tellement de « penser », que de se regarder avoir soif : je m’épiais à convoiter le monde.

(UNE CURIEUSE SOLITUDE. Éditions du Seuil, 1958)


temps 2009




Publié le Vendredi 28 novembre 2008 à 11:59:59
Par S.

233 – Il ouvre un livre, s’arrête devant cette phrase : «  il vient un temps où le point de détour  principal est atteint ». (Seul, de nouveau. La ville après la pluie. Chantiers, martèlements, cris. Arbres des jardins, voix, moteurs. Matin oublié dans la série des jours, on dirait. Fenêtre ouverte, reflets. Vies dissimulées. Accentuation, Silence.) Et en effet le jeu s’est déplacé, a tourné. La brève lueur d’une vitre lui rend son rêve : une tempête claire, le vent et la vague de fond (bleue, irrésistible) qui emportait la maison, le calme revenu à l’horizon – mais il n’a pas sauvé ce qu’il aurait voulu : comment s’être trompé à ce point ? Il a perdu ce qu’il a écrit, sans recours. Ce qu’il a écrit est resté dans la mer. Au moment où il se décide à aller le rechercher, il s’éveille. C’est ici. Rien n’a commencé, à vrai dire. En face, le mur blanc est éclairé, comme chaque jour de soleil… Il ouvre un autre livre.
(DRAME. Éditions du Seuil, 1965)


SOLLERS,G.Nencioli, 1986



Publié le Vendredi 24 octobre 2008 à 16:16:16
Par S.

232 - Je restais dans le noir un long moment, le noir est une passion bleue. Et puis, changeant de table et de lampe, je reprenais l’autre version pour moi, pour moi seul. La main, alors, courait sur le papier à la rencontre d’elle-même, déjà arrivée en partant, flèche immobile, négation d’espace, de temps. C’était comme les nuits avec quelqu’un qu’on aime, on en sort épuisé et étrangement reposé, étonnement de se retrouver, après s’être quittés au petit matin, le soir, dans un bar, en pensant « dire qu’on était nus tout à l’heure l’un contre l’autre », alors que cette mesure ne répond à rien, comme si on avait été mort et qu’on se sentait de nouveau vivant. À quel point faire l’amour et écrire appartiennent au même mouvement, c’est ce que n’ont pas l’air de soupçonner, c’est drôle, les gens qui font l’amour ou qui écrivent. L’un ou l’autre, on ne peut pas tout avoir !
(LE SECRET. Éditions Gallimard, 1992)
 

231 - Et voici le grand secret : il faut écrire comme si cela n’avait aucune importance, dériver, dévier, revenir, s’enfoncer, attendre, déraper, foncer…Écrire pour écrire et parler pour parler, comme vivre pour vivre, respirer pour respirer, jouir pour jouir, dormir pour dormir, veiller pour veiller… La situation s’y prête, le sujet aussi. C’est quand tu es le plus isolé que tu es le plus dans le vrai. Rappelle-toi les moments les plus difficiles, à Rome, ces soirées vides et que tu avais décidées ainsi. La tombée jaune du jour, le silence dans l’appartement, la nuit sûre, interminable, imparable. Chaque moment venait se presser contre toi, étouffement d’abord, et puis, peu à peu, décompression, calme…

 
230 – Quand vous vous sentirez fini, encerclé, abandonné et désespéré (rire), pensez à ceux qui sont en Inde, en Chine, en Afrique, en Amérique du Sud, dans tous les coins impossibles. En prison, torturés, malades, mourants, au secret. Vous verrez, ça retape immédiatement. En pleine mégapole, avec l’eau courante, l’électricité, les ascenseurs, l’avion, le téléphone, la radio, la télévision, le fax, les computeurs, toute la nourriture et toutes les boissons du monde, vous vous plaindriez ? Vous auriez des états d’âme ? Trouvez-vous grotesque au moins deux heures par jour. Marionnette privilégiée et bavarde. Lisez un peu Ignace, ne serait-ce que pour vérifier son genre de folie… Les torrents de larmes pendant la messe… Tiens, pleurez aussi de temps à autre, ça fait du bien.

(LE SECRET. Folio n° 2687, 1995)


SOLLERS, G.Nencioli, 1993




Publié le Dimanche 28 septembre 2008 à 12:00:00
Par S.

229 – Que vous demande la société ? De vous nier en permanence. Prenez appui sur cette négation, poursuivez. 

228 – On m’a beaucoup demandé, chèque en main, de faire mon « autocritique ». Eh non, que voulez-vous, cette discipline communautaire n’est pas mon fort.
 

227 - C’est fou, en effet, ce que les fous et les folles croient au sexe (surtout les folles). Selon eux, et surtout elles, c’est ce qui m’occupe en permanence. Il paraît que je suis écrivain, mais, bien entendu, à leurs yeux, je n’ai jamais rien écrit.
 

226 – La Nuit m’enseigne, et je n’ai pas besoin de savoir quoi, bien au-delà des cauchemars ou des rêves vite démasqués, on connaît le film. J’aime marcher dans le noir profond, je fais ça depuis l’enfance. À l’aveugle, en chantant un peu en dedans. Et puis je m’endors d’un coup, et s’il ne se passe rien, c’est que je vais plutôt bien (moins bu, moins parlé, plus concentré).
 


225 – Il faut beaucoup de frivolité pour jouer ensemble à l’image de la mort. Bien morts, mieux vivants. Le « petit déjeuner » dit tout. Mais les siestes ont leur profondeur qui valent des nuits entières. Où étions-nous, déjà ? Ah oui, encore là. L’amour est une agitation vive et gaie, mais aussi un repos de mortalité.

(UN VRAI ROMAN. Éditions Plon, 2007/120)



Prix Saint Simon, 06 sept 2008




Publié le Dimanche 31 août 2008 à 12:00:00
Par S.

224 – Pendant que les générations se spiralent dans leur occlusion. Pendant que j’arrive à la fin qui n’est pas la fin tout en resserrant mon état moyen. Que vous marchiez dans grammaire n’empêche pas que, ni noires ni blanches ni vertes ni bleues ni mauves ni jaunes ni oranges ni grises ni marrons ni beige, définitivement impossibles à endormir, partout des idées rouges s’éveillent furieusement. J’avais semé des dragons, dit-il encore, j’ai récolté des puces. Sans mélancolie, traversant l’europe en passant. Le drapeau rouge flotte enfin sur lhassa. Sur la vatican, quand ? Et quand sur toutes réformes ? Si vous vivez enfumés avec petits stéréotypes à la gomme familiarisés avec en plus biberon d’origine à la ronde, cela se lira dans vos phrases.
(LOIS. Éditions du Seuil, 1972) 

233 – Si vous mangez un livre, que ce soit maintenant jusqu’aux talons, qu’on le sente au moins dans votre démarche ! La bouche ne suffit pas. Ni le foie. Le spectateur éventuel, sur votre chemin, vous-même, doit capter le retour squelette qui fait de votre visage acharné gracieux un point d’interrogation un peu sec peut-être, mais rieur. Chine poumon rouge dégageant l’ozone où j’écris ! Un antichinois ne chie que des noix. L’ancien élève des curés, devenu social-chauvin raison éclairée lampadaire tâtonne ici dans le noir. 

232 – La planète vaut bien une messe. La science est la science. Et coexistence. Le progrès est progrès. La grâce est aussi la grâce. Avec le pognon, bien sûr, mais nous l’avons. Embanqué, partout ! Saint-esprit des pays-bas à l’alsace-lorraine, d’Espagne en Allemagne, en chaîne ! Mon fils l’heure est venue, ça va être le lèche-curé généralisé. Mieux que l’acide ! Plus stable ! Sociable ! Les femelles, pour ! L’essentielle ! La sèvcurité ! Et resurrexit tertia die ! Et unam sanctam patholicam ecclesiam ! Urgence massive. C’est la chine ou nous. L’enjauni ou nous. Péril ! Pour le pèze ! Et pour le surjèze ! Terribles chinetocs ! Athées en diable ! Ne respectant rien ! N’attaquant même pas ! Les russes, on sentait le désir, surtout chez joseph, un type de chez nous, au fond, dédié au mâle, solide ! Mais mao ! Cet air ! Inhumain ! Même pas un crime ! Pas un brin d’enfer ! 

231 – Force vive venant d’asie. Femmes frémissent temps allongé route aux mille chevilles joug posé comme disaient les vieux au cou de la mer. Matin des non dieux. Cette couronne du rieur, oui, c’est moi, et c’est encore moi qui me la suis foutue sur la tête. Comme ça, mille fêtes. Gisants jade regard bleu sombre dragon sec près de sa muraille. Écailles rizières grue jaune fruit bouche eau courante. Poing fermé rougi révolution et sa pente. Irriguant de nouveau à nouveau. Partout montant sans oublier circulation nervée en cerveau. Aiguilles filet nœuds des classes tournant pieds mains divisant poignets chevilles coupe sans narcose conscience. Entaille à vif rire en montant relance. Points flottants touchés dans leur flotte en même temps montagnes industrie lutte deux lignes, politique au poste de commandement. Nos ennemis tremblent désormais au moindre souffle de vent dans les feuilles. Qui a peur de qui ?
(LOIS. Éditions du Seuil,  L’Imaginaire n° 431, 2001)


PA.Boutang, Ré 2002


Publié le Dimanche 27 juillet 2008 à 07:00:00
Par S.
230 – Je suis né au moins trois fois. La première, entre six et sept ans, dans le fond du jardin, à Dowland, en remarquant à voix haute, un jour de neige, que je pouvais me parler autant que je voulais à moi-même. La deuxième à quinze ans, ça se comprend tout seul. La troisième enfin, à trente-huit ans, c’est bien tard, au moment de la naissance de Julie, en me réveillant un matin avec la vision exacte de la catastrophe de mon existence. Rien fait, rien gagné, rien surmonté, rien saisi. Une quatrième révélation me semble improbable. Il me reste donc à tirer le meilleur parti de ces trois-là. C’est court une vie, c’est très long, mais le court et le long n’ont aucun rapport entre eux, c’est l’ennui, tout ce temps doré, lent, magnifique, bronzé, bercé par les saisons, les aventures plus ou moins rêvées de la peau – et puis ce tassement sec, l’addition fausse, idiote, et son bruit cassé de squelette. Non. Aucun rapport. Rien à voir. Et la leçon est simplement qu’on n’ose pas, ou bien jamais assez, avoir le temps qu’on a, le miraculeux temps pour rien des après-midi d’autrefois.
[PORTRAIT DU JOUEUR, Éditions Gallimard, 1984]  

229 – Voilà, aujourd’hui, le plus grand crime que l’on puisse commettre. Tout simplement rester seul, tranquille, oublier, sentir la moindre minute, lire, dormir quand ce n’est pas l’heure, veiller à contretemps, se nourrir légèrement, toujours seul, à l’écart, rentrer vite, allumer la télévision, par terre, sans le son, prendre un bain, mettre une robe de chambre en soie, disposer un cahier devant soi, un cahier Clairefontaine, 80 pages, référence 312, pourquoi 312, mystère, bleu de préférence, jeter de temps en temps un coup d’œil sur les images en train de défiler, là-bas, dans le fond de la pièce, au ras du sol, ouvrir son stylo, le remplir au flacon Mont-Blanc bleu rapporté soigneusement de Venise, ouvrir et refermer le stylo cent fois, et allez. Le moment approche où l’espace va donner sa permission, l’autorisation, dans un déclic, d’être là sans être là, d’être vraiment le spectre du lieu, l’aventurier immobile de la doublure interdite.
 


228 – Ils sont donc là, dans le cimetière, au bout de l’allée de platanes à droite, tout contre le petit mur d’enceinte… Les uns sur les autres… Dessous… Famille Diamant… Case vide aspirante déjà marquée… Je l’ai vu combien de fois, ce bout de mur isolé, blanc, calme, pendant mes voyages ? … Près de Xian, en Chine, devant les stèles debout dans les champs… Léger vent, feuillages… Un grand pot de géraniums souligne le dernier nom de la liste.
[PORTRAIT DU JOUEUR, Folio n°1786]



 Ré, Juillet 2008

Publié le Dimanche 22 juin 2008 à 05:49:00
Par S.

227 – Pourtant, c’est Sonia qui se lève, vient vers moi, s’assoit sur mes genoux, cherche ma bouche… Reste longtemps sur ma bouche… Bouge un peu… Je caresse ses jambes, ses fesses… Elle glisse sa main, ouvre ma braguette, sort ma queue… M’enfile… À cheval sur moi… Directement… Remue, commence à gémir… À balancer la tête… « Oh, écoute, c’est divin. »… Elle chuchote… « C’est divin, chéri. » … Elle ondule longtemps, doucement… Professionnelle… Réaliste… Fin de soirée… Relais… Somnifère idéal… On finit par jouir tous les deux en s’avalant l’un l’autre le cri rentré, satisfait… On attends un peu… Elle m’embrasse… Renverse la tête en arrière… S’étire… Se lève en mettant la main devant son sexe pour arrêter le foutre qui doit couler d’elle… Très maîtresse de maison… M’embrasse encore… « Bonne nuit. »… Disparaît…
(FEMMES. Folio n° 1620) 


226 – On rit. Dialogue militaire. Marivaux forcé. Mais on est excités quand même. Cyd a envie de faire pipi. On va dans la salle de bains. Je m’allonge dans la baignoire. Elle s’accroupit sur mon visage. Elle lâche son jet chaud, là, sur ma figure, mes yeux. Qu’elle est belle comme ça, tendre, enflammée, gémissante, rouge, en train de donner tout son plus intime tiède assoupi… Elle soupire, elle va sur les cabinets, commence à se branler, les cuisses écartées… Je viens, je la prends à genoux, en force…
On se lave. Elle nous sert un thé. On regarde les arbres du parc.


225 – Cyd m’appelle. Je vais bien.
Lynn m’appelle. Je vais bien.
Deborah m’appelle. Je vais très bien.
Flora m’appelle. Je vais assez bien.
Ysia ne m’appelle pas.
Jane m’appelle. Je vais plutôt bien (tiens le ton de sa voix a changé, elle a eu d’autres nouvelles, mon IFN est en hausse)… Je n’ai besoin de rien. Non, vraiment.
De rien, en effet. Machine, machine…
Helen m’appelle. Je suis un peu malade. La grippe. Mais tout va bien.
 


224 – En tout cas on est debout depuis un quart d’heure derrière la porte refermée, on s’embrasse…
Ysia cherche mon sexe… Je n’ai pas oublié comme elle est branleuse… J’ai beaucoup regardé ses doigts pendant le dîner… Elle a compris… Elle a mis une jupe noire fendue… Le rêve… Elle est très mouillée…
On s’entend. On ne dit rien. Deux fois. Ensemble. Elle reste à peine deux heures. Il est minuit. Elle part demain pour Mexico.

(FEMMES. Éditions Gallimard, 1983.)



L'Origine, 2008


 

Publié le Dimanche 25 mai 2008 à 12:00:00
Par S.

221 – La Chine a lieu sur une autre planète, entre air et sol, mais rares sont les Blancs à long nez qui s’en rendent compte. Ils atterrissent, ils s’agitent, ils ont des idées, ils apportent leur technique et leurs capitaux, ils croient maîtriser le jeu, beaucoup plus naïfs que les Jésuites d’autrefois, ils ne comprennent pas les allusions ni le langage indirect, ils disparaissent dans la doublure des choses. Venez, calculez, évaluez, mesurez, investissez, dégagez.

222 - Le truc chinois, dans ce genre de situation, c’est : tu as joui, j’ai joui, bon, parlons d’autre chose. Ce qui ne veut pas dire froideur ou indifférence. Mais la fusion n’est pas à l’horizon. Chacun reste deux, on est quatre quand on est deux. Là-dessus, théâtre : les nuages et la pluie, le vent du soleil, les oiseaux migrateurs, les deux versants de la montagne, le parterre de pivoines, le lac de l’ouest, la fleur de prunier, le souffle des sommets, le matin du pavillon bleu, la flûte de jade, la chevauchée du dragon, la révolution culturelle, le bain de l’impératrice, les collines de marbre.
Pour une Occidentale, le sexe est d’abord un moyen, une rente : appropriation, médicament narcissique, antidépresseur, mariage, sécurité, grossesse réelle ou imaginaire, cadrage d’intérêts. La mort du mâle est impliquée dès le début, elle n’en finit pas d’indiquer la fin, l’insecte a engendré, payé les frais, assuré la pension, casé les bébés, il a été pressé, pressuré, par ici la sortie, qu’il crève.
 

223 - J’ai poursuivi seul. Je ne pensai pas à la Chine géographique, économique ou politique, mais à ce qu’elle pouvait signifier pour la première fois pour nous et en nous. Là encore, comme pour toute approche de la sensation vraie aujourd’hui, il faut franchir des tonnes de surimpositions, de fausses interprétations, de préjugés, de déformations, par rapport à des choses toutes simples. Ce qui est simple nous est refusé. Exemple : si je ne voyais pas, en ce moment, ma main glisser sur le papier et tracer ces mots, je négligerais le bouquet d’arbres vert-noir qui est devant moi, le stylo, l’encre bleue, la table, l’eau agitée sur la droite, le quai, les bateaux rouges et gris, les mouettes. Tout cela ne fait qu’un, pourtant, et je suis emporté dans cette unité fuyante, immobile. « Le Tao, dit Tchouang-tseu, n’est pas l’existence. Mais l’existence n’est pas sa négation radicale. » Débrouillez-vous avec ça. Mais si je traduis littéralement la même formule (de haut en bas, et de droite à gauche), je lis :

TAO NON POSSIBLE ÊTRE, ÊTRE NON POSSIBLE NÉANT
Ce qui rend les choses, n’est-ce pas, nettement plus claires.

(PASSION FIXE, Éditions Gallimard, 2000)

Mao,5 déc 1956


Publié le Dimanche 20 avril 2008 à 12:00:00
Par S.

220 – Fais confiance à l’oubli, car il n’y aura pas d’oubli. L’oubli est le secret.
(LES FOLIES FRANÇAISES,  Éditions Gallimard, 1988) 

219 – Le plus grand souvenir ? Non, pas souvenir, que mot idiot, - la gravure, plutôt, la parcelle gravée d’espace vivant en dehors de l’espace ? Toi sur le balcon, hiver, été, le matin, le soir, jour, nuit ; moi en bas, sur le trottoir, signe de ta main, toujours le même, ciels noirs ou bleus, gris, blancs, nuages pommelés.

218 – Je passe à travers les mailles du filet, depuis toujours, pour toujours… Museau… Musette… Déclic sur le tapis… Frémissement du mollet… Moelle épinière… Froid vif cervelet… N’oublie pas, rien d’autre… Petit vent au-delà des vignes… Glaïeuls rouges sur l’acajou du piano… 

217 – Va nager. Pense à moi en plongeant. Je t’aime.
 


216 – Le rire de la raison dévoile les monstres. Don Juan est d’abord espagnol dans la réalité. Ensuite français dans le texte. Puis italien dans le scénario. Enfin génialement autrichien en musique. Et enfin russe par surprise. Da Ponte et Casanova. Sade et Mozart. Puis Baudelaire. Puis Lautréamont. Puis Joyce. Céline et Virginie à Londres, Nabokov passant papillon. Puis personne. Résultat : le vingtième siècle en deuil. Nihilisme généralisé.

(LES FOLIES FRANÇAISES, Folio n° 2201, 1990)


Venise 12/09/1997


Publié le Dimanche 23 mars 2008 à 12:00:00
Par S.

215 – L’amour se révèle en italien. Aimant Dieu, aimée de Dieu, aimantée par Dieu, choisissant les amants de Dieu, la musique est une réalité magnétique. L’âme de Dieu est mathématique, contrapuntique, harmonique et mélodique. Le diable, envieux et furieux, fait beaucoup de bruit autour pour empêcher qu’on l’entende. Dieu est amour (et humour), mais nous passons notre temps à l’alourdir, à le déformer et à l’oublier. Conséquence : peu de vraie musique. Ne dites pas que vous aimez Mozart, le « divin Mozart », si vous n’aimez pas l’âme de Dieu, son amour subtil, variable, complexe, joyeux, terrible ou doux, c’est-à-dire, simplement, la musique.

 
214 – « Je suis plus heureux lorsque j’ai à composer. C’est mon unique joie et ma Passion. »
 « Passion » est écrit en français.

213 – Baudelaire : « La musique vous parle de vous-même et vous raconte le poème de votre vie : elle s’incorpore à vous, et vous vous fondez en elle. Elle parle de votre passion, non pas de manière vague et indéfinie, mais d’une manière circonstanciée, positive, chaque mouvement du rythme marquant un mouvement connu de votre âme, chaque note se transformant en mot, et le poème entier entrant dans votre cerceau comme un dictionnaire doué de vie. »
 


212 – Il écrit en marchant, en observant, en écoutant, en chantonnant, en mangeant, en dormant, en se réveillant. Il rêve, il plane, il se pose, il lève la tête. Son énergie tranchante n’est jamais lourde, elle fouette, elle délie, elle relie. Les récitatifs de Mozart sont des merveilles. Il s’est transformé très tôt en clavier, il lui en faut un, de temps en temps, sous les doigts. Clavier tempéré ou brûlant, selon les minutes, les enchaînements. La musique n’est pas seulement par excellence l’art du temps, mais du temps dans le temps. Temps et Être. On a envie d’inventer ici le verbe temper, le contraire de temporiser (à moins d’entendre ce mot comme vaporiser). Si j’écoute au petit matin, à l’instant même, le quatuor pour piano en sol mineur K. 478 ou celui en mi bémol majeur K. 493, c’est-à-dire ces quasi quintettes fabuleux (un violon, deux altos, un violoncelle, un piano), c’est tout de suite l’allégresse ouverte, l’alerte, l’acuité aux quatre coins du paysage, plus la conscience impérative du sujet qui sait comment se jouer de lui-même et de l’autre. Impossible de ne pas penser ici aux lettres de Rimbaud de mai 1871, celles dites « du voyant » : « C’est faux de dire : Je pense : on devrait dire : On me pense. – Pardon du jeu de mots.

( MYSTÉRIEUX MOZART. Éditions Plon, 2001.)
 


Benoît XVI 11/07/2007

filippino :
Maligajang pagkabuhay ni Kristo.


Publié le Dimanche 17 février 2008 à 17:17:17
Par S.

211 - Julia Kristeva dit : «  Nous, nous sommes un couple formé de deux étrangers. »  


210 - Mais tout d’abord la liste des insultes, celles qui fabriquent la légende : « Sollers ou la comédie du yo-yo. Il se trompe toujours, se désavoue sans cesse, il pirouette avec le vent ; une seule fidélité : le reniement. Sollers : le Mickael Jackson des intellos. Sollers : insupportable esthète, haïssable misogyne, paradoxal sans objet, fou du roi sans souverain, agent quadruple, taupe entre deux âges… Méduse amorphe… Girouette permanente… Instable parmi les instables… Désinvolte… Peu crédible… Corps chimique désagréablement oscillatoire… Sans poids, sans sérieux, sans consistance… Sollers : la girouette de la rue Jacob, le gros orteil de Joyce, le sponsor de Bernard-Henri Lévy, le Sacha Distel de Modiano… Le semi-remorque de la théorie… L’ ORL de la littérature… Sollers ? Un fumiste, un histrion, un expert en palinodies intellectuelles… Sollers : une pauvre noix, un Céline de boulevard… Un malin qui se prend pour un délicat… Un monsieur qui écrit comme parle un patron impatient à sa secrétaire un peu godiche… Un danseur de la littérature… Un doctrinaire narcissique, un mandarin provocateur… Un bouffon, un plagiaire, un faussaire, un gamin attardé, un clown, un irresponsable… Sollers : un fabricant de volumes gluants, de pavés mous, de flasques fatras, de méduses amorphes… Mais encore… Raspoutine des lettres. Pierrot lunaire. Marquis essoufflé. Saint terroriste. Pape sans évangiles. Voyeur de la comédie intellectuelle et mondaine. Abbé de cour. Curé philosophant dans le boudoir. Retourneur de vestes. Fumiste doué. Trissotin. Grand bouffon devant l’Éternel. Mafioso fatigué. Charognard. Chien de garde du grand capital. Filleul de San Antonio. Fasciste. Antisémite. Ersatz. Plaisantin. Farceur. Ludion. Chien savant. Sauteur. Jongleur. Cascadeur. Vipère lubrique. Hyène dactylographe. Libidineux de service. Lovelace. Casanova des lettres. Moine paillard. Faux cul. Noceur. Pervers. Élitiste illisible. Fumiste doué pour l’esbroufe. Écrivain de grands livres un peu baveux. Déconnétable des lettres. Stakhanoviste du stylo. Bavard impénitent. Lucky Luke de la littérature écrivant sur tout ce qui bouge. Doctrinaire narcissique. Fausse valeur. Diva du show-biz littéraire ; « Monsieur connaît tout. » Copieur absolu. Précieux ridicule. Astre bien pâle. Snob comme un pot de chambre. Lobule du pape. Pauvre écrivain passé de l’avant-garde à l’arrière-train. Sollers, l’assoiffé des grands tirages, le vendu aux médias, le nouveau parrain des lettres. Sollers : un génie exhibitionniste, un bavard machiavélique, un scoubidou. Sollers : compliqué et omniprésent. Sollers : monnaie de singe. »
(Gérard de Cortanze, SOLLERS, Vérités et légendes. Folio n° 4576, 2007)  


209 - Laissons la parole à Dominique Rolin : « Sollers est si facile à vivre. C’est miraculeux de facilité. Jamais un cri. Jamais une colère. Une sorte de cristal, lui qui déchaîne une telle haine… Si je devais le définir en un mot, ce serait : équilibre. En somme, il veut qu’on lui foute la paix ! Il veut écrire ! Et surtout, il sait se préférer en toutes circonstances. »



Julia Kristeva



 

Publié le Dimanche 13 janvier 2008 à 13:00:00
Par S.

208 – Il faut toujours insister sur la biographie, sur les mouvements de la pensée elle-même, autrement dit « sur cet entrelacement de signes volontaires et involontaires, absolument singuliers, qui isole de plus en plus ce qu’on appelle un vivant dans ses rêves et ses cauchemars, dans ses commencements de réveil et ses éclipses, dans ses choix d’espace et d’emploi du temps, dans sa façon de passer ou de ne pas passer à travers l’écran »
Picasso avait raison, qui affirmait peindre comme d’autres écrivent leur autobiographie. C’est à travers ses tragédies et ses comédies, ses naissances et ses méconnaissances, ses réfutations, ses images et ses contre-images, ses visions, ses ruminations, ses passions, ses rencontres, ses encombrements, ses hasards et ses non-hasards, ses accélérations et ses déménagements, ses vies privées quotidiennes, ses enfances qu’un artiste « a une chance non pas seulement de créer mais de triompher de sa création » (THÈORIE DES EXCEPTIONS) 

207 – « Non, un écrivain n’a rien à redouter d’une enquête minutieuse sur sa vie et du récit de cette vie, au contraire. Une existence d’écrivain est, par définition, pleine de bombes à retardement. Ses ruses, ses dissimulations, ses mensonges, ses bonnes actions cachées, ses vices, ses lâchetés, ses abandons, son héroïsme, bref sa tactique et sa stratégie font partie intégrante de ses livres. » La plupart du temps on s’acharne à affubler l’écrivain d’une identité qu’il n’a pas. Le moi social est une construction des autres. Donc, en s’intéressant à la biographie d’un écrivain, on trouve quantité de choses qui n’ont jamais été dites, tout simplement.
  

206 – Chaque épisode est décisif. Chaque rêverie. Chaque façade édifiée. Chaque marginalité. Chaque exil. Chaque prison. Chaque chagrin. Chaque silence. Chaque déplacement. Chaque jeu. Chaque échec. Chaque réhabilitation. Chaque tractation. Chaque ahurissement. Chaque atermoiement. La vie de l’écrivain à venir est une œuvre pour l’œuvre, et, parallèlement, son œuvre. « D’où vient cette émotion étrange en lisant un écrivain, ou en apprenant tel ou tel détail significatif de son parcours ? Quelqu’un a donc éprouvé l’espace et la durée de cette manière qu’on n’apprend jamais que de soi seul ? » 
(LA GUERRE DU GOÛT)

(Gérard de Cortanze, SOLLERS, Vérités et légendes. Folio n° 4576, 2007)


P.Guyotat et Ph.Sollers


Publié le Dimanche 30 décembre 2007 à 12:00:00
Par S.
205 – je me suis toujours pensé comme grec, chinois et catholique. On m’a beaucoup reproché cette identité multiple. Je montrerai la cohérence qui l’anime. Ma stratégie a toujours été simple : elle consiste à inviter les gens à lire. C’est dans les textes que s’opèrent les identifications décisives. J’interviens donc sur plusieurs champs, en fonction des batailles à mener. Or il se trouve que les Grecs et le Chinois sont experts en matière de guerre. Certains Catholiques aussi,. J’aurais pu aller voir chez les Hébreux, tout autant. Si nous ouvrons ces textes, nous voyons tout de suite à quel point ils abordent la chose avec une crudité salubre. Celle-là même que personne ne veut voir.


Zhuangzi



Publié le Mardi 25 décembre 2007 à 12:00:00
Par S.
204 – Personne ne lit plus aujourd’hui, ou plutôt personne n’entend plus ce qu’il lit, ce qui revient au même. Lisez l’un de vos propres textes à haute voix, et même ceux qui prétendent vous avoir lu vous diront qu’ils n’ont jamais entendu cela. Il faut donc se faire à l’idée que nous sommes entrés dans une ère de surdité et d’aveuglement simultanés. C’est au cœur de ce nihilisme que certains auteurs prennent une dimension qu’on ne leur imaginait pas. Il faut recourir à la voix qui parle là, mais qui peut aussi parler ailleurs ; sortir du rêve pseudo-démocratique, selon lequel la poésie serait audible au plus grand nombre. Si elle persiste aujourd’hui, c’est de façon clandestine. Elle suppose, comme Rimbaud l’a entrevu, une guerre secrète. C’est dans ces textes que j’irai prendre de quoi répondre au danger qui croît.


Sollers,Un vrai roman,120



Publié le Dimanche 23 décembre 2007 à 12:00:00
Par S.

203 - Je me demande depuis un certain temps, alors que j’ai lu et relu Homère, L’Iliade et L’Odyssée, pourquoi ce vieux texte monte de plus en plus vers moi d’une façon fraîche, énigmatique et violente. Et pourquoi, dans le même temps, tout ce qui peut se dire en chinois, dans la stratégie chinoise en particulier, monte avec le même caractère d’urgence. Serait-ce que la Grèce et la Chine ont des choses à se dire ? Le grand stratège Sunzi a vécu entre Homère et Euripide. Ces figures précèdent de peu l’ère qu’on dit chrétienne, et qui méritait mieux que d’inaugurer un calendrier. Les Grecs et les Chinois ont failli se rejoindre après le Concile de Trente, grâce à la grande aventure jésuite. C’est le moment de ce que j’appelle la Révolution catholique, où la papauté a commencé à jouer en Europe un rôle décisif. Puis ces mondes se sont séparés, grosso modo depuis la Révolution française, avant d’être peu à peu oubliés de tous : la synthèse, ou plutôt la tenue de la contradiction, n’a pu être opérée longtemps. Les Chinois sont délibérément méconnus. Quant aux Grecs, on sait le sort d’oubli qui leur est maintenant réservé.J’ai tenté dans mes livres de ressaisir ce moment, de faire coexister ces mondes ignorés. J’ai offert en son temps un livre sur Dante au pape Jean-Paul II, et cette image hideuse d’un écrivain « agenouillé aux pieds d’un pape » a fait couler beaucoup d’encre chez les damnés de l’image. Comme ceux-là ignorent également tout des Grecs et des Chinois, la boucle était bouclée.
(GUERRES SECRÈTES. Éditions Carnets Nord, 2007)



Jean-Paul II, 4 octobre 2000



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