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Hegel : « A constater ce dont l'esprit se contente, on mesure l'étendue de sa PERTE »
Cadiou : Hegel : "ce qui est familier n'est pas pour autant connu."
marc : durant
un lecteur : cher sollers, j'aimerais que vous puissiez alimenter ce blog - le seul que je consulte - plus souvent. Bien à vous
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Publié le Dimanche 28 septembre 2008 à 12:00:00
Par S.
229 – Que vous demande la société ? De vous nier en permanence. Prenez appui sur cette négation, poursuivez.
228 – On m’a beaucoup demandé, chèque en main, de faire mon « autocritique ». Eh non, que voulez-vous, cette discipline communautaire n’est pas mon fort.
227 - C’est fou, en effet, ce que les fous et les folles croient au sexe (surtout les folles). Selon eux, et surtout elles, c’est ce qui m’occupe en permanence. Il paraît que je suis écrivain, mais, bien entendu, à leurs yeux, je n’ai jamais rien écrit.
226 – La Nuit m’enseigne, et je n’ai pas besoin de savoir quoi, bien au-delà des cauchemars ou des rêves vite démasqués, on connaît le film. J’aime marcher dans le noir profond, je fais ça depuis l’enfance. À l’aveugle, en chantant un peu en dedans. Et puis je m’endors d’un coup, et s’il ne se passe rien, c’est que je vais plutôt bien (moins bu, moins parlé, plus concentré). 225 – Il faut beaucoup de frivolité pour jouer ensemble à l’image de la mort. Bien morts, mieux vivants. Le « petit déjeuner » dit tout. Mais les siestes ont leur profondeur qui valent des nuits entières. Où étions-nous, déjà ? Ah oui, encore là. L’amour est une agitation vive et gaie, mais aussi un repos de mortalité.
(UN VRAI ROMAN. Éditions Plon, 2007/120)
Publié le Dimanche 31 août 2008 à 12:00:00
Par S.
224 – Pendant que les générations se spiralent dans leur occlusion. Pendant que j’arrive à la fin qui n’est pas la fin tout en resserrant mon état moyen. Que vous marchiez dans grammaire n’empêche pas que, ni noires ni blanches ni vertes ni bleues ni mauves ni jaunes ni oranges ni grises ni marrons ni beige, définitivement impossibles à endormir, partout des idées rouges s’éveillent furieusement. J’avais semé des dragons, dit-il encore, j’ai récolté des puces. Sans mélancolie, traversant l’europe en passant. Le drapeau rouge flotte enfin sur lhassa. Sur la vatican, quand ? Et quand sur toutes réformes ? Si vous vivez enfumés avec petits stéréotypes à la gomme familiarisés avec en plus biberon d’origine à la ronde, cela se lira dans vos phrases.
(LOIS. Éditions du Seuil, 1972)
233 – Si vous mangez un livre, que ce soit maintenant jusqu’aux talons, qu’on le sente au moins dans votre démarche ! La bouche ne suffit pas. Ni le foie. Le spectateur éventuel, sur votre chemin, vous-même, doit capter le retour squelette qui fait de votre visage acharné gracieux un point d’interrogation un peu sec peut-être, mais rieur. Chine poumon rouge dégageant l’ozone où j’écris ! Un antichinois ne chie que des noix. L’ancien élève des curés, devenu social-chauvin raison éclairée lampadaire tâtonne ici dans le noir.
232 – La planète vaut bien une messe. La science est la science. Et coexistence. Le progrès est progrès. La grâce est aussi la grâce. Avec le pognon, bien sûr, mais nous l’avons. Embanqué, partout ! Saint-esprit des pays-bas à l’alsace-lorraine, d’Espagne en Allemagne, en chaîne ! Mon fils l’heure est venue, ça va être le lèche-curé généralisé. Mieux que l’acide ! Plus stable ! Sociable ! Les femelles, pour ! L’essentielle ! La sèvcurité ! Et resurrexit tertia die ! Et unam sanctam patholicam ecclesiam ! Urgence massive. C’est la chine ou nous. L’enjauni ou nous. Péril ! Pour le pèze ! Et pour le surjèze ! Terribles chinetocs ! Athées en diable ! Ne respectant rien ! N’attaquant même pas ! Les russes, on sentait le désir, surtout chez joseph, un type de chez nous, au fond, dédié au mâle, solide ! Mais mao ! Cet air ! Inhumain ! Même pas un crime ! Pas un brin d’enfer !
231 – Force vive venant d’asie. Femmes frémissent temps allongé route aux mille chevilles joug posé comme disaient les vieux au cou de la mer. Matin des non dieux. Cette couronne du rieur, oui, c’est moi, et c’est encore moi qui me la suis foutue sur la tête. Comme ça, mille fêtes. Gisants jade regard bleu sombre dragon sec près de sa muraille. Écailles rizières grue jaune fruit bouche eau courante. Poing fermé rougi révolution et sa pente. Irriguant de nouveau à nouveau. Partout montant sans oublier circulation nervée en cerveau. Aiguilles filet nœuds des classes tournant pieds mains divisant poignets chevilles coupe sans narcose conscience. Entaille à vif rire en montant relance. Points flottants touchés dans leur flotte en même temps montagnes industrie lutte deux lignes, politique au poste de commandement. Nos ennemis tremblent désormais au moindre souffle de vent dans les feuilles. Qui a peur de qui ?
(LOIS. Éditions du Seuil, L’Imaginaire n° 431, 2001)
Publié le Dimanche 27 juillet 2008 à 07:00:00
Par S.
230 – Je suis né au moins trois fois. La première, entre six et sept ans, dans le fond du jardin, à Dowland, en remarquant à voix haute, un jour de neige, que je pouvais me parler autant que je voulais à moi-même. La deuxième à quinze ans, ça se comprend tout seul. La troisième enfin, à trente-huit ans, c’est bien tard, au moment de la naissance de Julie, en me réveillant un matin avec la vision exacte de la catastrophe de mon existence. Rien fait, rien gagné, rien surmonté, rien saisi. Une quatrième révélation me semble improbable. Il me reste donc à tirer le meilleur parti de ces trois-là. C’est court une vie, c’est très long, mais le court et le long n’ont aucun rapport entre eux, c’est l’ennui, tout ce temps doré, lent, magnifique, bronzé, bercé par les saisons, les aventures plus ou moins rêvées de la peau – et puis ce tassement sec, l’addition fausse, idiote, et son bruit cassé de squelette. Non. Aucun rapport. Rien à voir. Et la leçon est simplement qu’on n’ose pas, ou bien jamais assez, avoir le temps qu’on a, le miraculeux temps pour rien des après-midi d’autrefois.
[PORTRAIT DU JOUEUR, Éditions Gallimard, 1984]
229 – Voilà, aujourd’hui, le plus grand crime que l’on puisse commettre. Tout simplement rester seul, tranquille, oublier, sentir la moindre minute, lire, dormir quand ce n’est pas l’heure, veiller à contretemps, se nourrir légèrement, toujours seul, à l’écart, rentrer vite, allumer la télévision, par terre, sans le son, prendre un bain, mettre une robe de chambre en soie, disposer un cahier devant soi, un cahier Clairefontaine, 80 pages, référence 312, pourquoi 312, mystère, bleu de préférence, jeter de temps en temps un coup d’œil sur les images en train de défiler, là-bas, dans le fond de la pièce, au ras du sol, ouvrir son stylo, le remplir au flacon Mont-Blanc bleu rapporté soigneusement de Venise, ouvrir et refermer le stylo cent fois, et allez. Le moment approche où l’espace va donner sa permission, l’autorisation, dans un déclic, d’être là sans être là, d’être vraiment le spectre du lieu, l’aventurier immobile de la doublure interdite.
228 – Ils sont donc là, dans le cimetière, au bout de l’allée de platanes à droite, tout contre le petit mur d’enceinte… Les uns sur les autres… Dessous… Famille Diamant… Case vide aspirante déjà marquée… Je l’ai vu combien de fois, ce bout de mur isolé, blanc, calme, pendant mes voyages ? … Près de Xian, en Chine, devant les stèles debout dans les champs… Léger vent, feuillages… Un grand pot de géraniums souligne le dernier nom de la liste. [PORTRAIT DU JOUEUR, Folio n°1786]
Publié le Dimanche 22 juin 2008 à 05:49:00
Par S.
227 – Pourtant, c’est Sonia qui se lève, vient vers moi, s’assoit sur mes genoux, cherche ma bouche… Reste longtemps sur ma bouche… Bouge un peu… Je caresse ses jambes, ses fesses… Elle glisse sa main, ouvre ma braguette, sort ma queue… M’enfile… À cheval sur moi… Directement… Remue, commence à gémir… À balancer la tête… « Oh, écoute, c’est divin. »… Elle chuchote… « C’est divin, chéri. » … Elle ondule longtemps, doucement… Professionnelle… Réaliste… Fin de soirée… Relais… Somnifère idéal… On finit par jouir tous les deux en s’avalant l’un l’autre le cri rentré, satisfait… On attends un peu… Elle m’embrasse… Renverse la tête en arrière… S’étire… Se lève en mettant la main devant son sexe pour arrêter le foutre qui doit couler d’elle… Très maîtresse de maison… M’embrasse encore… « Bonne nuit. »… Disparaît… (FEMMES. Folio n° 1620)
226 – On rit. Dialogue militaire. Marivaux forcé. Mais on est excités quand même. Cyd a envie de faire pipi. On va dans la salle de bains. Je m’allonge dans la baignoire. Elle s’accroupit sur mon visage. Elle lâche son jet chaud, là, sur ma figure, mes yeux. Qu’elle est belle comme ça, tendre, enflammée, gémissante, rouge, en train de donner tout son plus intime tiède assoupi… Elle soupire, elle va sur les cabinets, commence à se branler, les cuisses écartées… Je viens, je la prends à genoux, en force… On se lave. Elle nous sert un thé. On regarde les arbres du parc.
225 – Cyd m’appelle. Je vais bien. Lynn m’appelle. Je vais bien. Deborah m’appelle. Je vais très bien. Flora m’appelle. Je vais assez bien. Ysia ne m’appelle pas. Jane m’appelle. Je vais plutôt bien (tiens le ton de sa voix a changé, elle a eu d’autres nouvelles, mon IFN est en hausse)… Je n’ai besoin de rien. Non, vraiment. De rien, en effet. Machine, machine… Helen m’appelle. Je suis un peu malade. La grippe. Mais tout va bien.
224 – En tout cas on est debout depuis un quart d’heure derrière la porte refermée, on s’embrasse… Ysia cherche mon sexe… Je n’ai pas oublié comme elle est branleuse… J’ai beaucoup regardé ses doigts pendant le dîner… Elle a compris… Elle a mis une jupe noire fendue… Le rêve… Elle est très mouillée… On s’entend. On ne dit rien. Deux fois. Ensemble. Elle reste à peine deux heures. Il est minuit. Elle part demain pour Mexico.
(FEMMES. Éditions Gallimard, 1983.)
Publié le Dimanche 25 mai 2008 à 12:00:00
Par S.
221 – La Chine a lieu sur une autre planète, entre air et sol, mais rares sont les Blancs à long nez qui s’en rendent compte. Ils atterrissent, ils s’agitent, ils ont des idées, ils apportent leur technique et leurs capitaux, ils croient maîtriser le jeu, beaucoup plus naïfs que les Jésuites d’autrefois, ils ne comprennent pas les allusions ni le langage indirect, ils disparaissent dans la doublure des choses. Venez, calculez, évaluez, mesurez, investissez, dégagez.
222 - Le truc chinois, dans ce genre de situation, c’est : tu as joui, j’ai joui, bon, parlons d’autre chose. Ce qui ne veut pas dire froideur ou indifférence. Mais la fusion n’est pas à l’horizon. Chacun reste deux, on est quatre quand on est deux. Là-dessus, théâtre : les nuages et la pluie, le vent du soleil, les oiseaux migrateurs, les deux versants de la montagne, le parterre de pivoines, le lac de l’ouest, la fleur de prunier, le souffle des sommets, le matin du pavillon bleu, la flûte de jade, la chevauchée du dragon, la révolution culturelle, le bain de l’impératrice, les collines de marbre. Pour une Occidentale, le sexe est d’abord un moyen, une rente : appropriation, médicament narcissique, antidépresseur, mariage, sécurité, grossesse réelle ou imaginaire, cadrage d’intérêts. La mort du mâle est impliquée dès le début, elle n’en finit pas d’indiquer la fin, l’insecte a engendré, payé les frais, assuré la pension, casé les bébés, il a été pressé, pressuré, par ici la sortie, qu’il crève.
223 - J’ai poursuivi seul. Je ne pensai pas à la Chine géographique, économique ou politique, mais à ce qu’elle pouvait signifier pour la première fois pour nous et en nous. Là encore, comme pour toute approche de la sensation vraie aujourd’hui, il faut franchir des tonnes de surimpositions, de fausses interprétations, de préjugés, de déformations, par rapport à des choses toutes simples. Ce qui est simple nous est refusé. Exemple : si je ne voyais pas, en ce moment, ma main glisser sur le papier et tracer ces mots, je négligerais le bouquet d’arbres vert-noir qui est devant moi, le stylo, l’encre bleue, la table, l’eau agitée sur la droite, le quai, les bateaux rouges et gris, les mouettes. Tout cela ne fait qu’un, pourtant, et je suis emporté dans cette unité fuyante, immobile. « Le Tao, dit Tchouang-tseu, n’est pas l’existence. Mais l’existence n’est pas sa négation radicale. » Débrouillez-vous avec ça. Mais si je traduis littéralement la même formule (de haut en bas, et de droite à gauche), je lis : TAO NON POSSIBLE ÊTRE, ÊTRE NON POSSIBLE NÉANT Ce qui rend les choses, n’est-ce pas, nettement plus claires. (PASSION FIXE, Éditions Gallimard, 2000)
Publié le Dimanche 20 avril 2008 à 12:00:00
Par S.
220 – Fais confiance à l’oubli, car il n’y aura pas d’oubli. L’oubli est le secret. (LES FOLIES FRANÇAISES, Éditions Gallimard, 1988)
219 – Le plus grand souvenir ? Non, pas souvenir, que mot idiot, - la gravure, plutôt, la parcelle gravée d’espace vivant en dehors de l’espace ? Toi sur le balcon, hiver, été, le matin, le soir, jour, nuit ; moi en bas, sur le trottoir, signe de ta main, toujours le même, ciels noirs ou bleus, gris, blancs, nuages pommelés.
218 – Je passe à travers les mailles du filet, depuis toujours, pour toujours… Museau… Musette… Déclic sur le tapis… Frémissement du mollet… Moelle épinière… Froid vif cervelet… N’oublie pas, rien d’autre… Petit vent au-delà des vignes… Glaïeuls rouges sur l’acajou du piano…
217 – Va nager. Pense à moi en plongeant. Je t’aime. 216 – Le rire de la raison dévoile les monstres. Don Juan est d’abord espagnol dans la réalité. Ensuite français dans le texte. Puis italien dans le scénario. Enfin génialement autrichien en musique. Et enfin russe par surprise. Da Ponte et Casanova. Sade et Mozart. Puis Baudelaire. Puis Lautréamont. Puis Joyce. Céline et Virginie à Londres, Nabokov passant papillon. Puis personne. Résultat : le vingtième siècle en deuil. Nihilisme généralisé.
(LES FOLIES FRANÇAISES, Folio n° 2201, 1990)
Publié le Dimanche 23 mars 2008 à 12:00:00
Par S.
215 – L’amour se révèle en italien. Aimant Dieu, aimée de Dieu, aimantée par Dieu, choisissant les amants de Dieu, la musique est une réalité magnétique. L’âme de Dieu est mathématique, contrapuntique, harmonique et mélodique. Le diable, envieux et furieux, fait beaucoup de bruit autour pour empêcher qu’on l’entende. Dieu est amour (et humour), mais nous passons notre temps à l’alourdir, à le déformer et à l’oublier. Conséquence : peu de vraie musique. Ne dites pas que vous aimez Mozart, le « divin Mozart », si vous n’aimez pas l’âme de Dieu, son amour subtil, variable, complexe, joyeux, terrible ou doux, c’est-à-dire, simplement, la musique. 214 – « Je suis plus heureux lorsque j’ai à composer. C’est mon unique joie et ma Passion. » « Passion » est écrit en français.
213 – Baudelaire : « La musique vous parle de vous-même et vous raconte le poème de votre vie : elle s’incorpore à vous, et vous vous fondez en elle. Elle parle de votre passion, non pas de manière vague et indéfinie, mais d’une manière circonstanciée, positive, chaque mouvement du rythme marquant un mouvement connu de votre âme, chaque note se transformant en mot, et le poème entier entrant dans votre cerceau comme un dictionnaire doué de vie. »
212 – Il écrit en marchant, en observant, en écoutant, en chantonnant, en mangeant, en dormant, en se réveillant. Il rêve, il plane, il se pose, il lève la tête. Son énergie tranchante n’est jamais lourde, elle fouette, elle délie, elle relie. Les récitatifs de Mozart sont des merveilles. Il s’est transformé très tôt en clavier, il lui en faut un, de temps en temps, sous les doigts. Clavier tempéré ou brûlant, selon les minutes, les enchaînements. La musique n’est pas seulement par excellence l’art du temps, mais du temps dans le temps. Temps et Être. On a envie d’inventer ici le verbe temper, le contraire de temporiser (à moins d’entendre ce mot comme vaporiser). Si j’écoute au petit matin, à l’instant même, le quatuor pour piano en sol mineur K. 478 ou celui en mi bémol majeur K. 493, c’est-à-dire ces quasi quintettes fabuleux (un violon, deux altos, un violoncelle, un piano), c’est tout de suite l’allégresse ouverte, l’alerte, l’acuité aux quatre coins du paysage, plus la conscience impérative du sujet qui sait comment se jouer de lui-même et de l’autre. Impossible de ne pas penser ici aux lettres de Rimbaud de mai 1871, celles dites « du voyant » : « C’est faux de dire : Je pense : on devrait dire : On me pense. – Pardon du jeu de mots. ( MYSTÉRIEUX MOZART. Éditions Plon, 2001.)
Publié le Dimanche 17 février 2008 à 17:17:17
Par S.
211 - Julia Kristeva dit : « Nous, nous sommes un couple formé de deux étrangers. »
210 - Mais tour d’abord la liste des insultes, celles qui fabriquent la légende : « Sollers ou la comédie du yo-yo. Il se trompe toujours, se désavoue sans cesse, il pirouette avec le vent ; une seule fidélité : le reniement. Sollers : le Mickael Jackson des intellos. Sollers : insupportable esthète, haïssable misogyne, paradoxal sans objet, fou du roi sans souverain, agent quadruple, taupe entre deux âges… Méduse amorphe… Girouette permanente… Instable parmi les instables… Désinvolte… Peu crédible… Corps chimique désagréablement oscillatoire… Sans poids, sans sérieux, sans consistance… Sollers : la girouette de la rue Jacob, le gros orteil de Joyce, le sponsor de Bernard-Henri Lévy, le Sacha Distel de Modiano… Le semi-remorque de la théorie… L’ ORL de la littérature… Sollers ? Un fumiste, un histrion, un expert en palinodies intellectuelles… Sollers : une pauvre noix, un Céline de boulevard… Un malin qui se prend pour un délicat… Un monsieur qui écrit comme parle un patron impatient à sa secrétaire un peu godiche… Un danseur de la littérature… Un doctrinaire narcissique, un mandarin provocateur… Un bouffon, un plagiaire, un faussaire, un gamin attardé, un clown, un irresponsable… Sollers : un fabricant de volumes gluants, de pavés mous, de flasques fatras, de méduses amorphes… Mais encore… Raspoutine des lettres. Pierrot lunaire. Marquis essoufflé. Saint terroriste. Pape sans évangiles. Voyeur de la comédie intellectuelle et mondaine. Abbé de cour. Curé philosophant dans le boudoir. Retourneur de vestes. Fumiste doué. Trissotin. Grand bouffon devant l’Éternel. Mafioso fatigué. Charognard. Chien de garde du grand capital. Filleul de San Antonio. Fasciste. Antisémite. Ersatz. Plaisantin. Farceur. Ludion. Chien savant. Sauteur. Jongleur. Cascadeur. Vipère lubrique. Hyène dactylographe. Libidineux de service. Lovelace. Casanova des lettres. Moine paillard. Faux cul. Noceur. Pervers. Élitiste illisible. Fumiste doué pour l’esbroufe. Écrivain de grands livres un peu baveux. Déconnétable des lettres. Stakhanoviste du stylo. Bavard impénitent. Lucky Luke de la littérature écrivant sur tout ce qui bouge. Doctrinaire narcissique. Fausse valeur. Diva du show-biz littéraire ; « Monsieur connaît tout. » Copieur absolu. Précieux ridicule. Astre bien pâle. Snob comme un pot de chambre. Lobule du pape. Pauvre écrivain passé de l’avant-garde à l’arrière-train. Sollers, l’assoiffé des grands tirages, le vendu aux médias, le nouveau parrain des lettres. Sollers : un génie exhibitionniste, un bavard machiavélique, un scoubidou. Sollers : compliqué et omniprésent. Sollers : monnaie de singe. » (Gérard de Cortanze, SOLLERS, Vérités et légendes. Folio n° 4576, 2007)
209 - Laissons la parole à Dominique Rolin : « Sollers est si facile à vivre. C’est miraculeux de facilité. Jamais un cri. Jamais une colère. Une sorte de cristal, lui qui déchaîne une telle haine… Si je devais le définir en un mot, ce serait : équilibre. En somme, il veut qu’on lui foute la paix ! Il veut écrire ! Et surtout, il sait se préférer en toutes circonstances. »
Publié le Dimanche 13 janvier 2008 à 13:00:00
Par S.
208 – Il faut toujours insister sur la biographie, sur les mouvements de la pensée elle-même, autrement dit « sur cet entrelacement de signes volontaires et involontaires, absolument singuliers, qui isole de plus en plus ce qu’on appelle un vivant dans ses rêves et ses cauchemars, dans ses commencements de réveil et ses éclipses, dans ses choix d’espace et d’emploi du temps, dans sa façon de passer ou de ne pas passer à travers l’écran » Picasso avait raison, qui affirmait peindre comme d’autres écrivent leur autobiographie. C’est à travers ses tragédies et ses comédies, ses naissances et ses méconnaissances, ses réfutations, ses images et ses contre-images, ses visions, ses ruminations, ses passions, ses rencontres, ses encombrements, ses hasards et ses non-hasards, ses accélérations et ses déménagements, ses vies privées quotidiennes, ses enfances qu’un artiste « a une chance non pas seulement de créer mais de triompher de sa création » (THÈORIE DES EXCEPTIONS)
207 – « Non, un écrivain n’a rien à redouter d’une enquête minutieuse sur sa vie et du récit de cette vie, au contraire. Une existence d’écrivain est, par définition, pleine de bombes à retardement. Ses ruses, ses dissimulations, ses mensonges, ses bonnes actions cachées, ses vices, ses lâchetés, ses abandons, son héroïsme, bref sa tactique et sa stratégie font partie intégrante de ses livres. » La plupart du temps on s’acharne à affubler l’écrivain d’une identité qu’il n’a pas. Le moi social est une construction des autres. Donc, en s’intéressant à la biographie d’un écrivain, on trouve quantité de choses qui n’ont jamais été dites, tout simplement.
206 – Chaque épisode est décisif. Chaque rêverie. Chaque façade édifiée. Chaque marginalité. Chaque exil. Chaque prison. Chaque chagrin. Chaque silence. Chaque déplacement. Chaque jeu. Chaque échec. Chaque réhabilitation. Chaque tractation. Chaque ahurissement. Chaque atermoiement. La vie de l’écrivain à venir est une œuvre pour l’œuvre, et, parallèlement, son œuvre. « D’où vient cette émotion étrange en lisant un écrivain, ou en apprenant tel ou tel détail significatif de son parcours ? Quelqu’un a donc éprouvé l’espace et la durée de cette manière qu’on n’apprend jamais que de soi seul ? » (LA GUERRE DU GOÛT) (Gérard de Cortanze, SOLLERS, Vérités et légendes. Folio n° 4576, 2007)
Publié le Dimanche 30 décembre 2007 à 12:00:00
Par S.
205 – je me suis toujours pensé comme grec, chinois et catholique. On m’a beaucoup reproché cette identité multiple. Je montrerai la cohérence qui l’anime. Ma stratégie a toujours été simple : elle consiste à inviter les gens à lire. C’est dans les textes que s’opèrent les identifications décisives. J’interviens donc sur plusieurs champs, en fonction des batailles à mener. Or il se trouve que les Grecs et le Chinois sont experts en matière de guerre. Certains Catholiques aussi,. J’aurais pu aller voir chez les Hébreux, tout autant. Si nous ouvrons ces textes, nous voyons tout de suite à quel point ils abordent la chose avec une crudité salubre. Celle-là même que personne ne veut voir.
Publié le Mardi 25 décembre 2007 à 12:00:00
Par S.
204 – Personne ne lit plus aujourd’hui, ou plutôt personne n’entend plus ce qu’il lit, ce qui revient au même. Lisez l’un de vos propres textes à haute voix, et même ceux qui prétendent vous avoir lu vous diront qu’ils n’ont jamais entendu cela. Il faut donc se faire à l’idée que nous sommes entrés dans une ère de surdité et d’aveuglement simultanés. C’est au cœur de ce nihilisme que certains auteurs prennent une dimension qu’on ne leur imaginait pas. Il faut recourir à la voix qui parle là, mais qui peut aussi parler ailleurs ; sortir du rêve pseudo-démocratique, selon lequel la poésie serait audible au plus grand nombre. Si elle persiste aujourd’hui, c’est de façon clandestine. Elle suppose, comme Rimbaud l’a entrevu, une guerre secrète. C’est dans ces textes que j’irai prendre de quoi répondre au danger qui croît.
Publié le Dimanche 23 décembre 2007 à 12:00:00
Par S.
203 - Je me demande depuis un certain temps, alors que j’ai lu et relu Homère, L’Iliade et L’Odyssée, pourquoi ce vieux texte monte de plus en plus vers moi d’une façon fraîche, énigmatique et violente. Et pourquoi, dans le même temps, tout ce qui peut se dire en chinois, dans la stratégie chinoise en particulier, monte avec le même caractère d’urgence. Serait-ce que la Grèce et la Chine ont des choses à se dire ? Le grand stratège Sunzi a vécu entre Homère et Euripide. Ces figures précèdent de peu l’ère qu’on dit chrétienne, et qui méritait mieux que d’inaugurer un calendrier. Les Grecs et les Chinois ont failli se rejoindre après le Concile de Trente, grâce à la grande aventure jésuite. C’est le moment de ce que j’appelle la Révolution catholique, où la papauté a commencé à jouer en Europe un rôle décisif. Puis ces mondes se sont séparés, grosso modo depuis la Révolution française, avant d’être peu à peu oubliés de tous : la synthèse, ou plutôt la tenue de la contradiction, n’a pu être opérée longtemps. Les Chinois sont délibérément méconnus. Quant aux Grecs, on sait le sort d’oubli qui leur est maintenant réservé.J’ai tenté dans mes livres de ressaisir ce moment, de faire coexister ces mondes ignorés. J’ai offert en son temps un livre sur Dante au pape Jean-Paul II, et cette image hideuse d’un écrivain « agenouillé aux pieds d’un pape » a fait couler beaucoup d’encre chez les damnés de l’image. Comme ceux-là ignorent également tout des Grecs et des Chinois, la boucle était bouclée.
(GUERRES SECRÈTES. Éditions Carnets Nord, 2007)
Publié le Dimanche 25 novembre 2007 à 12:00:00
Par S.
202 - La société puissamment décomposée de mon temps a ses rites, j’ai les miens. À voir ce qui s’expose partout comme « art contemporain », ou ce qui se publie sans arrêt comme « littérature contemporaine », je me demande pour quelle raison je devrais vivre dans un asile de névrosés. Mais il suffit de changer de trottoir, de marcher à l’air libre et d’avoir une bonne bibliothèque, pour échapper en une minute à cette marée noire de laideur. « La mélancolie et la tristesse sont déjà le commencement du doute ; le doute est le commencement du désespoir ; le désespoir est le commencement cruel des différents degrés de la méchanceté. » (Lautréamont, Poésies.)
201 – Pour parler carrément de métaphysique, mon attirance va donc à l’Église catholique, apostolique et romaine, dont l’histoire ténébreuse et lumineuse m’enchante. Des kilomètres d’archives souterraines, des saints dans les greniers, des diplomates dans les caves, des informateurs partout, de la charité, des hôpitaux, des mouroirs, des martyrs, un contact permanent avec la pauvreté et la misère, sans parler de l’audition impassible des impasses organiques en tout genre, et, par-dessus tout ça, une richesse et un luxe insolents, bref un Himalaya de paradoxes. Cette absurdité cohérente ma plaît. En un mot : je n’aime pas qu’on veuille assassiner les papes. (UN VRAI ROMAN, Éditions Plon, 2007)
Publié le Dimanche 04 novembre 2007 à 23:59:59
Par S.
200 – Où suis-je ? La main court, l’océan monte à l’horizon, je sens de loin sa pression et son odeur d’iode, les acacias, sur ma droite, sont toujours aussi indulgents pour moi. Il y aura, comme tous les ans, une « rentrée littéraire », 700 romans en compétition, 6 ou 7 de sauvés, marathon maniaque. La Toile fait rage, les blogs pullulent, Internet ne dort pas, les mails pleuvent, les fax crépitent, les télés et les radios se courent après, les journaux roulent. Bien entendu, je me tiens au courant. Une ou deux heures de vice, huit de vertu. J’aime bien bavarder, mais j’aime encore mieux me taire. (UN VRAI ROMAN, Éditions Plon, 2007)
199 – Elle court maintenant sur le papier, la main, cahier Clairefontaine, papier velouté, elle rejoint son vol toujours empêché et toujours repris, increvable, avec ses visions de fleurs, de fleuves, de lacs, de marées, de miroitements, de sérénité, d’ouverture de toute la matière. Des particules se posant sur le papier ? Sortant de lui ? Qu’est-ce qui se passe, au fond, dans cette longue amitié entre le papier et l’air, avec le papier et l’encre, comme entre l’eau et le sel ? Les Chinois disent simplement qu’on œuvre ainsi, par soi-même, au « renouvellement de l’immuable ». En tout cas, plutôt sur l’eau, maintenant : on sait prendre le vent, virer, rebondir, on sillage. J’écris à la voile sèche.
Publié le Dimanche 07 octobre 2007 à 07:00:00
Par S.
198 - Quand je vais de temps en temps marcher sur la plage, si je ne pense vraiment à rien, les mouettes, peu à peu, se rapprochent. Au moindre doute, à la moindre rumination, elles s’éloignent. C’est comme ça.
197 - Même Dieu, dans la Bible, préfère se manifester dans l’imperceptible : ni dans le tremblement de terre, ni dans le tonnerre, ni dans l’éclair, mais dans un léger souffle de vent. Un poète espagnol est allé jusqu’à dire : la mer n’est pas sourde, l’érudition trompe. « El mar no es sordo.» Apprenons à parler très bas, ou pas du tout. Des trucs de ce genre. Le contraire de la société, en somme.
196 - Comme l’été nous garde, rien ne finit. (UN AMOUR AMÉRICAIN, Éd. Mille et une nuits, 1999.)
Publié le Vendredi 28 septembre 2007 à 12:00:00
Par S.
195 - J’essaie de voir, ou plutôt d’écouter et de respirer, le jardin où je suis. Après le printemps des pâquerettes, des giroflées, des roses, des mimosas et des lilas, c’est l’été des lavaters (explosifs), et puis de nouveau des roses, des cannas, des géraniums, de la sauge (pointue et discrète), de la lavande (merveille des narines), des fleurs d’acacias blanches ou roses, des lilas d’Espagne, des roses trémières, du solanum, des lauriers rouges ou roses, des marguerites, des églantines, des bignonias, des althæas. Un arbre mimosa est toujours là, les rosiers sont en train de revenir, rouges, blancs, roses, crèmes (bonjour Ronsard), des dizaines de papillons blancs flottent, se posent, butinent en même temps que les bourdons. Le verbe butiner (butin, lutiner) se profile en miel sur fond de néant. Un peu de musique ? Mais oui, Chérubin, dans Les Noces de Figaro, papillon d’amour, farfallone amoroso, Mozart lui-même avant qu’il devienne Don Juan. Et puis non, silence, ce silence-là, au bord de l’océan, un silence aux couleurs épanouies et vives. Printemps, été, automne : un brasier silencieux, les fleurs. (FLEURS, Éditions Hermann, 2006)
Publié le Dimanche 19 août 2007 à 19:00:00
Par S.
194 – Le grand silence d’été : jamais assez de temps, jamais assez de silence. J’ai écrit tout l’après-midi, le paysage a changé, il monte, il se retourne. Encore. Les mouettes, la digue, le pin parasol, le soleil jaune. Encore, encore.
193 – Soir de beau temps éclatant. Les nuages dans le ciel sont de grands coups de pinceau en forme d’ailes et de plumes d’ange. Très légère brise d’ouest. Lumière d’or. Les dieux sont là. Dîner de fête : rougets au beurre d’anchois, purée d’épinards, pauillac.
192 – 6 h 30 : enfin lever du soleil en couleurs. Brise nord-ouest. Marée montante. Le jardin respire. Beau temps et vent d’ouest. Trois mouettes au-dessus de moi sur la pelouse.
191 – Beau temps plus frais, presque froid. Vent nord-est. À 6 h 30, grand concert des mouettes saluant l’autre versant de l’été. La lumière, à partir de maintenant, sera plus faible. ( L’ANNÉE DU TIGRE. Points-romans n°705)
Publié le Dimanche 22 juillet 2007 à 22:00:00
Par S.
190 - À la mesure de la douleur ? Pas facile. On risque à chaque instant de s’endormir (antalgiques puissants). On ne devrait jamais commencer une conversation avec quelqu’un sans lui demander s’il souffre. On n’entre jamais dans la douleur d’un autre, sauf sadisme (et encore). Dans son plaisir, parfois. Plaisir, douleur : les seuls problèmes philosophiques sérieux. 189 – La douleur, seul problème vraiment sérieux. La phrase fulgurante de Kafka, souffrant, à son médecin : « Si vous ne me tuez pas, vous êtes un assassin. »
188 – Nietzsche, Savoir souffrir en public : « Il faut afficher son malheur et, de temps en temps, soupirer audiblement, se montrer visiblement inquiet ; car si on laissait voir aux autres combien on est tranquille et heureux dans son for intérieur en dépit de la douleur et de la privation, comme on les rendrait envieux et méchants ! – Mais il nous faut veiller à ne pas rendre nos semblables plus mauvais ; en outre, ils nous mettraient durement à contribution dans ce cas, et notre souffrance publique est aussi, quoi qu’il en soit, notre avantage privé. » (L’ANNÉE DU TIGRE. Éditions du Seuil, 1999)
Publié le Samedi 07 juillet 2007 à 19:07:07
Par S.
187 - Nous sommes le 8/8/88 (ou le 7/7/07) Le 7/7/77, j’étais à New York pour voir De Kooning. Le 6/6/66, j’écrivais sur Lautréamont. Le 5/5/55, aucun souvenir. Le 4/4/44, aucun souvenir. Le 3/3/33 : pas né. Le 9/9/99 m’intéresse.
186 - J’aime quand le pape fait le tour de l’autel avec l’encensoir. l’encensoir, l’ostensoir, le ciboire – les plus beaux instruments de la musique du silence catholique (parfumer, voir-manger, boire). 185 - Messe du matin : simplement l’éveil des murs, la sacristie, la clochette, confirmation, dehors, des lauriers-roses et de l’eau.
( CARNET DE NUIT, Folio n°4462, 2007)
Publié le Jeudi 21 juin 2007 à 12:00:00
Par S.
184 - Comme toujours, ici, vers le dix juin, la cause est entendue, le ciel tourne, l’horizon a sa brume permanente et chaude, on entre dans le vrai théâtre des soirs. Il y a des orages, mais ils sont retenus, comprimés, cernés par la force. On marche et on dort autrement, les yeux sont d’autres yeux, la respiration s’enfonce, les bruits trouvent leur profondeur nette. Cette petite planète, par plaques, a son intérêt. (LA FÊTE À VENISE. Folio n° 2463.)
183 - Cela me donne envie de commencer plus modestement des Mémoires par : « Toute ma vie, j’ai vu des temps heureux sauvé comme par enchantement du néant, des ententes et des complicités inouïes, d’intenses reconstructions ; j’ai pris part à ces fêtes. Une telle étrangeté implique que le plus obscur de mes actes ou de mes raisonnements sera toujours universellement compris. Et en outre, plusieurs d’entre eux, j’en suis certain, ont été très bien compris, spécialement par ceux qui s’y sont opposés de toutes leurs forces. »
182 - Je n’ai pas parlé du magnolia ? Silence plus profond, face à l’acacia. Il prend la nuit à revers, l’approfondit, la vernit, l’absorbe. Acacia : début d’après-midi clair. Les lauriers, eux, prennent l’espace sombre et frais en largeur. Longs soirs rouges, léger vent, rides légères, pied de nez pour rire dans le commencement bleu-gris de la nuit. L’odeur des branches coupées. L’oreille des chats. Les interminables paquets de crépuscule dans Monteverdi : chœur en ronde, chacun et chacune, retardant le plus possible la disparition du son, amen, amen, et encore, le contraire de la mobilisation collectivisée luthérienne, au revoir, adieu, au revoir, adieu, dans les siècles des siècles, amen.
181 - J’accompagne Luz à Paris pour son avion, je rentre… Préparatifs d’hiver, donc. Le chauffage marche ? Les fenêtres sont bien étanches ? Piscine refermée, livres et disques achetés, trois blousons chauds, des bottes… Octobre, encore les hautes pressions, beaux jours. Le Player II est en route. Luz ici pour Noël et le Nouvel An ? Le printemps et l’été prochains ? Elle l’a dit, on déchiffrera ses variations au téléphone. Froissart, vous l’avez voulu. Vous voici dans votre cadre de méditation. Longues heures vides en perspective. Alors, ces Mémoires ? Pourquoi pas ? Pendant que le vent soufflera, que la pluie battra, que tout sera fermé, noir, opaque ? Avec, de temps en temps, des tunnels de lumière froids ? Dans la bibliothèque abritée ? Entre deux visites ? En commençant par écrire en haut, à gauche, VE, et la date, en chiffres, comme les numéros d’immatriculation des bateaux d’ici ? Début lent ou rapide ? « J’arrive, le petit palais est en ordre, le soleil brille sur les téléphone gris. » Ou bien : « Comme toujours, ici, vers le dix juin, la cause est entendue, le ciel tourne, l’horizon a sa brume permanente et chaude, on entre dans le vrai théâtre des soirs. » (LA FÊTE À VENISE. Éditions Gallimard, 1991.)
Publié le Dimanche 15 avril 2007 à 15:15:15
Par S.
180 - L’innocent dans un monde coupable, c’est le Crucifié. Il est là pour être l’innocent – je ne dis pas l’idiot à la Dostoïevski, ça, ça ne me regarde pas du tout. Or, l’idée que le monde est coupable peut se renverser dans l’idée qu’il y aurait une sorte de péché originel pour tous. Mais pas du tout, il suffit qu’il y ait un innocent pour que le mensonge soit dévoilé. ( L'ÉVANGILE DE NIETZSCHE, Éd. le cherche midi, 2006)
179 - Oui, la guérison, le Salut. Vous êtes obligés de décider si vous vous situez par-delà le bien, le mal, la folie… ou si vous acceptez sourdement, comme vous le chuchote le nain qui est sur votre épaules, ou la naine (voyez le passage de Portique dans Zarathoustra), d’en finir. L’épreuve que Nietzsche aborde là est absolument effroyable : c’est celle du grand dégoût. Tout passe ou tout mérite de passer, à qui bon, il faut accepter le sort commun, tout le monde meurt donc je dois mourir, donc je dois passer, et comme je dois passer, tout doit passer aussi, et puis voilà. On y est. C’est maintenant, cette question-là. Et, si on ose la soulever, elle provoque dans la pseudo-pensée bien-pensante et mortifère un réflexe de répulsion considérable. Cette répulsion elle-même est importante. Il faut s’appuyer sur elle. Qui ne l’a pas éprouvée ne sait pas de quoi il parle. Cette pensée révulse absolument l’être parlant. Eh bien, que ça révulse. C’est excellent comme démonstration. Car dans cette révulsion à l’idée d’une non-vengeance à l’égard du temps, nous touchons à l’essence même de la maladie.
178 - L’emploi du temps, oui, la jouissance du temps. C’est une question toujours nouvelle. D’ailleurs dans Une vie divine, d’une façon amusante, il y a une réponse à Houellebecq, à sa Possibilité d’une île, qui parle de vie éternelle, mais de vie éternelle prolongée biologiquement. C’est un projet démocratique et qui, par là même, n’a aucun intérêt. L’Éternel Retour, ce n’est pas du tout la vie éternelle, au sens ancien du calendrier, refantasmée comme une prolongation éternelle de l’identité. L’Éternel Retour, c’est effrayant, ça veut dire que vous allez devoir dire oui ou non au fait que votre vie va se répéter éternellement – votre vie, pas celle d’un autre : celle-ci, là, tout de suite. 177 - Le temps, c’est de l’argent. Eh non… Pas seulement. C’est de l’argent pour une petite part, pour de la petite monnaie, et c’est pour cela que le ressentiment et l’esprit de vengeance, bloqués sur la transaction économico-politique, autrement dit financière, en veulent tellement et constamment, à n’en plus finir, chaque jour, à chaque instant et en ce moment même, au temps. Il fallait leur opposer une hypothèse vertigineuse : c’est l’Éternel Retour.
Publié le Mercredi 21 mars 2007 à 10:00:00
Par S.
175 - Nietzsche est venu là pour dire quelque chose de très précis, à savoir que ce que l’on décrit comme un phénomène dépressif, nihiliste (n’employons pas trop ce mot, qui est mis à toutes les sauces), c’est tout simple : c’est le ressentiment, l’esprit de vengeance, y compris exercés contre soi. Il n’y a que ça : l’esprit de vengeance, « le ressentiment de la volonté, dit Nietzsche, contre le temps et son il était », formule que Heidegger, dans son Qu’appelle-t-on penser ?, au début des années cinquante, médite profondément – Heidegger qui signe la fin de la philosophie…
176 - Là est la maladie. Est-il possible d’en guérir ? Ah, ça ! La question se pose. Pour en guérir, il faudrait être en dehors de l’esprit de vengeance, par-delà le bien et le mal, question cruciale, et en quelque sorte par-delà la mort ; et en plus, si j’ose dire, par-delà la folie. Il n’y a plus ni bien ni mal ni mort ni folie. Mais la mort et la folie sont comme les colonnes du temple, la mort pour faire peur et la folie pour faire tenir tranquille dans l’espace servile d’une fausse raison, alors là, évidemment, la crise est majeure. Il faut d’ailleurs mettre ça en parallèle avec la question du calendrier, à savoir celui du Crucifié…, le calendrier grégorien, qui est aussi le calendrier économico-politique (celui que vous utilisez pour signer vos chèques). Nietzsche, lui, est révolutionnaire d’une façon beaucoup plus ample et à mon avis définitive, même si cela n’est pas compris, mais aucune importance, nous sortons de l’économico-politique. Pour quelle région ? Eh bien, le temps.
Publié le Dimanche 18 mars 2007 à 18:18:18
Par S.
174 - Le narrateur fait un voyage au bout de midi, où il s’agit, simplement, de sortir d’une maladie, de guérir, parce que le salut, en italien Salute, c’est aussi la santé, la santé essentielle. C’est une affaire quasiment médicale. Il y a maladie, la terre a une maladie qui s’appelle l’homme, dit Nietzsche, et qu’est-ce que c’est donc que cette maladie ? Appelez-la comme vous voudrez : une maladie à la mort par exemple, à la manière de Kierkegaard, ou, mélancolie, dépression, effondrement… J’ajouterai que, peut-être, la chose principale, c’est le mauvais goût, la mauvaiseté du goût, la malignité. Tout cela est d’ailleurs tout à fait constatable à chaque instant dans la vie publique – la vie médiatique, la vie internationale et surtout la vie économico-politique -, mais il y a aussi une malignité interne, un vouloir le mal, ou un vouloir la punition interne, ou un vouloir la servitude interne, ou un vouloir l’échec interne, ou un vouloir mourir, tout simplement, parce que c’est de cela qu’il s’agit, nous sommes très au-delà même d’une pulsion de mort.
173 - Donc, il y a une maladie. Et cette maladie est due au fait qu’on se trompe sur des questions essentielles : le bien et le mal, la vie et la mort, ou encore la folie. Bien sûr, on en finit vite avec Nietzsche, puisque son effondrement permet de liquider le problème sans avoir à se soucier de ce qu’il aura dit dans ce moment d’extraordinaire santé, comme il y en a eu peu au monde, qu’il a connu juste avant l’effondrement de Turin…Ce qui est extrêmement frappant, c’est le temps de Nietzsche : les quatre ou cinq dernières années de sa vie consciente, comme dit pudiquement Heidegger, sont d’une créativité, d’une fécondité dans la création tout à fait extravagantes.
172 - Mais revenons à la maladie. Elle est profonde. Elle va même jusqu’à se tromper sur la façon dont les cellules fonctionnent (car il y a un fondement biologique ; la vie est la négation d’une négation ; vous êtes censés être soumis à vos cellules qui sont là pour se suicider). L’histoire de la religion, ou de la philosophie qui lui succède comme cléricature, se termine. Et elle se termine dans une décomposition absolument virulente. Dieu n’est pas mort mais il se décompose, ou alors Dieu est mort mais sa décomposition n’en finit pas, et infecte ce qui se prétend humain et qui l’est toujours trop pour traiter sa propre maladie. (L'ÉVANGILE DE NIETZSCHE, Éd.Le cherche midi, 2006)
Publié le Dimanche 18 février 2007 à 12:00:00
Par S.
171 - Il est temps que vous pensiez vos propres sens, c’est-à-dire que le corps devienne une habitation poétique. Et non pas une ritournelle abstraite soi-disant plaintive ou engagée. Le corps n’est pas encore pensé. Par la science, oui. Je peux vous analyser, vous radiographier. Ce n’est pas seulement du corps biologique dont je suis en train de parler mais du corps parlant en tant qu’il ramasse, d’une façon ou d’une autre, tous les sens. Ce corps-là aura des difficultés avec son époque. (L'ÉVANGILE DE NIETZSCHE.Éd.le cherche midi, 2006)
170 - Le problème aujourd’hui c’est que ça ne pense pas fort… ça pense morale évidemment, mais ce n’est pas ça penser. Penser est dangereux pour la santé physiologique de l’être humain.
169 - Le poète est toujours en danger. La poésie, c’est la guerre. C’est la guerre physique. Relisez le Flagrant Délit de Breton qui est un texte admirable.
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